SENEGAL-ALIMENTATION-ANALYSE
Dakar, 31 août (APS) – Le fonio et le sorgho, deux céréales africaines anciennes réputées pour leur grande valeur nutritionnelle, payent le tribut le plus lourd à l’hégémonie du riz importé et du pain de blé, a déclaré le chercheur et gestionnaire du patrimoine culturel Mandiaye Fall.
“Face à l’hégémonie du riz importé et du pain de blé venant de l’extérieur, ce sont le fonio et le sorgho qui payent le tribut le plus lourd, le premier étant aujourd’hui confiné à des niches géographiques (à l’est du Sénégal) et le second de plus en plus marginalisé au point de risquer une disparition totale de nos tables”, a-t-il expliqué dans un entretien avec l’APS.
M. Fall, docteur en histoire et expert en patrimoine, fait observer que le mil, en revanche, fait jusque-là preuve d’une “remarquable résilience” face à cette prééminence.
“Soutenu par un ancrage culturel et des habitudes culinaires nocturnes profondément enracinés, le mil résiste encore et demeure un pilier de la consommation nationale”, note-t-il.
Il reconnait toutefois que l’omniprésence du riz blanc et des dérivés du blé dans la majorité des repas quotidiens reste une réalité incontournable, largement entretenue par une culture urbaine, ainsi que des réflexes socioculturels promus par des médias.
Mandiaye Fall estime que le nœud du problème réside dans le fait que les céréales locales ne bénéficient pas des efforts de développement, de modernisation agro-industrielle et d’exploitation commerciale dont elles ont besoin.
“Faute d’investissements massifs dans la recherche et la transformation précuite pour les rendre aussi standardisées, rapides et faciles à cuisiner que le riz ou les pâtes de blé, la production agricole nationale a été lourdement pénalisée”, fait-il remarquer.
La perte de la diversité du patrimoine céréalier sénégalais au profit d’un modèle extraverti, participe non seulement d’une rupture en termes de résilience écologique, mais également à “un affaiblissement de sa diversité agricole et à l’abandon son bouclier sanitaire majeur”.
Le ceebu jën, un atout pour le tourisme culturel
“Dès lors qu’il reste profondément vivant, authentique et ancré dans les habitudes des Sénégalais, le ceebu jën (riz au poisson) devient un formidable atout pour le tourisme culturel”, fait valoir Mandiaye Fall.
Le ceebu jën, considéré comme le plat national du Sénégal, s’est imposé au fil des années comme “un patrimoine vivant, dynamique et le véhicule le plus profond des symboles de l’identité nationale sénégalaise”, estime le chercheur.
Le secret de ce plat classé au patrimoine immatériel de l’humanité de l’UNESCO depuis 2021, loin de résider dans une formule immuable, tient aux sens, à l’intuition et au “tour de main unique de chaque cuisinière”.
“Loin d’être un spectacle figé ou une curiosité de menu d’hôtel pour étrangers, le ceebu jën offre aux visiteurs une immersion dans une identité nationale partagée et préservée, consolidant ainsi l’attractivité et le rayonnement de la destination Sénégal”, ajoute le chercheur.
Selon Mandiaye Fall, le ceebu jën, en tant que pilier dynamique de la vie quotidienne sénégalaise, échappe du piège de la folklorisation touristique.
Un écosystème culinaire profondément en perpétuel changement
Le chercheur et gestionnaire du patrimoine culturel note par ailleurs que l’écosystème culinaire des plats traditionnels a profondément changé, au fil des temps.
“Cette transition ne s’est pas faite sans rupture”, relève-t-il, précisant par exemple que de nombreux ustensiles traditionnels et ingrédients locaux ont vu leurs usages se modifier et tout simplement disparaître avec le temps.
“Il est indéniable que le Ceebu Jën ou le Mafé que nous connaissons à l’image de l’ensemble de notre patrimoine gastronomique, par exemple, ne sont plus exactement les mêmes qu’il y a trente ans”, avance-t-il.
Pour lui, fixer ces plats dans un conservatisme rigide serait “paradoxalement le meilleur moyen” de les condamner à “l’inertie”.
M. Fall ajoute que “la plasticité et la vitalité de ces patrimoines vivants déterminent, adaptent et cimentent l’identité d’une communauté, face aux défis du temps”.
Compte tenu des nombreux changements, il estime qu’à l’horizon des cinquante prochaines années, la menace la plus lourde ne pèse pas seulement sur un plat isolé, mais sur l’effondrement de tout un écosystème de transmission immatérielle.
“Le répertoire lyrique de la cuisinière, fait de magnifiques textes transmis de mère en fille, a déjà presque disparu en l’espace de quelques décennies. Nos cuisinières ne chantent plus, elles écoutent de la musique ou surfent sur leur téléphone portable”, regrette-t-il.
Loin d’être anecdotique, poursuit-il, ce constat illustre les contrecoups profonds subis par le patrimoine gastronomique, qui s’avèrent être le révélateur le plus fidèle des transmissions culturelles sénégalaises.
De l’avis de Mandiaye Fall, la prévention de tels risques ne peut se faire de manière isolée, si l’on veut éviter la faillite patrimoniale et économique sénégalaise d’ici 50 ans.
“Il convient avant tout de repenser notre modèle social global en partant d’une véritable vision de société”, recommande cet expert diplômé des universités Cheikh Anta Diop de Dakar, Léopold Sédar Senghor d’Alexandrie (Egypte) et du Centre de recherches en histoire internationale et atlantique de l’Université de la Rochelle en France.
Dans cette optique, l’Etat a la responsabilité de dégager des orientations stratégiques afin de corriger une trajectoire d’évolution culturelle, rendant les consommateurs de plus en plus extravertis, au détriment de productions locales.
Mandiaye Fall est auteur de quelques ouvrages tels que “Nourriture et développement : le couscous (cere), un pilier du consommateur local”, publié chez L’Harmattan Sénégal en 2026, et “Sacra Africa” (2024).
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