SENEGAL-ETUDES-ENTREPRENEURIAT-REPORTAGE
Par Bakary Badji
Dakar, 13 mai (APS) – À l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), de nombreux étudiants jonglent entre les cours et des activités génératrices de revenus – moto-taxi, vente en ligne, lessive ou ferraille – pour pallier l’insuffisance de leur bourse.
Sur l’avenue Cheikh Anta Diop, en bordure du campus social, des conducteurs de motos-taxis, communément appelés ‘’Jakarta’’, se tiennent en alerte à la sortie de la cité universitaire. Certains font des signes de la main, d’autres lancent simplement un ‘’dem’’ ou partir en wolof, pour proposer une course.
Parmi eux, des étudiants. L’un d’eux, en master II à la faculté des Sciences et techniques, accepte de parler sous couvert d’anonymat. Le regard dissimulé derrière de larges lunettes de soleil, il fait tourner un trousseau de clés entre ses doigts.
‘’Je suis en master. La bourse d’études seule ne suffit pas à couvrir mes besoins. Je suis l’aîné d’une famille modeste et, chez nous, les aînés portent une lourde responsabilité’’, explique-t-il le ton posé.
Les recettes, précise-t-il, varient selon le nombre de clients, sa disponibilité et la distance parcourue : entre 5 000 et 15 000 francs CFA les jours sans cours.
À quelques mètres, Mohammed Ba, étudiant à la faculté des Lettres et sciences humaines, se tient devant sa moto. Il parle en agitant sans cesse ses bras. Pour lui, conduire un ‘’Jakarta’’ relève autant de la débrouille que d’une exigence personnelle.
‘’À un certain âge, on ne doit plus tendre la main à ses parents pour satisfaire ses besoins’’, affirme-t-il. Il assure ne travailler qu’en dehors des cours et mettre son activité en pause à l’approche des examens.
‘’Ce n’est pas facile, il arrive même que je manque de sommeil. Mais comme on dit souvent au Sénégal, le seul fait d’être un homme constitue en soi une épreuve’’, dit Mohamed Ba dans un sourire empreint de résilience.
L’argent de la ferraille comme complément à la bourse d’études
Pour entrer au campus social, il faut montrer patte blanche. À l’intérieur, les allées et venues des étudiants et agents du Centre des œuvres universitaires de Dakar (COUD) rythment le décor.
Cheikh Ndour, étudiant en Langues romanes, attend un ami sur un banc public. Sans bourse, il s’active dans la revente de ferraille. Originaire de la région de Fatick (centre), il écume chantiers et rues, tirant un pousse-pousse dans lequel il entasse barres de fer, ordinateurs, radios et autres ventilos usés.
‘’Je suis obligé de travailler dur, car mes parents ne peuvent pas m’aider financièrement’’, dit-il, le visage marqué par la fatigue. Faisant preuve d’une réelle abnégation, il n’en met pas moins le cœur à l’ouvrage chaque fois qu’il n’a pas cours, même s’il rentre certains soirs bredouille.
Dans une des chambres du pavillon K, Iman Assane Salla, originaire de Kaffrine et étudiant en master de Psychologie, reçoit assis sur un maigre matelas posé à même le sol, en face d’un lit superposé. Pour arrondir ses fins de mois, il s’est tourné vers le commerce en ligne.

Inscrit dans des groupes de fournisseurs en gros, il republie leurs offres sur ses propres réseaux sociaux en y rajoutant sa marge bénéficiaire.
‘’Lorsqu’une commande me parvient via mon statut WhatsApp, je la valide auprès de mon fournisseur, qui emballe le produit et le met de côté. J’attends le week-end pour récupérer la marchandise. Je ne me déplace que les samedis et dimanches, et mes cours n’en sont donc pas affectés’’, détaille-t-il.
Quelques minutes de marche suffisent pour rejoindre la Faculté des Lettres et sciences humaines, en empruntant le célèbre et très fréquenté ‘’couloir de la mort’’.
Etudiante et lavandière
Amy Ndour est assise à l‘ombre d’un arbre, la tête nouée dans un foulard noir et le regard plongé dans un cahier posé sur ses genoux. Bien qu’elle soit bénéficiaire d’une allocation d’études, elle s’improvise lavandière, dans des quartiers non loin de l’UCAD, les week-ends et les jours où elle n’a pas cours.
‘’Avant de me déplacer, j’appelle d’abord les dames qui me confient le linge. S’il y a du travail, je me rends chez elles’’, confie Amy Ndour.
A l’approche de fêtes, elle gagne jusqu’à 8 000 francs CFA, qui lui servent à faire des copies de documents de cours, acheter des tickets de restaurant ; ‘’des dépenses que la bourse, seule, ne peut couvrir’’’.

Pour allier études et travail en temps partiel, Anna Ndiaye, étudiante en master 2 à la faculté des Sciences économiques et de gestion (FASEG), utilise internet. Via l’application de messagerie WhatsApp, elle propose t-shirts, foulards, polos et pantalons à ses camarades qui scrutent son statut. Entre deux cours, elle file au marché Petersen, procède à des livraisons, puis revient dans les amphis.
‘’Si j’achète une robe à 3 000 francs CFA, je la revends à 5 000, parfois 6 000. Au moins j’en tire un bénéfice de 1 500 francs CFA’’, explique-t-elle au bout du fil.
Ibrahima Faye, quant à lui, s’active dans le gardiennage pour avoir de quoi envoyer à ses parents restés au village. Joint au téléphone, il dit partager sa bourse d’études avec eux. ‘’La bourse de 40 000 francs CFA ne me suffit donc pas’’, dit-il.
‘’Ceux qui ne vivent pas au campus social ignorent les réalités qui sont les nôtres. Il arrive qu’un camarade frappe à ta porte pour demander un ticket de repas de 100 francs CFA’’, lance-t-il, agacé.
Agent de sécurité, manœuvre, peintre sur les chantiers de construction, employé d’une société canadienne, il ne cesse de multiplier les petits boulots. Comme quoi, pour Ibrahima Faye et tous ces étudiants interrogés par l’APS, arrondir ses fins de mois par un travail à temps partiel n’est pas le propre des pères et mères de famille.
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