Sur les traces d’El Hadj Malick Sy à Gaé, village-mémoire des premiers pas de Maodo
Sur les traces d’El Hadj Malick Sy à Gaé, village-mémoire des premiers pas de Maodo

SENEGAL-SOCIETE-REPORTAGE

De l’envoyé spécial de l’APS, Ibrahima Diouf

Gaé (Dagana), 19 août (APS) – Sur la rive gauche du fleuve Sénégal, Gaé, village de naissance du vénéré El Hadj Malick Sy, dans le département de Dagana, continue d’entretenir la mémoire du saint homme à travers des lieux communs et des récits transmis de génération en génération. L’APS est allée à la rencontre des gardiens de cette mémoire, entre héritage familial, tradition coutumière et transmission religieuse.

Sous un soleil de plomb, en ce 14 août, la route menant à Gaé se dessine dans un paysage marqué par la chaleur et les étendues agricoles de la vallée du fleuve Sénégal.

Il faut quitter Richard-Toll et emprunter une piste non bitumée, rouge et poussiéreuse, pour atteindre la localité.

De part et d’autre de la route, des charrettes avancent à vive allure, assurant le transport des populations entre les villages riverains.

Plus loin, les rizières s’étendent à perte de vue à travers les terres irriguées par le fleuve Sénégal, face à la Mauritanie voisine.

Située dans le département de Dagana, dans la région de Saint-Louis, Gaé se niche sur la rive gauche du fleuve Sénégal, à proximité de la frontière mauritanienne. La localité fait partie de l’ancien espace du Dimar, une province historique du Fouta Toro.

Le village a été érigé en commune en juillet 2008. Avant cette réforme administrative, il comptait plus de 7 000 habitants pour 850 ménages, selon les données officielles. La commune comprend désormais plusieurs villages, dont Goumel, Ndiarème et Carrière.

Mais au-delà de son histoire administrative et de sa situation géographique, Gaé revendique une place particulière dans la mémoire religieuse sénégalaise : la localité est le lieu de naissance du vénéré El Hadji Malick Sy, dit Maodo, grande figure de la Tijaniya au Sénégal.

À Gaé, cette mémoire ne se retrouve pas dans de grands monuments. Elle se découvre plutôt dans des maisons familiales, des lieux de transmission et des sites auxquels les habitants attribuent une forte valeur historique et spirituelle.

Une organisation coutumière héritée de Kadiar

Dans un grand salon sobre, Serigne Kadiar, Mame Ounta Fall, chef coutumier de Gaé, reçoit l’équipe de l’APS. Vêtu d’un grand boubou blanc et coiffé d’une calotte finement brodée, le notable revient d’abord sur la place de l’institution coutumière dans l’organisation de la localité.

“Nous préférons le titre de chef coutumier. Le chef de village a une fonction davantage administrative, alors que le chef coutumier incarne l’autorité morale de la communauté par des attitudes responsables et un comportement exemplaire.”

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“Il représente la communauté, porte sa voix, veille sur ses intérêts à l’intérieur comme à l’extérieur du village et demeure le chef suprême”, explique-t-il.

Selon lui, cette organisation trouve son origine dans l’histoire de Kadiar, présentée dans la tradition locale comme le lieu d’origine des ancêtres ayant ensuite fondé Gaé.

“Nos ancêtres ont quitté Kadiar pour venir fonder Gaé vers 1786”, rapporte-t-il.

Selon lui, “cette histoire remonte à une période antérieure au découpage colonial de l’espace situé de part et d’autre du fleuve Sénégal.”

“À cette époque, il n’y avait pas de découpage colonial. Nos ancêtres se déplaçaient un peu partout, en continuant l’islamisation et l’enseignement”, raconte M. Fall.

Il évoque également l’ancienneté du titre de Serigne de Kadiar et décrit un mode de désignation reposant, selon la tradition locale, sur une assemblée de notables appelée “Dialaité”.

“Le Serigne de Kadiar est nommé à travers une assemblée de ceux qu’on surnomme les Dialaité”, indique-t-il.

Le chef coutumier dit représenter une sorte de “gouvernement de Kadiar”, composé de sept notables issus de trois zones liées à cette histoire.

Le Serigne Kadiar est le responsable moral et le recteur de la grande mosquée de Gaya. Il préside le conseil exécutif ou le collège des délégués appelé aussi les “notables” ou Chambre des représentants.

Il en est le septième membre. Il applique sans réserve les décisions du conseil exécutif ou conseil des délégués (Chambre des représentants).

Pour lui, cet héritage représente un patrimoine à préserver. “Nous sommes sur les pas de nos ancêtres pour préserver ce legs”, affirme-t-il.

Mais dans son récit, l’histoire de Gaya trouve surtout un point de convergence avec celle d’El Hadji Malick Sy. “C’est ici à Gaya qu’il a acquis ce qu’on appelle le savoir. C’est ici qu’il est né, et c’est ici qu’il a embrassé la tariqa Tijaniya”, affirme Mame Ounta Fall.

La maison natale de Maodo

La visite se poursuit dans une bâtisse coincée entre la grande mosquée et une habitation, qui se trouve être la maison natale d’El Hadji Malick Sy.

Le bâtiment en question s’impose au visiteur par son symbole plus que par sa taille, ce R+1 pouvant être considéré comme l’un des principaux lieux de mémoire de Gaya.

Gardien de ce patrimoine, Alphahim Mayoro Wéllé, descendant de Alpha Mayoro Wélé, oncle de Maodo, est lui aussi natif de Gaya, ce qui lui donne l’avantage de connaître sur le bout des doigts les différents lieux de mémoire du village et les récits qui leur sont associés.

Il désigne une pièce. “Il est né dans cette chambre où nous sommes”, dit-il, en parlant du vénéré El Hadj Malick Sy.

Selon son témoignage, la maison a connu une période de dégradation avant d’être restaurée à l’initiative de Serigne Mansour Sy “Borom Daara Ji”.

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M. Wéllé revient sur les origines de Maodo et le rôle de ses parents dans son éducation.

Selon lui, le père d’El Hadji Malick Sy, Thierno Ousmane Sy, après un passage en Mauritanie, s’était arrêté à Gaya pour approfondir ses connaissances auprès de l’érudit Thierno Malick Sow.

Il y rencontra Fatimata Wade, dite Fawade Wélé, qu’il épousa. “Sa mère était très attachée aux talibés. Pour eux, elle était comme une Ndeyi daara, une véritable mère”, raconte-t-il.

Après le décès de son père avant sa naissance, poursuit Alphahim Mayoro Wéllé, le jeune Malick bénéficia de l’attention de sa mère et de son oncle maternel, Alpha Mayoro Wélé.

“Il y a quelques années, la maison était presque endommagée, mais son petit-fils, Serigne Mansour Sy, a décidé de la restaurer en 2009 pour la préserver et en faire un patrimoine”, explique-t-il.

Alphahim Mayoro Wéllé rappelle également que la demeure était auparavant entretenue par un talibé tidjane.

A quelques mètres de cette maison, dans son salon, l’imam Ahmad Sow, qui connaît également cette histoire, revient sur la dimension religieuse du village de Gaé.

Des portraits des figures de la famille Sy accrochés au mur côtoient les objets du quotidien. Un décor simple mais chargé de symboles.

L’endroit contraste malgré tout avec l’importance que l’imam Ahmad Sow accorde à l’héritage de Maodo. “Parler de Cheikh Malick Sy n’est pas chose aisée, compte tenu de la dimension spirituelle de l’homme”, avance-t-il. 

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Pour l’imam, l’envergure de Maodo réside notamment dans son rapport au savoir et à la transmission. “Tout talibé qui venait ici, il lui enseignait le Coran, puis la sagesse et le fiqh, (jurisprudence islamique)”, rapporte-t-il.

L’imam insiste sur la permanence de cet héritage. “L’héritage est toujours là. La connaissance est là. Il suffit de suivre ses pas et de continuer dans la cause de l’islam”, estime-t-il. 

”Le marigot de Mame Fatma Wade”, autre lieu de mémoire

À Gaya, nom wolof de Gaé, la mémoire de Maodo se perpétue à travers des lieux associés à sa famille. L’un d’eux est un marigot présenté par les habitants comme un ancien point d’eau fréquenté par Mame Fatma Wade, mère d’El Hadji Malick Sy.

Le site paraît ordinaire. Mais dans la mémoire locale, il occupe une place particulière. “C’est le marigot où Mame Fatma Wade puisait de l’eau, faisait le linge et à partir duquel elle irriguait ses champs. Ce n’est donc pas n’importe quel endroit”, souligne l’imam Cheikh Sidy Ahmed Niang, président de l’union des dahiras de Gaya.

Selon son récit, c’est à partir du même marigot que Mame Fatma Wade approvisionnait les écoles coraniques locales en eau.

L’imam appelle les visiteurs à respecter les usages traditionnellement associés au lieu. “Nous lançons un appel à tous ceux qui viennent à Gaya pour prier ici à faire attention. Il y a des manières de venir dans ce lieu”, lance-t-il.

De Gaya à Tivaouane, le fil d’une mémoire

Pour Cheikh Sidy Ahmed Niang, la place de Gaya dans l’histoire de Maodo dépasse le fait que ce village a vu naître Maodo. “Qui parle aujourd’hui de Tivaouane parlera forcément de Gaya. Car c’est ici la source de Maodo, mais aussi le lieu de départ de son histoire”, affirme-t-il.

L’imam décrit l’environnement familial dans lequel Maodo aurait grandi comme celui d’une famille attachée au travail, à l’enseignement et à la pratique religieuse. “C’était une famille de nobles, de cultivateurs, de travailleurs dévoués et de pêcheurs dans la vallée du fleuve Sénégal”, raconte-t-il.

Il évoque une époque où les habitants vivaient essentiellement de leur travail et de leurs activités quotidiennes. “Les gens vivaient à la sueur de leur front. C’était difficile, mais il le fallait. C’est ce qu’on appelait le tawakkul, vivre de ce que Dieu te donne”, explique-t-il.

Dans le récit de l’imam, cet environnement familial et social constitue ainsi l’un des éléments permettant de comprendre le parcours ultérieur de Maodo.

À travers les maisons, les lieux de mémoire et les témoignages des notables, Gaya tente de conserver les traces d’une histoire religieuse que ses habitants considèrent comme intimement liée à El Hadji Malick Sy.

Sur les traces d'El Hadj Malick Sy à Gaé, village-mémoire des premiers pas de Maodo

Cheikh Sidy Ahmed Niang insiste sur l’enseignement qu’il associe à Maodo, notamment l’importance accordée à l’islam, aux bonnes œuvres, au savoir et à la transmission.

“Maodo a appelé les gens à se consacrer exclusivement à l’islam et aux bonnes œuvres. C’est son appel à tous les talibés”, affirme-t-il.

Selon lui, cet enseignement reposait également sur “le dialogue, le respect et la solidarité”, avec une place centrale accordée au savoir et à la sagesse.

À l’approche du Gamou 2026, cette mémoire prend une résonance particulière. Dans cette commune du nord du Sénégal, l’histoire de Maodo se raconte encore à travers des lieux communs, des récits familiaux et la parole de ceux qui se considèrent comme les dépositaires de cet héritage.

Entre le lieu de naissance du guide religieux et le marigot associé à sa mère, Gaya continue d’entretenir la mémoire de celui dont le parcours allait, des années plus tard, s’inscrire profondément dans l’histoire de la Tijaniya au Sénégal.

ID/HB/BK