SENEGAL-AFRIQUE-POLITIQUE
Diamniadio, 21 avr (APS) – L’universitaire camerounais Jean Emmanuel Pondi a tenté mardi à Diamniadio de démonter les mécanismes empêchant les Etats africains de bâtir une stabilité durable, évoquant notamment les obstacles à l’avènement de réformes éducatives et symbolique profondes.
‘’Un vieux dicton nous enseigne que l’une des marques de l’irrationalité consiste à poser les mêmes actes et à s’attendre à obtenir chaque fois des résultats différents’’, a soutenu le recteur de l’ICT Universités de Yaoundé qui a d’emblée posé la question à son auditoire : ’’peut-on semer du manioc ou du maïs en début de saison et récolter du riz ?
Il intervenait mardi au cours d’un panel consacré aux transitions politiques, à la souveraineté institutionnelle et à la légitimité des États africains, organisé dans le cadre de la 10e édition du Forum international sur la paix et la sécurité de Dakar ouvert lundi.
Devant un parterre de décideurs, de diplomates et d’intellectuels, M. Pondi s’est demandé si l’Africain moyen vit mieux aujourd’hui qu’il y a 66 ans. ‘’La population a été multipliée par six – de 250 millions à 1,4 milliard – mais nos systèmes politiques et éducatifs, eux, n’ont pas changé de logiciel’’.
Le recteur a attaqué frontalement l’idée d’une légitimité constitutionnelle automatique. ‘’Combien d’articles compte la constitution de votre pays ? Si je pose la question dans cette salle, je suis sûr que beaucoup seraient embarrassés. Et dans les zones rurales, combien de textes fondamentaux ont été traduits en langues locales ?’’ s’est interrogé le recteur balayant ainsi l’idée d’une légitimité constitutionnelle automatique.
Pour Pondi, l’absence de vulgarisation et de débat citoyen sur les constitutions africaines vide de sens toute transition politique. ‘’On ne peut pas parler d’appropriation quand les premiers utilisateurs – les peuples – ignorent ce qui est écrit’’.
‘’L’éducation, miroir d’une aliénation historique’’
Le professeur titulaire à l’Institut des relations internationales du Cameroun (IRIC) a ensuite concentré son réquisitoire sur le système éducatif, qu’il qualifie de ‘’potentiellement dangereux’’, dénonçant la persistance de récits coloniaux.
‘’On enseigne encore que nous avons été +découverts+ par les Portugais en 1472. Comment découvre-t-on des gens qui vivent là depuis des siècles ? Le royaume Bamoun, créé en 1394, règne encore aujourd’hui sans interruption. »
Il a également fustigé l’ignorance des références africaines en droit et en médecine. ‘’Quelle faculté de droit enseigne la Charte du Mandé de 1236, qui protégeait déjà les droits humains, des animaux et de la nature ? Quelle faculté de médecine rappelle que la première transplantation cardiaque mondiale a eu lieu en Afrique du Sud en 1967 ?’’
Cette amnésie collective, selon lui, nourrit l’exode des cerveaux estimant à 70 000 le nombre des meilleurs diplômés qui quittent le continent chaque année.
Fort de ce constat, Pondi a proposé plusieurs mesures applicables sans délai. Il s’agit d’abord d’enseigner ‘’l’Histoire générale de l’Afrique en huit tomes, éditée par l’UNESCO sous la houlette d’Amadou Makhtar Mbow, disponible gratuitement mais jamais utilisée dans les universités africaines’’.
Ensuite, l’universitaire propose d’utiliser systématiquement les symboles panafricains, hymne et drapeau de l’Union africaine lors des rencontres officielles, conformément à la résolution du 23ᵉsommet de l’OUA de 1987. ‘’ La politique, c’est le maniement des symboles. Ces résolutions ne coûtent rien et construisent l’unité’’ a-t-il soutenu.
La troisième piste sera pour lui, d’opérationnaliser la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine) et l’autoroute transafricaine (Le Caire-Le Cap et Dakar-Mombasa) en modifiant les curricula des écoles d’ingénieurs et de gestion, et en fléchant des budgets nationaux.
‘’Nous avons le plus grand marché du monde (1,4 milliard de consommateurs) et 30 millions de km². Pourquoi fuir ? Il faut digitaliser d’abord les villages ruraux, où le soleil brille gratuitement, et créer des banques agricoles et numériques pour inverser l’exode rural en exode urbain’’, a-t-il recommandé.
MF/SMD/AKS

