Bopou Thior, au large de Saint-Louis, une île en quête de renouveau
Bopou Thior, au large de Saint-Louis, une île en quête de renouveau

SENEGAL-COLLECTIVITE-REPORTAGE

Par Cheikh Gawane Diop

Bopou Thior, 8 juil (APS) – A quelques encablures de la ville de Saint-Louis, l’île de Bopou Thior séduit par ses mangroves verdoyantes et cocotiers majestueux. Mais derrière ce décor idyllique, le village insulaire apparaît comme un paradis perdu au cœur du fleuve Sénégal, du fait d’un manque criant d’infrastructures sociales de base.

Sur la route, en ce dimanche matinal, de jeunes garçons et filles portent fièrement leurs exemplaires du Coran sur le chemin des ‘’daaras’’ (écoles coraniques).

À Goxu Mbacc, quartier voisin de l’Île de Bopou Thior, charrettes et voitures “clandos” assurent la navette entre le marché Ndar Toute et la Langue de Barbarie.

La cabane “Mbar Mi” sert de point d’attente et de départ vers l’île distante d’environ 500 mètres. Dix minutes en pirogue suffisent pour la traversée.

 

En attendant l’embarquement, résonnent les bruits d’un charpentier de marine réparant une grande pirogue sur les berges, tandis qu’une brise légère anime ce dimanche paisible au bord du fleuve.

“Grand ñu dem” (Allons-y !), lance le piroguier  en wolof. A bord, deux dames et un journaliste prennent place pour rejoindre Bopou Thior, vers 10 heures, profitant d’une vue panoramique sur les bâtiments de l’île de Saint-Louis, la Langue de Barbarie et l’îlot en approche.

L’entrée de Bopou Thior est bordée de cocotiers majestueux, une mangrove verdoyante s’étendant sur quelques mètres.

Au sud, le pont Faidherbe relie l’île de Saint-Louis à la vieille ville, la Langue de Barbarie à l’ouest, des villages proches de la frontière mauritanienne au nord, et les faubourgs de Sor à l’est.

A l’accueil, peu après la descente de la pirogue, Iba Ndiaye, fils du chef de village confie : “On va faire le tour et je vais t’expliquer. Mon papa est en voyage”.

L’éducation, secteur laissé en rade

Un calme paradisiaque règne sur l’îlot, rythmé par le gazouillis des oiseaux, loin de la pollution et des embouteillages.

Bopou Thior est un paradis perdu. Ce village, âgé de près de 400 ans et plus ancien que Saint-Louis, n’a été approvisionné en eau potable qu’il y a un an”, regrette Iba, jugeant la situation déplorable.

Sur l’île de Bopou Thior, la pêche demeure l’activité principale et le moteur de l’économie locale. “Chaque matin, je pars à Goxu Mbacc pour récupérer du poisson et le revendre afin de subvenir aux besoins familiaux”, confie Yarame Sow, originaire de Boyo, un village situé en Mauritanie voisine.

Il n’y a presque rien d’autre à faire, laisse entendre Yarame Sow.

Bopou Thior, au large de Saint-Louis, une île en quête de renouveau

Selon Iba Ndiaye, la pêche vient en complément des activités agricoles en période d’hivernage, mais cela ne ralentit pas l’exode de nombreux jeunes vers la Mauritanie, Joal et d’autres horizons.

Symbole d’horizon bouché, le secteur éducatif reste relégué au second plan. Le village ne compte qu’une seule école primaire publique créée en 1994, dont l’état de délabrement saute aux yeux, malgré quelques travaux de fortune.

À l’exception des blocs sanitaires, tout y est vétuste. Mouhamadou Bâ, dit “Ricardo”, premier enseignant et directeur de l’établissement entre 1995 et 2002, se souvient avoir ouvert une deuxième classe en 1997 pour répondre aux besoins croissants des élèves.

Les collégiens de l’île sont contraints de poursuivre leurs études à Saint-Louis ou dans d’autres localités après le cycle élémentaire.

Bopou Thior, au large de Saint-Louis, une île en quête de renouveau

A Bopou Thior, le poste de santé sert de logement de fonction pour les enseignants, symbole d’un secteur sanitaire totalement délaissé. Le plateau médical y est inexistant et les malades doivent être évacués en pirogue vers Goxu Mbacc ou l’hôpital régional de Saint-Louis.

L’îlot reste par ailleurs non électrifié. Les habitants, entourés de cactus, recourent aux panneaux solaires pour pallier ce déficit.    

Contrairement à d’autres îles du Sénégal, Bopou Thior n’a pas pu exploiter son potentiel touristique. Plage de sable fin, cocotiers, mangrove verdoyante et climat agréable toute l’année n’attirent pourtant que très peu de visiteurs.

“Il m’arrive de penser à vouloir développer un circuit touristique ici, mais nos parents restent attachés à leur culture et traditions. L’île aurait pu accueillir un hôtel ou une auberge”, regrette Djiby. Il garde malgré garde l’espoir qu’un jour Bopou Thior devienne un lieu touristique attractif.   

Bopou Thior, une île “oubliée” mais chargée d’histoire

Selon les habitants du village, le nom de l’île dérive du wolof “bopou dior ga”,  “bopou” signifiant “extrémité” et “dior ga” “terre arable”.

Située dans la commune de Gandon, Bopou Thior, reste un lieu chargé d’histoire, l’île semble pourtant tombée dans l’oubli.

“C’est ici que les Hollandais fabriquaient les briques rouges utilisés pour la construction des bâtiments de Saint-Louis”, raconte Iba.

Bopou Thior est perçu par ses habitants comme protégée par leurs aïeuls. ‘’Nous n’avons pas de problème de sécurité. C’est une île protégée par nos ancêtres. Si tu es une personne mal intentionnée, tu ne franchiras même pas le pas’’ pour venir sur l’île, prévient Djiby.

La structure sociale du village repose sur trois grandes familles : les Diop, les Ndiaye et les Bâ, regroupant à peine plus de 500 habitants.

L’île est aussi connue pour avoir abrité le premier cimetière de Saint-Louis.

Bopou Thior, au large de Saint-Louis, une île en quête de renouveau

“À l’époque, les Saint-Louisiens enterraient leurs morts ici. Mais un jour, après un enterrement, une pirogue a chaviré sur le chemin du retour, causant 11 décès. Depuis, ils ont cessé d’inhumer sur l’île”, raconte Iba avec tristesse.

Une petite pirogue peinte aux couleurs du drapeau national (vert, jaune, rouge) assure le voyage retour.

Aux commandes, Iba démarre le moteur hors-bord et met le cap sur Saint-Louis. Peu après, le premier appel à la prière du muezzin de Goxu Mbacc résonne au loin, alors que la pirogue laisse Bopou Thior à ses rêves et à ses ambitions.

L’île doit en effet relever de nombreux défis : économiques, éducatifs et sanitaires. À cela s’ajoute un potentiel local considérable encore inexploité, notamment sur le plan touristique.    

CGD/ASB/BK