SENEGAL-RELIGION-COMMEMORATION
Dakar, 17 août (APS) – Le vénéré El Hadj Malick Sy, considéré comme un grand diffuseur de l’islam et de la tijaniyya, avait conquis son monde du Waalo à Tivaouane en passant par Saint-Louis, la Mauritanie et les lieux saints de l’islam que sont La Mecque et Médine. Même à Fès (Maroc) où il n’a pourtant jamais mis les pieds, il a laissé une marque indélébile.
En perspective du Mawlid (Gamou) célébrant la naissance du Prophète Mohamed (PSL) prévu le 25 août prochain, l’APS retrace l’itinéraire de Maodo à travers dix grands lieux où il a propagé l’islam et la tjaniyya.
1- Waalo : les premiers pas de Maodo
Le Walo est la première étape de l’itinéraire de Seydi El Hadj Malick Sy. Il a vu le jour dans cette contrée du nord du Sénégal, vers 1855, précisément à Gaé, appelé autrement Gaya, ou Ndeuw Fall, près de Dagana.
Son père, Thierno Ousmane Sy, de retour de la Mauritanie, a séjourné à Gaya pour poursuivre ses études islamiques auprès d’un érudit du nom de Malick Sow. Il y épousa Sokhna Fawade Wéllé, qui portera l’enfant qu’il ne verra jamais. Mais avant son rappel à Dieu, Thierno Ousmane Sy avait souhaité que le futur garçon porte le nom de Malick Sow.
Orphelin, Maodo, le sage en pulaar, surnom que lui ont donné ses inconditionnels, sera éduqué et élevé par Thierno Malick Sow et son oncle Alpha Mayoro Wellé qui l’a initié à la Tidianiyya.
Plus tard, il grandit et s’installe à Ngambou-Tille, localité située à 14 km de Gaé, son village natal et à 9 km de la ville de Dagana, puis à Ndombo Alarba, village situé à 10 km à l’est de Richard Toll, rapporte Babacar Fall dans son ouvrage “Le travail au Sénégal au XXe siècle”, publié aux éditions Karthala.
Dans “Islam et travail : les marabouts laboureurs et la réhabilitation du travail”, l’auteur rapporte que Seydi El Hadj Malick Sy s’est tourné vers l’exploitation de la terre, entre 1883 et 1888, afin ”d’assurer la prise en charge de sa famille et de sa communauté religieuse organisée en daaras”. C’est avec ses ressources que Maodo a payé son pèlerinage à La Mecque, lit-on dans le chapitre de cet ouvrage intitulé ”Economie de l’arachide et naissance d’un marché du travail”.
2- La Mecque : l’exaucement suprême de ses vœux
Vers 1888, à 33 ans, Celui que l’on appelait jusqu’ici Malick Fawad a effectué le hajj à La Mecque. Son pèlerinage fut une expérience extraordinaire, puisqu’il est intervenu à la suite de récoltes agricoles particulièrement abondantes, et couronna l’un de ses souhaits les plus ardents.
Après être passé par plusieurs étapes et villes, notamment, Alexandrie en Egypte, il est arrivé aux Lieux saints de l’islam où il a séjourné plus d’une année.
Durant son pèlerinage, confie Mansour Diagne, membre du Comité d’organisation au service de Khalifa Ababacar Sy (COSKAS) et responsable de la commission ”Duruus Malikia”, Mame Maodo a formulé trois prières majeures.
Il a d’abord souhaité la préservation de sa descendance et de ses disciples en priant Dieu qu’aucun de ses enfants ou de ses disciples ne soit éprouvé ou rabaissé par la pauvreté ou le besoin, et qu’il n’y ait aucune différence entre ceux-ci. Ensuite, il a prié pour qu’Allah lui accorde une terre bénie et licite où il pourrait s’établir, vivre du fruit de son propre travail et accueillir ses disciples. Enfin, il a demandé que tous les grâces, honneurs et bénédictions qu’Allah lui accorderait soient remis directement entre les mains du Prophète Mouhammad (PSL) afin que ce soit lui qui les lui transmette.
L’on rapporte que ces trois prières ont été ”pleinement exaucées par Allah”, affirme Mansour Diagne.
3- Médine : là où s’est produit un miracle
Lorsqu’il a décidé d’effectuer le pèlerinage aux Lieux saints de l’islam, renseigne Mansour Diagne, Mame Maodo nourrissait l’intention de ne plus retourner au Sénégal et de passer le reste de sa vie entre La Mecque et Médine, afin d’y être enterré aux côtés du Prophète Mouhamed (PSL).Ce désir appelé Al mujâwara ou le voisinage spirituel a animé plusieurs musulmans de cette époque, essentiellement des savants mauritaniens, maliens et sénégalais, qui choisissaient après l’accomplissement du pèlerinage de quitter les siens pour rester à Médine, auprès du mausolée du prophète pour enseigner ou approfondir leurs connaissances islamiques, donnant naissance plus tard à une importante diaspora subsaharienne entre Mecque et Médine. La littérature évoque notamment la forte personnalité de Alpha Hachimiyyou Tall, un descendant d’El Hadji Oumar Tall qui a longtemps enseigné à la mosquée de Médine en y laissant une influence intellectuelle durable.
”Cependant, en ce qui concerne El Hadji Malick Sy, un événement marquant s’est produit à Médine. Alors qu’il assistait assidûment aux prières du matin à la mosquée du Prophète, un vénérable vieillard s’est approché de lui en lui disant : ‘En te voyant, je perçois que tu n’as pas l’intention de retourner dans ton pays d’origine. Pourtant, au vu de la clarté de ton savoir, de ta pureté, de ton honnêteté et de ta capacité à guider les gens, sache que si tu retournes chez toi et que tu parviennes à guider ne serait-ce qu’une seule personne vers le droit chemin, cela aura une valeur bien plus immense auprès d’Allah que de rester ici à Médine.”
Comprenant à travers les paroles de ce sage un message et un ordre spirituel du Prophète, El Hadji Malick Sy a décidé de revenir au Sénégal vers la période 1890-1892 afin de se consacrer à l’enseignement, à la guidance et à la transmission de l’islam.
En outre, El Hadji Malick Sy a composé, durant son séjour en Arabie Saoudite, un célèbre poème (Qasida) dédié à La Mecque et à Médine.
4- Mauritanie : à la quête de la formation islamique et spirituelle
Il est impossible de parler de la vie et de l’œuvre de Cheikh Seydi El Hadj Malick sans évoquer son séjour en Mauritanie, communément appelée “Ganar”.
Il s’y est rendu, en effet, pour étudier le Coran, parfaire ses connaissances islamiques et renforcer sa formation spirituelle (tarbiyya).
Autrement dit, son séjour mauritanien avait une motivation exclusivement religieuse.
A cette occasion, il a noué des relations très solides avec d’éminentes personnalités spirituelles avec la descendance de Seydi Muhammad Al-Hafiz Al-Shinqiti et Seydi Muhammad Al-Yaqoubi. Ce dernier, dit-on, détenait des secrets qu’El Hadj Malick sollicitait dans le cadre de sa formation spirituelle.
”Mais par la volonté divine, alors que Mame Maodo les lui demandait, Seydina Cheikh Ahmed Tidjani Chérif est apparu à Seydi Muhammad Al-Yaqoub pour lui dire de lui accorder ce qu’il recherchait”, explique Mansour Diagne.
A son retour au Sénégal, de nombreux dignitaires quittaient la Mauritanie pour venir auprès de Seydi El Hadj Malick Sy pour leur formation spirituelle.
”Beaucoup d’entre eux ont composé de nombreux poèmes en son honneur, pour le louer”, indique M. Diagne, ajoutant que ces relations avec des érudits mauritaniens se sont poursuivies avec sa descendance comme Serigne Babacar Sy, Mame Seydi El Hadj Mansour, Mame El Hadj Abdou Aziz Sy Dabakh, Mame El Hadj Habib Sy, jusqu’à leurs descendants actuels.
Chacun d’eux entretient des liens particuliers avec la Mauritanie, selon Mansour Diagne.
5- Saint-Louis : la naissance de Serigne Babacar Sy et le Gamou de Ndar
C’est en 1876 qu’El Hadji Malick Sy (1855-1922) s’est installé à Saint-Louis.
Dans cette ancienne capitale de l’Afrique occidentale française (AOF), Maodo rencontra sa première épouse, Sokhna Rokhaya Ndiaye, qui lui donnera des enfants comme Sokhna Fatou Sy (1879, sa fille ainée), Serigne Sidy Ahmed Sy (1882, son fils ainé) et Serigne Babacar Sy (1885-1957), le premier khalife général des tidjianes.
Le ”Gamou de Ndar” est d’ailleurs célébré chaque année en l’honneur de Serigne Babacar Sy, qui, à son tour, s’est résolument inscrit dans la poursuite de la propagation de l’islam et de la confrérie tidjane.
Saint-Louis reste une ville où la tijaniya est bien implantée. La preuve par la construction de la zawiya en 1892.
C’est dans un contexte de fortes pressions des autorités coloniales, déterminées à endiguer la propagation de l’islam qu’El Hadj Malick Sy a choisi de se retirer avec sa famille et ses principaux disciples dans le village de Ndiarndé, d’après Sebastiano D’Angelo, auteur de ”Politique et marabouts au Sénégal : 1854-2012”, publié aux éditions Academia.
Ce chercheur en sciences politiques et sociales à l’université catholique de Louvain, en Belgique, ajoute que Maodo est resté à Ndiarndé pendant sept ans à former des érudits à même de poursuivre l’œuvre de dissémination de l’islam et de la tarikha tijaniya.
6- Ndjarndé : l’école des muqaddams pour la dissémination de l’islam et de la tijaniyya
La localité de Ndiarndé a servi de base de lancement à partir de laquelle El Hadj Malick Sy a entrepris son travail de propagation de l’islam et de la tijanya.
Situé dans l’actuel département de Tivaouane, à 25 km à l’est de Kelle et à 10 km de Pékesse, Ndiarndé a accueilli Maodo qui y a peaufiné sa stratégie de formation des formateurs. C’est ainsi qu’il y a formé 999 muqaddams, tous des érudits, qu’il a disséminés partout au Sénégal et dans la sous-région pour répandre l’islam et la tijanya, assurent ses biographes.
Dans le livre ”Le travail au Sénégal au XXe siècle” de Babacar Fall, El Hadji Rawane Mbaye rapporte des témoignages selon lesquels El Hadj Malick Sy ”a préféré courtoisement décliner les offres d’hospitalité pour aller s’établir à Ndiarndé (…)”. Ce n’est qu’en 1902 qu’El Hadj Malick Sy a décidé de quitter Ndiarndé pour s’installer à Tivaouane, oû il séjournait régulièrement pour des séances d’explication (tafsir) du Coran.
7- Tivaouane : un centre d’excellence d’éducation et de formation
Tivaouane aurait-elle sa notoriété sans El Hadj Malick Sy ? Sans doute pas. Cette cité, située dans le Cayor, voit son histoire se confondre avec Maodo, comme s’il en était le fondateur.
En effet, c’est après l’étape de Ndiarndé que le vénéré Seydi Hadj Malick Sy s’est installé à Tivaouane en 1902, répondant ainsi à l’appel de commerçants locaux, des lébous originaire de Ouakam, rapportent plusieurs sources.
Sa présence dans cette ville a été déterminante pour la vulgarisation de l’islam, de l’enseignement coranique et de la voie tidjiane dans la région, où il a joué un rôle clé dans l’exégèse du Saint Coran.
Maodo fera donc de Tivaouane un centre d’excellence d’éducation et de formation, de production du savoir que ses fils et petits-fils perpétuent.
En atteste la célébration de la naissance du Prophète (PSL), dit Maouloud ou Gamou, précédée par la ”Burda”, des veillées consacrées à des récitals de poèmes d’éloges au Prophète (PSL), tirés essentiellement de l’oeuvre éponyme de l’auteur panégyrique égyptien du prophète, Mouhamad Al Busayri, de même que des écrits d’El Hadji Malick Sy et ses disciples, pendant dix nuits consécutives
8- Dakar, une zawiya historique et dynamique
Dans sa philosophie de la vulgarisation de l’islam et de la tijaniya au Sénégal et ailleurs, El Hadj Malick Sy a installé la zawiya de Dakar, avec, au début, une case et un seul minaret sur l’avenue Lamine Guèye au cœur de Dakar, non loin du siège de l’administrateur colonial.
Celle-ci deviendra une mosquée moderne abritant des séances de récitals des poèmes de Maodo, matin et soir. Rasé en février 2026, cet édifice est en reconstruction selon les instructions du khalife général des tidianes.
L’influence intellectuelle et spirituelle d’El Hadj Malick Sy à Dakar reste indélébile en ce que sa mémoire est perpétuée par des édifices qui portent son nom, dont l’avenue Malick Sy.
9- Fass-Diacksao : le lieu de retraite spirituelle de Maodo
La localité de Fass-Diacksao a la particularité d’être le site de recueillement et de retraite spirituelle de ce grand contributeur à l’expansion de la confrérie tidjane au Sénégal. Ce qui en fait un des lieux symboliques dans l’histoire et le parcours de Seydi El Hadji Malick Sy,
C’est en 1904 que le saint homme a fondé ce mythique village situé au cœur du Cayor, où il a aménagé un champ, l’agriculture étant l’une de ses activités majeures.
”Ce lieu rassemblait tous les étudiants et disciples que Dieu lui avait confiés au sein de son université populaire. Ils venaient de partout, des différentes régions du pays et de l’extérieur”, a appris l’APS de Mansour Diagne, membre du COSKAS et responsable de la commission “Duruus Malikia”.
Maodo les y recevait pour allier le travail de la terre à l’enseignement du Coran, mais aussi et surtout pour assurer leur éducation spirituelle et morale (tarbiyya).
C’est dans cette localité qu’il leur enseignait le savoir, tout en les aidant à adopter un bon comportement et à parfaire leur apparence extérieure (Zaahir) comme leur dimension intérieure (Baatin).
”Diacksao est un lieu hautement symbolique en raison de ce qu’il représente dans l’œuvre de Seydi El Hadji Malick. Ce qui rend ce lieu si fort, c’est l’éducation spirituelle qu’il y dispensait à sa famille et à ses disciples. C’est une terre de lumière, bénie, où même l’eau renferme des secrets. L’environnement de Diacksao a été façonné par El Hadji Malick pour en faire un lieu impressionnant, tant sur le plan visible qu’invisible”, rapporte Mansour Diagne.
Signe de son attachement à Fass-Diacksao : Maodo y a laissé d’illustres hommes, notamment un grand érudit du nom de Serigne Youssoupha Diop, qui fut son gendre également.
Tous ses fils – de Seydi Ahmed Sy à El Hadji Abdoul Aziz, en passant par Serigne Babacar Sy, Seydi El Hadji Mansour Sy – ont accompli leur formation spirituelle (tarbiyya) à Fass-Diacksao.
Plus tard, son fils El Hadji Abdoul Aziz en a fait son lieu de résidence, y a travaillé, revitalisant ainsi le site.
Fass-Diacksao garde intactes, aujourd’hui encore, les marques d’une grande partie de l’œuvre de celui que les Sénégalais appelaient affectueusement Dabakh.
Diacksao demeure un symbole majeur de la Hadra de Seydi El Hadji Malick et, plus généralement, de la Tidjaniyya.
Le village abrite le Gamou annuel organisé par Serigne Ahmed Sy, un grand événement religieux initié et pérennisé par El Hadji Abdoul Aziz Dabakh.
Ce Gamou réunit chaque année les fidèles autour de la foi et du souvenir. C’est dire à quel point Diacksao a une grande portée dans la Hadra de Cheikh Seydi El Hadji Malick Sy et dans la voie de Cheikh Seydi Ahmed Tidjani Sharif.
10- Fès : la ville du maître et du cœur
Capitale de la confrérie tijane où repose son fondateur Sheikh Ahmad al-Tijani Sharif, la ville de Fès, au Maroc, occupe une place centrale dans le cœur d’El Hadji Malick Sy, même s’il n’y a jamais mis les pieds. Dans son oeuvre littéraire, certains poèmes évoquent notamment le désir ardent qui l’animait pour visiter cette ville marocaine.
Toutefois, sa présence spirituelle y demeure intense à travers ses nombreux écrits poétiques ainsi que les liens profonds unissant Tivaouane au mausolée de Cheikh Ahmad al-Tijani, son guide spirituel.
”Cela dit, beaucoup de membres de sa famille (plusieurs de ses fils et petits-fils) y sont allés”, affirme Mansour Diagne du COSKAS, ajoutant que Mame Maodo accueillait, avec tous les égards et les honneurs possibles, les chérifs – descendants de Sheikh Ahmad al-Tijani Sharif – qui séjournaient au Sénégal.
”J’ai souvent entendu Serigne Abdoul Aziz Al-Amine raconter que lorsque les chérifs venaient, Serigne Babacar Sy les associait à son frère Cheikh El Hadj Mansour pour qu’ils effectuent ensemble des tournées à travers le Sénégal. Ils se rendaient partout où il le fallait, sur instruction de Serigne Babacar Sy”, rapporte Mansour Diagne.
Il en fut de même sous le khalifat d’El Hadj Abdoul Aziz Dabakh, de celui de Serigne Mansour Borom Daradji, et jusqu’à présent.
Il faut dire que les relations institutionnelles et spirituelles entre Tivaouane et Fès se sont concrétisées dès 1948 par la venue au Sénégal de descendants de Cheikh Ahmad Al-Tijani, accueillis par Seydi Ababacar Sy, fils aîné de Maodo.
De par sa solide formation intellectuelle, sa stratégie du décentrement ainsi que ses valeureuses scènes initiatiques (ijazaat), Maodo a largement contribué à la structuration et à la propagation cette confrérie depuis son foyer de Tivaouane, orientant continuellement le regard de ses disciples vers Fès comme le pôle spirituel de la voie.
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