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Dakar, 9 mars (APS) – Si le taux de femmes dans la magistrature sénégalaise s’élève entre 18% et 20%, selon les données 2024-2025 de l’Association des femmes magistrates du Sénégal (AFMS), contre 10% en 2012, c’est aussi parce qu’il y a eu des femmes précurseurs qui ont balisé la voie vers ce corps longtemps considéré comme un bastion masculin.
A la veille de la Journée mondiale des femmes juges, instituée il y a juste 5 ans par l’Assemblée générale des Nations unies et commémorée chaque 10 mars, l’Agence de presse sénégalaise (APS) revient sur le parcours inspirant de ces pionnières, qui ont marqué l’histoire de la justice et du Sénégal tout court.
Suzanne Diop, on la surnomme “la pionnière”
Elle est considérée, selon certaines sources, comme la première femme magistrate du Sénégal. Nommée en 1962 au tribunal pour enfants, Suzanne Diop prête serment en 1964 au Palais de Justice de Dakar. Cette cérémonie solennelle, pour son caractère historique, a d’ailleurs été relayée dans les colonnes du magazine d’obédience féministe Awa, qui ne paraît plus. Extraits : “Le 14 mars 1964, à 9 h, lors d’une cérémonie au Palais de justice de Dakar, Suzanne Diop inscrivait à jamais son nom dans l’histoire du Sénégal”.
Suzanne Soukeyna Diop, ancienne élève du lycée Faidherbe de Saint-Louis, devenait ainsi, à 38 ans, la première femme magistrate du pays. Après une carrière et une vie bien remplies, elle s’éteint le 30 octobre 2025, à l’âge biblique de 101 ans.
Marie José Crespin, artiste dans les prétoires et dans la vie
Marie-José Crespin naquit le 27 juillet 1936 au Dahomey (actuel Bénin), d’un père métis de Saint-Louis et d’une mère française. Pour avoir fait partie de la première promotion de quatre magistrats sénégalais en 1961, aux côtés d’Ousmane Camara, El Hadji Diouf et André Gilbert, cette Goréenne de cœur, l’île au large de Dakar où elle meurt le 6 février 2025, à 89 ans, est considérée comme la femme pionnière de la magistrature sénégalaise.
Elle est la première femme à présider les Assises dans les affaires criminelles au Sénégal, non contente d’être également la première femme premier président de la Cour de cassation de Dakar, la plus haute dans la magistrature sénégalaise.
Première femme à avoir siégé au prestigieux Conseil constitutionnel, en 1992, cette juriste de lait – son père, son grand-père et le père de ce dernier ont tous été avocat, est sans doute entrée dans les annales de la magistrature sénégalaise pour avoir annoncé les résultats de l’élection présidentielle de 1993 donnant la victoire dès le premier tour au sortant Abdou Diouf, devant son rival Abdoulaye Wade, dans un contexte marqué par l’assassinat du vice-président du Conseil constitutionnel, Babacar Sèye.
Raffinée et passionnée d’art, cette descendante de Signares (bourgeoises métisses de l’époque coloniale) avait fait d’une des pièces de sa demeure goréenne une galerie où perles, bijoux, tableaux sous-verres du maître Gora Mbengue et autres objets rappelant l’histoire de cette île au passé chargé. Marie-José Crespin était également connue pour son engagement pour la préservation du patrimoine historique de Gorée.
Andrésia Vaz, présidente de la première chambre de la Cour de cassation et juge au TPIR
Andrésia Vaz fait également partie des pionnières de la magistrature sénégalaise pour avoir été la première femme Premier Président de la Cour d’appel. Un évènement historique qui est advenu en 1992. Elle est née le 4 février 1944 à Dakar et a occupé des postes prestigieux au sein de la magistrature sénégalaise : présidente de la première chambre de la Cour de cassation dès juin 1997, Doyen des juges d’instruction de Dakar, etc. Elle a notamment été juge du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), de 2001 à 2003, terminant le mandat de feu le juge Laïty Kama, décédé, qui en était le président.
Hormis son poste de chargée de cours à l’Ecole nationale de l’administration et de la magistrature (ENAM) avant que cette dernière ne soit scindée en deux entités, Andrésia Vaz a aussi dirigé, en 1993, la Commission nationale de recensement des votes, puis la Haute Cour de justice du Sénégal.
Dior Fall Sow, soigner les bobos de la société par la justice
De son nom complet Dior Elisabeth Fall Sow, la première femme procureure de la République du Sénégal voulait dans sa tendre enfance devenir médecin. Les voies du seigneur étant impénétrables, le destin en a décidé autrement. Et voilà qu’elle entre dans l’histoire de la magistrature sénégalaise, en 1976, en occupant le poste de procureure de la République près le Tribunal de première instance de Saint-Louis. Une première pour une femme !
La suite de la carrière de Dior Fall Sow n’en est qu’enviable : conseillère juridique près le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), avocate générale au bureau du procureur du TPIR, avocate générale principale près la Chambre d’appel du TPIR, conseillère juridique près de la Cour pénale internationale, etc. Qui dit mieux ? Peut-être remercier le défunt président du Conseil constitutionnel, Kéba Mbaye, un ami de la famille de Dior Fall Sow, qui lui a fait un exposé bluffant de ce qu’était la profession de magistrat. Au sortir de cette plaidoirie, Dior a fait son choix : devenir magistrate. “J’ai toujours eu horreur de l’injustice”, disait il y a quelques années, dans un podcast diffusé sur Internet, celle qui a tenté toute sa vie de magistrate de soigner les bobos de la société.
Mireille Ndiaye, première femme présidente du Conseil constitutionnel
Mireille Ndiaye, née Mireille Brenner, d’origine germano-togolaise, voit le jour le 17 janvier 1939 à Lomé, au Togo. Cette haute magistrate sénégalaise, reconnaissable à son chignon plaqué bas qui dégageait complètement son visage et lui donnait une allure à la fois professionnelle et élégante, est la première femme à avoir présidé le Conseil constitutionnel. Les Sénégalais se souviennent d’ailleurs de sa poignée de main avec Abdoulaye Wade, à l’investiture de ce dernier pour son second mandat, en 2007. Le sourire de Mireille Ndiaye, ex-épouse de Fara Ndiaye, ancien numéro 2 et député du PDS, parti fondé par Wade, est resté comme figé dans le temps.
Elle tire sa révérence le 22 mars 2015 à Lomé. Sa fille Sibeth Ndiaye fut conseillère en communication d’Emmanuel Macron pendant la campagne électorale 2016-2017, avant d’être nommée secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre français Edouard Philippe et porte-parole du gouvernement français de mars 2019 à juillet 2020.
ABB/BK


