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Falia (Fatick), 27 juil (APS) – Les voix des femmes s’élèvent en chœur dans la cour de sa maison. À chaque refrain, Mamadou Fall regarde dans le vide, comme transporté plusieurs décennies en arrière. Les chants, qui accompagnaient autrefois son départ pour l’arène, réveillent les souvenirs de celui qui, avec un palmarès riche de 28 tournois remportés, fut l’un des lutteurs les plus redoutés du Gandoul.
En ce dimanche de fin juin, Mamadou Fall, septuagénaire, est assis devant sa maison, située à quelques jets de pierres du rivage, à Falia, dans le delta du Saloum.
Dans cette partie de l’île, rafraîchie par la brise marine, le temps est plus clément que dans le reste du village.
À l’ombre d’un arbre, près d’un ancien réservoir cylindrique en béton qui servait autrefois à recueillir l’eau de pluie, quelques femmes du village l’entourent.

“J’ai demandé expressément que ces femmes soient présentes, parce que ce sont des témoins privilégiés de ce que je vais vous raconter”, dit l’ancien lutteur.
Malgré le poids des années, l’ancien champion conserve une carrure imposante, témoin d’un passé d’athlète redouté dans toutes les arènes du Gandoul. D’abord réticent à évoquer son parcours, l’ancienne gloire finit par s’y plier.
Les chants entonnés par les femmes, qui célèbrent ses exploits d’antan, le replongent dans ses plus belles années de lutteur. Peu à peu, il se livre et lève le voile sur une carrière exceptionnelle.
Un parcours riche de 28 trophées
Lutteur attitré de Falia à son époque, Mamadou Fall revendique 28 drapeaux remportés au terme de tournois particulièrement relevés organisés dans le Gandoul et dans plusieurs localités de la région de Fatick. Il a également inscrit son nom au palmarès d’un prestigieux tournoi organisé en Gambie, réunissant les meilleurs lutteurs du pays niominka, des deux côtés de la frontière. À l’époque, explique-t-il, remporter un drapeau relevait d’un véritable parcours du combattant.
”Chaque village comptait deux ou trois lutteurs. Le principal était généralement un poids lourd, suivi par son second appelé ‘tank’, et éventuellement un troisième nommé ‘raw gaddu'”. Mon ”’tank’, Lamine Ndong, était bien plus qu’un simple second”, raconte-t-il

”Nous étions inséparables. Lors des tournois, il suivait toujours mes conseils. Et lorsqu’à mon tour, je devais combattre, il me donnait des recommandations précieuses que je respectais également”, se souvient le vieux Mamadou Fall.
Lorsqu’il se déplaçait pour des compétitions en dehors de Falia, il ne passait presque jamais deux nuits de suite dans la même maison. Prudent, il changeait quotidiennement d’hôte afin d’éviter d’éventuelles représailles de la part de supporters de lutteurs vaincus.
Djilas, une victoire aux multiples péripéties
Parmi les épisodes les plus marquants de sa carrière, Mamadou Fall évoque un tournoi remporté à Djilas, au cœur du delta du Saloum, et un autre en Gambie.
”À Djilas, ils ont tout fait pour me faire perdre. En finale, j’ai terrassé mon adversaire, mais les arbitres ont estimé que la chute n’était pas nette. J’ai compris qu’ils ne voulaient pas que je gagne, alors j’ai préféré abandonner et rentrer au village”, raconte-t-il.
Quelques jours plus tard, contre toute attente, une délégation venue de Djilas accoste sur les berges de Falia. Les visiteurs apportent le trophée du tournoi à Mamadou Fall, reconnaissant finalement qu’il était bien le véritable vainqueur.

”Ce jour-là, les habitants se sont cotisés et mon père a immolé un bœuf pour célébrer cette victoire”, dit-il d’une voix reflétant une grande émotion.
Ses paroles sont régulièrement interrompues par les chants des femmes, qui le désignent par le surnom de ”Koor Marie”. ”À notre époque, les femmes chantaient les louanges des lutteurs en les identifiant au prénom de l’une de leurs sœurs. Marie était ma grande sœur”, explique-t-il.
Selon lui, ces mêmes femmes l’accompagnaient jusqu’à la sortie du village avant chaque compétition, en fredonnant des chansons pour le galvaniser. Les entendre aujourd’hui réveille des souvenirs qu’il croyait enfouis.
La finale de Gambie et le combat mystique
Le tournoi remporté en Gambie demeure l’un de ses plus grands exploits. Alors qu’il avait atteint la finale, le grand combat fut reporté à trois reprises. À chaque nouvelle date, lui et plusieurs habitants de Falia se rendaient en pirogue en Gambie pour le supporter.
”À chaque fois, mon adversaire consultait ses féticheurs. Ils lui disaient que, sur le plan mystique, le lutteur de Falia avait l’avantage. Alors il demandait un nouveau report en trouvant différents prétextes, avec, bien sûr, la complicité de certains membres de l’organisation”, dit Mamadou Fall.
Il raconte qu’à la veille du combat décisif, il rendit visite à son oncle paternel, qui le rassure en lui annonçant qu’il sortirait vainqueur. ”Tu as déjà gagné”, lui avait lancé son oncle.
”Il m’a expliqué que mon adversaire était venu mystiquement à Falia pour mener le combat invisible, mais qu’il lui avait tendu un traquenard à la sortie du village, le faisant trébucher”, relate
Mamadou Fall.

Comme son oncle l’avait prédit, il remporte la finale et ajoute à son palmarès l’un des trophées les plus prestigieux de sa carrière.
”C’est grâce à la lutte que j’ai pu me marier. À notre époque, lorsqu’un jeune voulait prendre épouse, il devait acheter un lit, tout ce qu’il fallait pour meubler la chambre, ainsi que des tissus. C’est la lutte qui m’a permis d’avoir tout cela”, confie-t-il.
Aujourd’hui, son plus grand regret est de ne voir aucun de ses enfants reprendre le flambeau. Ce sentiment est d’autant plus grand que Falia ne compte plus de grand lutteur.
Lors du tournoi organisé dans le village fin juin, Falia n’a remporté que la catégorie des plus jeunes. Son représentant s’est incliné en finale de la deuxième catégorie, tandis que dans la grande catégorie, le village n’a présenté aucun lutteur, un constat qui attriste profondément celui qui fit autrefois régner Falia sur les arènes du Gandoul.
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