SENEGAL-CULTURE-HOMMAGE
Matam, 5 oct (APS) – La disparition de l’écrivain et ancien ministre Cheikh Hamidou Kane suscite émotion et recueillement à Matam (nord), sa ville natale, où habitants, enseignants et acteurs culturels saluent la mémoire d’un homme dont le parcours et l’œuvre ont largement dépassé les frontières du Sénégal.
Le décès de Cheikh Hamidou Kane est vécu comme la disparition d’une figure dont le nom reste intimement lié à l’histoire et au rayonnement de la ville qui l’a vu naitre.
Né le 2 avril 1928 à Matam, l’auteur de “L’Aventure ambiguë” est décédé samedi à Dakar. Il a construit une trajectoire exceptionnelle, entre littérature, haute administration et responsabilités gouvernementales, tout en conservant, à travers son œuvre et son parcours, un lien profond avec les réalités culturelles et sociales du Fouta. Pour de nombreux habitants de Matam, son parcours constitue d’abord une source de fierté.
La disparition de Cheikh Hamidou Kane est “une immense perte pour l’Afrique, le Sénégal et le Fouta”, témoigne Ousmane Ba, ancien agent de l’inspection d’académie de Matam.
Selon lui, l’œuvre de l’écrivain occupe une place particulière dans la mémoire des populations de la région, notamment à travers son premier Roman ”L’Aventure ambiguë” (1961), étudiée pendant plusieurs générations dans les établissements scolaires.
“Nous avions tous appris à l’école cette œuvre qui était au programme. On nous racontait l’histoire de Samba Diallo. Nous nous identifiions à lui, nous, fils de la région de Saint-Louis et de Matam. Quand on lisait +L’Aventure ambiguë+, c’était comme si on était chez nous”, explique-t-il.
Pour Ousmane Ba, le roman de Cheikh Hamidou Kane demeure toujours actuel en raison de la réflexion qu’il porte sur l’éducation, l’identité et la préservation des valeurs culturelles. ”Avec la Grande Royale et Samba Diallo, on nous a enseigné que l’école française ne devait pas nous transformer. Nous devions apprendre, acquérir des compétences, mais sans renoncer à nos valeurs et à nos principes”, souligne-t-il.
”Une œuvre ancrée dans le Fouta”
Publié en 1961 et récompensé l’année suivante par le Grand Prix littéraire d’Afrique noire, L’Aventure ambiguë est considérée comme l’une des œuvres majeures de la littérature africaine francophone.
À travers le personnage de Samba Diallo, le roman met en scène les tensions entre l’enseignement coranique traditionnel et l’école occidentale, tout en interrogeant les rapports entre modernité, culture et identité.
Pour plusieurs habitants de Matam, cette œuvre constitue une représentation littéraire particulièrement forte de l’histoire et des interrogations du Fouta-Toro, terroir correspondant en partie à l’actuelle région de Matam.
”+L’Aventure ambiguë+ est l’histoire même du Fouta-Toro, entre Matam et Podor, confronté à l’école des Blancs. Samba Diallo, c’est chaque enfant du fleuve tiraillé entre l’école coranique et l’école française”, estime Pape Moctar Ndiaye, journaliste-consultant et natif de Matam.
Selon lui, l’œuvre de Cheikh Hamidou Kane a posé, bien avant de nombreux débats contemporains, la question de l’identité et de la capacité à emprunter à d’autres cultures sans perdre ses propres repères. ”C’est une œuvre foutanké devenue universelle”, affirme-t-il.
L’écrivain et commissaire général du Salon international du livre de Matam, Abdourahmane Diène, partage cette appréciation et salue la mémoire d’un ”monument” de la littérature sénégalaise et ouest-africaine. ”C’est vraiment une grande tristesse pour nous qui sommes dans le milieu littéraire. Nous avions beaucoup de fascination pour l’écrivain Cheikh Hamidou Kane”, témoigne-t-il.
Pour Abdourahmane Diène, la disparition de l’auteur de ”L’Aventure ambiguë” représente une perte majeure pour le monde littéraire. Il estime que l’écrivain représentait “une véritable boussole” pour les générations qui lui ont succédé.
”C’est comme si nous avons perdons un guide, une boussole qui nous a été arrachée’’, souligne-t-il, rappelant que ”L’Aventure ambiguë” avait placé ”la barre très haut” pour les générations suivantes.
Le commissaire général du Salon international du livre de Matam insiste également sur la qualité de l’œuvre de Cheikh Hamidou Kane, estimant que la grandeur d’un écrivain ne se mesure pas nécessairement au nombre de livres publiés.
Selon lui, malgré une production littéraire relativement limitée, l’auteur a réussi, grâce à ”L’Aventure ambiguë”, à marquer durablement la littérature africaine et à toucher un lectorat au-delà du continent. ”Ce n’est pas la floraison d’œuvres qui consacre forcément le talent de nos écrivains. Je crois que c’est la qualité qui fait la différence chez Cheikh Hamidou Kane”, affirme-t-il.
Abdourahmane Diène relève ainsi la portée universelle d’une œuvre qui, plusieurs décennies après sa publication, continue de traverser les époques et les générations.
”Un homme attaché à ses racines”
Les témoignages recueillis à Matam font également ressortir le souvenir d’un homme profondément attaché à ses origines et à sa région.
Issu d’une famille foutanké ayant de profondes attaches à Podor, Cheikh Hamidou Kane est ainsi perçu comme un fils du Fouta-Toro tout entier, au-delà des appartenances administratives.
“Le souvenir d’un homme qui n’a jamais choisi entre Matam et Podor, parce qu’il était du Fouta. Pour nous, c’était l’oncle qui demandait des nouvelles du fleuve, des Kolladés et des familles”, témoigne Pape Moctar Ndiaye, évoquant également une humilité rare pour un homme d’une telle stature m.
Cheikh Hamidou Kane revenait régulièrement dans sa région natale pour retrouver sa famille, ses proches et se ressourcer, selon plusieurs témoignages. Son parcours professionnel l’a conduit à exercer de hautes responsabilités au Sénégal et au sein d’organisations internationales.
Diplômé de la Sorbonne et de l’École nationale de la France d’outre-mer (ENFOM) en 1956, il a notamment été gouverneur de Thiès, ministre du Plan, directeur régional de l’UNICEF, avant de devenir ministre du Plan et de la Coopération. Cette trajectoire d’homme de lettres et de serviteur de l’État contribue à faire de sa disparition une perte ressentie bien au-delà du monde littéraire.
”Pour une mémoire partagée entre Matam et Podor”
La disparition de Cheikh Hamidou Kane relance également, à Matam, la question de la préservation et de la transmission de son héritage auprès des jeunes générations. Des habitants et acteurs culturels plaident pour la mise en place d’initiatives destinées à mieux faire connaître son œuvre, son parcours et son attachement au Fouta.
Ousmane Ba appelle notamment les pouvoirs publics à mettre en place des initiatives pour la préservation de la mémoire de l’écrivain, pour que son héritage puisse continuer à profiter aux générations futures. ”Il faut vraiment créer un mémorial dédié à Cheikh Hamidou Kane et faire en sorte que son legs puisse profiter à notre pays”, dit-il.
Pour Pape Moctar Ndiaye, cette politique mémorielle devrait être pensée à l’échelle du Fouta et associer Matam et Podor. Il propose notamment la création, à Matam, d’une Maison-mémoire Cheikh Hamidou Kane, tandis que Podor pourrait donner son nom à un espace culturel majeur et intégrer davantage son œuvre dans les manifestations culturelles de la région.
Il suggère également la création d’un Prix interdépartemental ”L’Aventure ambiguë” destiné aux lycéens du Fouta, ainsi que l’organisation d’un colloque annuel consacré à l’œuvre et à la pensée de l’écrivain. “Il appartient aux deux rives du Fouta”, estime-t-il.
L’héritage de Cheikh Hamidou Kane ne se limite donc pas à ”L’Aventure ambiguë”. Il se confond aussi avec le parcours d’un enfant de Matam devenu une référence de la littérature africaine, un haut fonctionnaire et une figure du service public.
Son nom est d’ailleurs déjà inscrit dans la mémoire institutionnelle du pays. Depuis janvier 2023, l’Université numérique du Sénégal porte son nom.
À Matam, le temps est désormais au recueillement et au souvenir, mais aussi à la réflexion sur la transmission d’un héritage intellectuel et culturel dont la portée dépasse largement les frontières de sa ville natale.
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