Plongée dans les souvenirs affligeants d’un rescapé du bateau le ‘’Joola’’
Plongée dans les souvenirs affligeants d’un rescapé du bateau le ‘’Joola’’

SENEGAL-TRANSPORT-ACCIDENT-COMMEMORATION

Par Amadou Thiam

Ziguinchor, 25 sept (APS)- Vingt-quatre ans après le naufrage du bateau le ‘’Joola’’, survenu dans la nuit du 26 au 27 septembre 2002, Moussa Diabang se souvient encore, avec une vive émotion, des premières minutes d’une tragédie qui a profondément marqué sa trajectoire personnelle et l’histoire maritime du Sénégal.

Le vent fort, la pluie, l’inclinaison brutale puis le chavirement du ferry, avant les fracas des assiettes et des verres et les cris de panique des passagers, restent gravés dans la mémoire de ce rescapé.

Accompagné de deux autres amis, Moussa Diabang essaie de garder le sourire, en donnant son téléphone à un de ses compagnons pour le prendre en photo, avec en arrière-plan une des deux hélices du bateau le ”Joola” qui a chaviré aux larges des côtes gambiennes.

En cet après-midi nuageux du mois de septembre, d’autres personnes comme Diabang dont la trajectoire personnelle est intimement liée avec l’histoire du bateau, sont aussi venues visiter les lieux abritant le site du mémorial du ”Joola” à Ziguinchor.

Chacun essaie d’immortaliser le moment, dans cet édifice érigé sur les berges du Fleuve Casamance en hommage aux victimes du naufrage du bateau ”Le Joola”.

De l’autre côté, une dizaine de personnes s’affairent dans l’installation de la tente devant accueillir les invités et autres officiels, samedi lors de la célébration des 24 ans du naufrage du bateau le ”Joola” qui avait fait 1863 morts et 64 rescapés, selon un bilan des autorités sénégalaises.

Des membres du personnel d’entretien nettoient les vitres ; des drapeaux des quatorze pays des personnes disparues ou décédées dans ce naufrage sont accrochés des deux côtés menant à l’entrée du bâtiment.

Moussa Diabang qui a perdu des proches, fait partie des rescapés de ce drame. L’enseignant, âgé à l’époque de 35 ans, se souvient encore du départ du bateau, le 26 septembre 2002 à 11 heures au port de Ziguinchor.

Il avait quitté son village Thionk-Essyl, dans le département de Bignona, pour rallier Dakar en compagnie d’un jeune adopté par sa famille. Mais dès le départ du port de Ziguinchor, il avait senti que ‘’quelque chose n’allait pas’’, car ayant constaté que le bateau était incliné du côté gauche, pensant nonchalamment que le bateau allait reprendre sa position initiale une fois l’ancre levé. Malheureusement, tel ne sera pas le cas.

”Nous-mêmes, qui étions des amateurs habitués du bateau, avions senti que quelque chose n’allait pas. J’étais monté sur le pont, avec des camarades, pour voir ce qui n’allait pas’’, se souvient-il. Moussa avait interpellé ses amis après avoir constaté que le bateau fonctionnait avec un seul moteur.

Plongée dans les souvenirs affligeants d'un rescapé du bateau le ‘’Joola’’

La phobie du bruit et la décision de ne plus prendre le bateau

Il avait dit à son ami décédé dans le naufrage que ‘’le bateau allait arriver à Dakar, mais avec un grand retard’’, soulignant avoir senti des signes de chavirement. Vers 23 heures, le drame survint, au moment où il se trouvait au bar bondé de monde dans une belle ambiance, accompagnée par la musique d’un orchestre.

‘’On entendait un vent fort, accompagné d’une pluie. J’avais fermé le hublot et j’entendais des cris, les fracasndes assiettes brisées. Je ne savais pas ce qui se passait, mais je sentais quelque chose’’, explique M. Diabang.

Alors que la panique commençait par gagner tout le monde, Moussa gardait son calme, en se disant que ”c’était juste une inclinaison et que le bateau allait revenir à sa position normale”.

Il raconte avoir vécu la nuit la plus douloureuse et la plus longue de sa vie, quand l’eau commençait à envahir le bateau, entraînant une coupure d’électricité et amplifiant les cris des passagers.

L’enseignant à Diégoune, village du département de Bignona ne se rendait pas compte qu’un drame était en cours. Il décida alors d’ouvrir le hublot, pour savoir ce qui se passait. Quelques minutes après, le bateau était en train de couler.

Il avait ouvert un hublot pour se retrouver au fond de l’eau, à plusieurs mètres du bateau. ”J’avais nagé pour me retrouver à la surface”, se souvient le membre de l’Association des rescapés du naufrage du Joola, réalisant que le bateau venait de chavirer, des passagers luttant pour survivre à ce drame maritime. Ne savant pas nager, certains essayaient de monter sur la coque du bateau, mais ils glissaient et retomber dans l’eau. D’autres tentaient désespérément de s’accrocher à la coque ou de prendre appui sur d’autres naufragés.

Après plusieurs tentatives sans succès, Moussa Diabang avait reculé pour mieux observer la situation. Il avait essayé, avec d’autres personnes, d’atteindre à la nage des bateaux se trouvant dans les parages. Il retournait près du bateau, laissant ses autres rescapés poursuivre leur nage sans jamais atteindre les bateaux.

C’est à 6 heures du matin que les secours, notamment des pécheurs, appuyés par d’autres bateaux, sont venus pour porter assistance aux rescapés.

Plongée dans les souvenirs affligeants d'un rescapé du bateau le ‘’Joola’’

Les équipages ont embarqué les rescapés dans leurs bateaux pour les acheminer vers Dakar ou la Gambie, laissant les corps sans vie, à cause du nombre limité de places et du manque de sacs mortuaires pour les conserver. ”J’étais conscient, mais d’autres étaient devenus presque fous’’, explique-t-il.

Il cite un survivant qui a perdu presque toute sa famille et qui a tenté de se suicider. Des membres de l’équipage du bateau l’ont enfermé dans une chambre pour éviter un autre drame. Leur bateau a croisé les premiers secouristes qui se rendaient sur le lieu du naufrage. Un agent de santé, son ami d’enfance, faisait partie de cette équipe au chevet des rescapés. 

‘’Il m’avait demandé si c’était moi. Il avait ensuite décliné son identité. Je lui avais remis un numéro de téléphone pour informer ma famille que j’étais vivant, mais mon jeune frère était resté dans le bateau’’, détaille-t-il, précisant que 20 personnes issus du village Thionk-Essyl avait péri dans ce naufrage du ”Joola”.

Vingt-quatre ans après le naufrage du bateau le ”Joola”, Moussa Diabang assure tenir bon sur le plan mental. Mais il dit être dérangé par le bruit, qui lui rappelle les fracas des assiettes et des verres se brisant lors de cette nuit tragique.

Il est resté quinze ans sa prendre le bateau pour aller à Dakar. Mais un ami lui avait supplié de voyager de s’embarquer à bord d’un des navires reliant Ziguinchor à la capitale sénégalaise.

M. Diabang dit avoir vécu cette traversée dans la douleur, à cause des souvenirs du naufrage du bateau le ”Joola”, abandonnant sa cabine pour dormir dans le couloir.  Le rescapé du naufrage du bateau le ”Joola a juré de ne plus jamais prendre ce moyen de transport.

AT/ASB/SMD/MTN