SENEGAL-MINES-SOCIAL-ENQUETE
Par Ibrahima Diébakhaté et Bacary Badji
Tomboronkoto, 9 oct (APS) – Les populations de Tomboronkoto, dans la région de Kédougou (sud), se préparent à quitter leur village pour permettre l’exploitation d’un gisement aurifère lié à la mine de Mako. Si le principe de leur réinstallation est désormais au cœur des discussions, les conditions de leur relocalisation, les procédures d’indemnisation, la préservation des moyens de subsistance et du patrimoine local restent des préoccupations essentielles pour les habitants. La société minière Petowal Mining Company (PMC), qui porte le projet, assure que les négociations se déroulent dans un cadre concerté.
En ce mois de septembre, l’hivernage a repeint le sud-est du pays d’un vert profond. À 31 kilomètres de Kédougou, sur la route nationale 7, les collines et les montagnes qui ceinturent Tomboronkoto se dressent comme des sentinelles au-dessus des champs de maïs et de fonio.
En milieu de matinée, le village semble presque vide. Les hommes et les femmes sont aux champs ou au fond des galeries d’orpaillage. Les rares habitants restés au village ne semblent avoir en tête que les négociations en cours et l’incertitude entourant leur avenir.
Tomboronkoto est le chef-lieu de la commune du même nom et le premier village du Niokolo, un terroir de culture malinké. Ses habitants, dont certains font remonter l’histoire du village à cinq siècles, sont au centre d’un projet de réinstallation parti pour bouleverser leur cadre de vie.
Le chef de village, Nfaly Keïta, reçoit dans la concession familiale, qui jouxte la route nationale. Il est assis sur un lit de bambou, dans la vaste cour de la maison. Le septuagénaire à la barbe chenue s’exprime dans un français approximatif mais ferme. Le vrombissement des camions qui filent sur la RN7 hache régulièrement l’entretien.
Il rappelle que son village existe depuis cinq siècles. À ses yeux, la réinstallation ne saurait se limiter au déplacement des habitations. ‘’Cela touche à toutes les activités économiques, aux terres agricoles, aux liens communautaires, au patrimoine culturel et familial, surtout à notre cimetière’’, explique-t-il, en insistant sur les conditions qui devront accompagner leur départ.
Le site d’orpaillage se trouve derrière le village, non loin du cimetière. C’est une vaste cuvette éventrée, aux parois de latérite rougeoyante, que les pluies de l’hivernage ont transformée en mares d’eau boueuse. Des femmes s’y activent, pagne relevé aux genoux, calebasses et bassines à la main. Elles lavent la terre dans l’espoir d’en tirer quelques paillettes.
Fatoumata Keïta est l’une d’elles. Cultivatrice au quotidien, elle pratique aussi l’orpaillage artisanal pour nourrir ses enfants. Elle exprime ses réserves sur la perte de ce site et des terres agricoles qui contribuent à faire vivre son ménage. ‘’C’est ici que nous avons tout connu. La société veut nous prendre notre site d’orpaillage, nos terres agricoles et le village qui nous a tous vus naître. Il faut que les conditions de notre départ soient bien définies’’, souffle en malinké cette cinquantenaire.
Dès que la question est évoquée, un climat de deuil s’installe sur le site. Les regards se voilent, les visages se ferment et les mains s’immobilisent un instant au-dessus des bassines. D’après ces femmes, les trois repas de nombreux ménages du village sortent de ce trou.
Juillet 2023, le souvenir des sondages sous escorte
Nénéding Cissé Camara est la présidente des jeunes et des femmes du village. Technicienne forestière de formation, elle travaille chez la branche de PMC dédiée au volet environnement, où elle s’occupe de la restauration des sols perturbés avec les communautés. Elle dit partager les préoccupations des habitants dans les discussions sur leur avenir.
‘’Nous voulons que le processus soit transparent et équitable, qu’il respecte la dignité des communautés, surtout des jeunes et des femmes, qui sont les couches les plus vulnérables de la zone’’, déclare-t-elle.
Les femmes ont fait connaître leurs doléances. La principale porte sur l’attribution d’un nouveau couloir d’orpaillage artisanal, en remplacement de celui qu’elles devront perdre avec la réinstallation.
‘’Chez nous, ce sont les femmes qui prennent en charge les besoins de la famille, surtout des enfants. C’est la tradition. C’est une doléance très sérieuse qui nous tient à cœur’’, insiste-t-elle.
Sur la place du village, Doudou Dionne Dramé revient sur les débuts du processus. Il déplore que les sondages aient été menés dans un climat de tension et insiste sur la nécessité d’une concertation effective.
‘’Les négociations de réinstallation ont commencé alors que nous avions encore des interrogations sur les opérations précédentes. Nous voulons que nos préoccupations soient réellement prises en compte’’, affirme-t-il.
La blessure remonte à juillet 2023. Selon le chef de village, PMC avait informé les habitants de son intention de mener des sondages à proximité immédiate des habitations, une démarche à laquelle une partie de la population s’était opposée. L’entreprise aurait alors suspendu ses opérations, le temps de prendre d’autres dispositions. ‘’Un jour, ils sont venus avec la gendarmerie pour sonder’’, raconte Nfaly Keïta.
Le vendredi 21 juillet 2023, les gendarmes sont arrivés très tôt, alors que le village dormait encore. Les habitants sont sortis en masse. Aux jets de pierres ont répondu les grenades lacrymogènes.
Dans une dépêche publiée le lendemain, l’APS faisait état d’une quinzaine de personnes arrêtées et d’une douzaine de cases incendiées. Des informations publiées ultérieurement font état de 15 arrestations et de 13 cases brûlées.
D’après le récit du chef de village, Tomboronkoto a été transformé ce jour-là en champ de bataille. Il voulait aller vers les gendarmes pour apaiser la situation. Il affirme avoir été atteint par du gaz lacrymogène et avoir perdu connaissance. ‘’Évanouissement’’, ressasse-t-il, le regard fixe.
Plusieurs habitants affirment avoir été arrêtés puis frappés par les forces de défense et de sécurité (FDS) pendant ces opérations.
‘’Le village a été encerclé. Des gens qui partaient le matin à la mosquée pour la prière, d’autres qui allaient au travail, ont été frappés et arrêtés. Les femmes qui partaient aux champs ont été refoulées‘’, témoigne le chef de village.
Selon lui, les forces de l’ordre ont maintenu un dispositif autour du village pendant plusieurs jours pour permettre à la société de mener ses sondages, limitant l’accès aux champs en pleine saison des cultures.
Sous le village, l’avenir de la mine de Mako
Nfaly Keïta affirme que des femmes et des enfants de trois à quatre ans se sont réfugiés pendant deux jours dans la brousse du parc national du Niokolo-Koba.
Il soutient également qu’une chambre occupée par une femme enceinte a été incendiée et que celle-ci a accouché à l’extérieur, avec l’aide de jeunes du village. ‘’Des jeunes, des femmes et des vieux ont été arrêtés et conduits à la gendarmerie de Mako’’, ajoute-t-il.
Ces récits témoignant du traumatisme laissé par les événements, n’empêchent pas les discussions de se poursuivre, autour de la question de la réinstallation.
Les habitants rencontrés disent vouloir que les enseignements de cet épisode soient pris en compte afin que le processus en cours se déroule dans un climat apaisé.
Le gisement de Tomboronkoto se trouve dans l’emprise du village et traverse la route nationale. Il est associé au projet de prolongation de la durée de vie de la mine d’or de Mako, exploitée depuis 2018 dans la même commune.
Petowal Mining Company est la filiale sénégalaise du groupe minier australien Resolute Mining, qui détient 90 % de la société, les 10 % restants revenant à l’État du Sénégal.
L’extraction à ciel ouvert à Mako a pris fin en juin 2025. La mine poursuit le traitement des stocks de minerai accumulés, une opération que Resolute prévoit de maintenir jusqu’à la fin de 2027. La société a annoncé une production de 100 895 onces d’or en 2025, contre 123 935 onces en 2024, et prévoit entre 55 000 et 65 000 onces pour 2026.
La prolongation de l’activité repose notamment sur les gisements satellites de Tomboronkoto et de Bantaco.
Selon les informations publiées par Resolute, les deux projets représentent ensemble plus de 600 000 onces de ressources minérales.
Pour Tomboronkoto, la société indique une réserve de minerai estimée à 9,1 millions de tonnes, à une teneur moyenne de 1,2 gramme d’or par tonne, soit environ 348 000 onces d’or. Ces données relèvent des estimations minières de l’entreprise et ne signifient pas que l’ensemble du minerai sera nécessairement extrait.
Le groupe présente le projet d’extension comme un moyen de prolonger la durée de vie de la mine, sous réserve des autorisations requises et de la mise en œuvre des opérations prévues.
Sur son site, Resolute indique envisager le dépôt d’une demande de permis d’exploitation pour Tomboronkoto au deuxième trimestre 2026, avec une approbation attendue en 2027, sous réserve de l’évolution du processus réglementaire.
Un “village urbain” et des indemnisations annoncés
Le projet soulève ainsi un enjeu économique pour l’entreprise et, parallèlement, un enjeu social pour les habitants appelés à être réinstallés.
Dans son rapport de durabilité 2025, Resolute évoque le déplacement physique d’environ 2 250 personnes, ainsi que la préparation d’un plan d’action de réinstallation comprenant notamment un inventaire des terres, des biens et des moyens de subsistance concernés.
Le groupe précise que le déplacement est lié à l’obtention des permis et à un accord avec les personnes affectées.
Pour les habitants de Tomboronkoto, l’avenir de la mine se joue donc aussi dans les modalités concrètes de leur réinstallation : maintien des activités économiques, accès aux terres, compensation des biens et prise en compte des lieux de mémoire.
Contacté par l’APS, le directeur du développement durable de PMC, Issa Dabo, assure que les discussions se déroulent sous la supervision de l’autorité administrative, des élus locaux et des services techniques.
‘’Tout cela, c’est pour être transparent et très clair. L’administration territoriale, les autorités locales, la société civile, les populations et les services techniques siègent au comité consultatif de réinstallation. C’est la preuve de la volonté de la compagnie de discuter et d’échanger pour trouver les meilleurs bénéfices pour ces populations’’, déclare-t-il.
Selon lui, les habitants retrouveront l’équivalent de toutes les terres et de toutes les maisons touchées. ‘’Ils auront un village urbain, bien organisé, avec des habitations aux normes standard’’, promet-il.
‘’Toutes les terres et tous les dommages seront indemnisés. Au-delà de l’indemnisation, il y a un programme de restauration des moyens de subsistance, qui accompagnera les populations pendant toute la durée de la production’’, ajoute-t-il.
Le recensement présenté par PMC a dénombré 372 ménages et 799 habitations, appartenant à 449 propriétaires. Au total, 504,24 hectares de champs seraient affectés.
Le comité consultatif de réinstallation (CCR) a retenu deux sites d’accueil, ‘’Djirome’’ et ‘’Kouaré’’.
‘’La population a choisi Djirom, avec des conditions. Le site est sur la route nationale, en direction de Kédougou. Nous sommes dans la phase de validation définitive, avant de passer au plan d’urbanisme‘’, a expliqué Issa Dabo.
Les taux de compensation des champs seront fixés en fonction de leur productivité, avec les services techniques concernés.
‘’Plusieurs accords seront signés en même temps : sur les bâtiments, les arbres, les terres, le site de réinstallation et le déplacement des populations. Nous avançons très bien dans les négociations’’, affirme-t-il. Il reconnaît que les habitants expriment des ‘’préoccupations légitimes’’.
Un mercredi matin, au centre-ville de Kédougou, le préfet du département, El Hadji Malick Sémou Diouf, reçoit en tenue dans son bureau, à l’étage du bâtiment de la préfecture.
Il retrace les étapes du dossier. Le 11 septembre 2024, il dit avoir pris un arrêté fixant la date butoir, au-delà de laquelle toute nouvelle construction ou tout nouvel aménagement ne serait plus pris en compte dans l’indemnisation.
Une commission départementale de recensement et d’évaluation des impenses a ensuite été mise en place. Le comité consultatif de réinstallation a également été installé. Il réunit des représentants des populations, des services techniques et de l’autorité administrative.
‘’Nous en sommes à la dixième réunion de négociation. Son objectif était d’obtenir un accord sur les taux d’indemnisation des champs et des arbres’’, indique le préfet.
Élus et représentantes des populations veulent peser sur les négociations
Pour les barèmes, l’administration s’appuie sur la réglementation et sur l’expertise des services du développement rural et des Eaux et Forêts.
‘’Mais comme nous sommes dans un processus de réinstallation, nous avons demandé à l’entreprise si elle pouvait faire mieux’’, affirme-t-il.
‘’Ce qui est recherché, c’est qu’à défaut d’une situation plus confortable, les populations se retrouvent au moins dans leur situation antérieure’’, souligne-t-il.
Il dit avoir pris un engagement en réponse à un vœu des habitants : ‘’Aujourd’hui, la route nationale traverse le village. Nous ferons en sorte qu’elle traverse de nouveau le site de Djirome’’.
Face aux accusations de passage en force formulées par certains habitants à propos des opérations de 2023, le préfet met en avant le dialogue engagé autour de la réinstallation.
‘’Ces populations sont représentées. Chaque fois que c’est nécessaire, je leur dis que rien ne se fera sans leur accord. Chacun peut s’exprimer librement. Ce sont des réunions qui durent souvent plus de cinq heures‘’, assure-t-il. Un cabinet de consultance a également été recruté pour conduire les négociations.
Sur la nécessité même du déplacement, il renvoie au choix de l’État. ‘’L’État du Sénégal a pris l’option d’exploiter ces ressources, et c’est à partir de là qu’un permis a été délivré. Les sondages ont montré que le site regorgeait de potentialités aurifères. C’est l’étude d’impact environnemental et social qui a conclu à la nécessité de relocaliser le village‘’, explique-t-il.
Aucune date n’est cependant arrêtée pour le départ. ‘’Ce sont des négociations. Elles ont un début, mais on ne sait pas quand elles vont aboutir ‘’, précise le préfet.
Il ajoute qu’il appartient à l’entreprise d’apprécier la suite à donner au processus si les discussions se prolongent.
Les autorités locales et coutumières appellent à un climat apaisé et au respect des engagements qui sortiront des négociations. Elles insistent sur la nécessité de prendre en compte les attentes des habitants avant toute opération de réinstallation.
Dans son bureau de la mairie, le maire de Tomboronkoto, Nfaly Camara, ne minimise pas l’épreuve qui attend ses administrés.
‘’C’est un processus qui va être dur pour les populations. Tomboronkoto est le chef-lieu de la commune, mais aussi le premier village du Niokolo. Il y a les cimetières et les activités traditionnelles que les populations veulent préserver. Franchement, ce n’est pas facile de leur dire qu’elles doivent quitter leur village traditionnel‘’, confie-t-il.
Il demande à la société d’identifier les conditions qui permettront aux habitants de partir ‘’sans regret et sans difficulté’’.
‘’Cela doit être bien fait, avec l’appui de tous ceux qui vont nous aider à identifier les difficultés et les conditions du déplacement. Tout cela doit être déposé sur la table de la société minière avant d’engager la réinstallation’’, préconise-t-il. Il s’engage à accompagner les populations tout au long du processus.
Niéméniki, la mémoire d’un déplacement ancien
Conseiller municipal à la commune de Tomboronkoto, Mouhamadou Lamine Diallo attire l’attention du promoteur du projet de veiller au respect strict des droits des résidents notamment sur le plan économique, social, environnemental et moral.
‘’En d’autres termes, il faut que ce soit un déplacement responsable couronné d’éthique et de succès’’ a-t-il appelé.
M. Diallo, natif du village de Mako et par ailleurs professeur d’histoire et de géographie à la Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation (FASTEF) ex Ecole normale supérieure de Dakar, a renseigné que l’entreprise avait effectué plusieurs études d’impact au cours desquelles des enquêtes socio-économiques et environnementales (EIES) ont été menées.
‘’Ces EIES sont assorties de plans de gestion environnementale et sociale. Nos osons espérer que la mise en œuvre effective de ces documents vont aider à mitiger les impacts négatifs liés au déplacement’’, a-t-il rappelé.
Le déplacement physique et économique des populations fait partie des impacts négatifs du projet, selon ce conseiller municipal.
‘’Les revenus miniers ont significativement changé la vie des populations de la commune de Tomboronkoto, notamment des jeunes employés de la mine ainsi que leur famille. C’est une réalité palpable. Beaucoup de jeunes ont été formés et disposent d’une qualification dans le domaine des mines’’, a-t-il reconnu, saluant l’impact de l’émancipation des femmes travaillant dans la mine.
S’y ajoutent les investissements socio-économiques réalisés par la mine à travers la Responsabilité sociale de l’entreprise (RSE). ‘’De nombreuse réalisations de la municipalité n’ont été possibles que grâce au fond minier attribué à la collectivité locale’’, a-t-il fait savoir.
À quelques kilomètres de là, le village de Niéméniki porte encore, selon ses habitants, les traces d’un déplacement ancien.
En avril 1975, l’État avait déplacé ses habitants de leur ancien site, situé dans la zone tampon du parc national du Niokolo-Koba, pour les réinstaller au bord de la route nationale, près de Mako.
Amadou Ciré Diallo était alors écolier au cours d’initiation (CI). L’APS le rencontre chez lui, dans un salon feutré baigné par la lumière du jour. Dès que le nom de Tomboronkoto est prononcé, sa voix se serre.
‘’Quand on parle du déménagement de Tomboronkoto, un frisson parcourt mon corps, parce que je l’ai vécu enfant. Nos parents ont été sommés de quitter le parc et de venir ici. Ce n’est pas bon pour la population, surtout pour les vieillards. Si tu déplaces un village, il y aura des conséquences’’, raconte-t-il.
Il se souvient des anciens, trop âgés, selon lui, pour supporter le choc. ‘’On les a déplacés. Je ne sais pas si c’est le cœur qui leur a fait mal, mais ils sont arrivés et ils sont morts.’’
Puis il résume, avec ses mots, tout en images, les conséquences qu’il redoute pour les habitants de Tomboronkoto : ‘’Déplacer un village, c’est déplacer une poule avec ses œufs. Il faut tout faire pour ne pas casser les œufs. Nous, ici, nous avons perdu tous nos œufs.’’
Pour les habitants Tomboronkoto, l’enjeu est désormais de s’assurer que la réinstallation préservera autant que possible leurs activités, leurs liens communautaires et leur mémoire collective.
PID/BAB/BK/SMD
