Ndiarndé, carrefour de spiritualité et point de convergence religieuse
Ndiarndé, carrefour de spiritualité et point de convergence religieuse

SENEGAL-RELIGION-COMMEMORATION-REPORTAGE

Ndiarndé (Thiès), 21 août (APS) – À quelques kilomètres de Ngaye Mékhé, dans la région de Thiès (ouest), Ndiarndé garde dans le silence de ses murs de terre le souvenir d’une époque où le savoir islamique circulait de “daara” en “daara”, de maître coranique à disciple. Ici, El Hadji Malick Sy a séjourné pendant plusieurs années, y enseignant le Coran, le fiqh et les sciences religieuses, avant de poursuivre son chemin vers Tivaouane. Mais Ndiarndé est aussi resté dans la mémoire religieuse du Sénégal comme un lieu de rencontre entre grandes figures spirituelles.

Il n’est donc pas étonnant que ce village des profondeurs du Cayor soit présenté comme un carrefour où se croisent mémoire, enseignement et histoire confrérique.

Dans l’encadrement d’une bâtisse en construction, se tient l’imam de Ndiarndé, Ousmane Amar. Tout de blanc vêtu, le vieil homme porte une longue tunique traditionnelle, un pantalon léger et un petit bonnet immaculé. Sa barbe blanche, son visage marqué par les années et son regard posé donnent à sa présence une gravité tranquille.

Derrière lui, une porte en bois et des blocs de ciments empilés semblent avoir conservé quelque chose du passé. Sur le sol sablonneux, l’imam évoque une époque où Ndiarndé était avant tout un lieu consacré à l’apprentissage et à la transmission du savoir.

“Vous êtes venus dans un lieu très sacré. C’est un lieu de daara consacré à l’enseignement du Coran, à la transmission du savoir et du fiqh, où El Hadji Malick Sy est passé”, explique-t-il.

Selon son récit, le lieu avait été fondé par Mame Gor Coumba Binta Amar avec ses talibés. Son fils, Mame Madior Amar, était parti à la quête du savoir.

Au cours de ses recherches, il fit la rencontre d’El Hadji Malick Sy, dont il fut profondément marqué par les qualités humaines et le charisme.

La rencontre qui ouvre le chemin de Ndiardé

De retour auprès de son père, Mame Madior parla de ce jeune érudit qu’il avait rencontré. Mame Goumba Amar, impressionné par le récit de son fils, lui demanda de retourner à Gaya, village de naissance d’El Hadji Malick Sy, afin de faire venir ce dernier.

Mais lorsque Mame Madior retourna sur les lieux, il apprit que celui-ci avait déjà quitté Gaya. Il revint annoncer la nouvelle à son père. Le vieux Mame Goumba Amar se mit alors à invoquer Allah, souhaitant, avant sa mort, avoir la possibilité de rencontrer celui dont son fils lui avait tant parlé.

Mame Madior Amar était également commerçant. En plus de ses études de fiqh, il transportait ses marchandises jusqu’à Saint-Louis. C’est au cours de l’un de ces voyages, au pied de l’actuel pont Faidherbe, qu’il retrouva El Hadji Malick Sy.

Il lui demanda la raison de sa présence dans la ville. Maodo lui répondit qu’il y était domicilié. Mame Madior lui fit alors part du souhait de son père de le rencontrer. Le marabout lui répondit : Inch’a Allah”, avant d’inviter Mame Madior à lui indiquer sa maison afin qu’il puisse s’y rendre.

Mame Madior lui rappela alors leur première rencontre à Gaya et lui expliqua qu’à son retour, il avait parlé de lui à son père, Mame Goumba Amar. Celui-ci souhaitait vivement faire sa connaissance.

El Hadji Malick Sy accepta le principe de cette invitation. Mais Mame Madior constata qu’il ne semblait pas particulièrement enthousiaste à l’idée de faire le déplacement jusqu’à Ndiarndé.

C’est alors qu’il trouva un autre argument. L’une des épouses d’El Hadji Malick Sy, Soxna Mame Rokhaya, devait, selon lui, se rendre à Ndiarndé pour se soigner. Mame Madior parvint ainsi à convaincre le marabout d’effectuer le voyage.

Un mois plus tard, El Hadji Malick Sy quitta Saint-Louis pour Ndiarndé, vers 1899, selon le récit de l’imam Ousman Amar.

Sept années de savoir et de formation

À Ndiarndé, El Hadji Malick Sy retrouva Mame Goumba Amar et poursuivit son enseignement. Les disciples commencèrent à affluer vers le village pour recevoir ses enseignements et bénéficier de sa “tarbiya”.

Le lieu devint progressivement un véritable foyer de formation religieuse où l’on enseignait le Coran et d’autres disciplines comme le fiqh, la tarbiya, la tarqiya et d’autres savoirs connexes.

“Les talibés venaient énormément pour faire de la tarbiya, apprendre le fiqh, le Coran et d’autres savoirs connexes”, raconte Ousmane Amar.

Dans la mémoire collective locale, Ndiarndé est également associé à de nombreux récits de prières et de vœux exaucés. Parmi les disciples cités, figure l’érudit El Hadji Rahwane Ngom.

Selon l’imam, les disciples formés par El Hadji Malick Sy étaient au nombre de 313. Une fois leur formation achevée, ils furent envoyés dans plusieurs régions du Sénégal, dans le Baol, le Walo, le Djolof, le Fouta et le Boundou, avec pour mission d’enseigner, d’éduquer et de transmettre les valeurs de l’islam et les enseignements du Prophète Mouhamed (PSL).

Certains auraient même poursuivi cette mission au-delà des frontières du Sénégal. Pour Ousmane Amar, cette histoire suffit à établir la place de Ndiarndé dans l’itinéraire spirituel d’El Hadji Malick Sy.

“Tout cela explique une chose : Ndiarndé était un daara, une école coranique de renom”, dit-il.

Lieu des prières et wird de Maodo

Ndiarndé n’était pas seulement un espace d’enseignement. Le village était également un lieu de retraite spirituelle pour El Hadji Malick Sy.

L’imam montre l’endroit où Maodo avait l’habitude de s’asseoir pour prier et accomplir ses invocations. Le lieu, conservé et protégé par une construction, constitue aujourd’hui l’un des témoignages matériels de son passage.

Dans le silence de cette bâtisse, l’histoire semble encore affleurer à travers les murs. Selon Ousmane Amar, El Hadji Malick Sy y accomplissait ses wird en ce lieu jusque tard dans la nuit. Il occupait par conséquent une place particulière dans sa vie spirituelle.

Après plusieurs années passées à Ndiarndé, El Hadji Malick Sy devait poursuivre son itinéraire jusqu’à Tivaouane, où son enseignement allait prendre une dimension nationale et internationale. Mais avant le rayonnement de Tivaouane, Ndiarndé aura constitué une étape déterminante de son parcours.

Le séjour d’El Hadji Malick Sy à Ndiarndé fut aussi marqué par le souhait de Mame Goumba Amar de le voir rester auprès de lui.

Sentant le poids de l’âge, Mame Goumba Amar demanda à Maodo de rester un peu plus à Ndiarndé. Son souhait était précis : il voulait qu’El Hadji Malick Sy puisse diriger sa prière mortuaire et l’accompagne dans son dernier voyage.

Il le supplia de rester, allant jusqu’à lui dire que, malgré son âge avancé, il serait prêt à le suivre partout si cela permettait que son vœu soit réalisé.

Cette demande témoigne, selon le récit de l’imam, de l’estime particulière que Mame Goumba Amar portait à El Hadji Malick Sy et de la place que ce dernier avait déjà acquise dans son environnement spirituel.

Quand Ahmadou Bamba vient à la rencontre de Maodo

Mais Ndiarndé conserve surtout une autre page de son histoire : celle de la rencontre entre El Hadji Malick Sy et Cheikh Ahmadou Bamba.

Alors que Serigne Touba était en voyage à Ndiarndé, il apprit qu’El Hadji Malick Sy se trouvait à Ndiarndé. Il entreprit alors le déplacement pour aller à sa rencontre.

Ahmadou Bamba arriva aux environs de la prière de Tisbar (mi-journée). Il salua El Hadji Malick Sy, avant que les deux hommes ne partagent un repas en compagnie de Mame Goumba Amar.

Le contexte était difficile. Le repas était simple, constitué de bouille de fonio. 

À trois autour du même récipient, ils partagèrent pourtant bien davantage qu’un repas. Selon le récit d’Ousmane Amar, leurs échanges portèrent sur l’islam, les tariqas, les talibés, l’enseignement religieux, la situation du pays à l’époque et l’exploitation de ses ressources par les colonisateurs. Ils évoquèrent également prières et vœux pour le Sénégal.

Un geste particulier est également resté dans la tradition orale locale. Les deux hommes auraient mis leurs mains dans un trou creusé dans le sol, prenant ainsi des engagements dont la nature exacte n’est pas précisée.

Ousmane Amar se veut réservé sur ce point, refusant d’évoquer la teneur de ces engagements, faute de connaître exactement les paroles échangées entre les deux guides religieux.

La rencontre de Ndiarndé fut également rythmée par les heures de prières. À Tisbar, c’est Ahmadou Bamba qui dirigea la prière. Celle de 17 heures fut dirigée par Mame Goumba Amar. Au crépuscule et à la prière de Gué, El Hadji Malick Sy était devant.

Après les prières, les échanges reprirent autour du Coran, de l’islam et du fiqh.

Ahmadou Bamba passa la nuit à Ndiarndé. Le lendemain, après la prière de Fajr, les deux hommes prirent ensemble le thé au petit matin avant que Serigne Touba ne poursuive son voyage.

Ndiardé, carrefour des tariqas

Dans le récit de l’imam Ousmane Amar, cette rencontre dépasse donc le simple cadre d’une visite entre deux figures religieuses.

Ndiarndé apparaît comme un point de convergence dans l’histoire spirituelle du Sénégal, un espace où se sont croisés des hommes de savoir, des disciples et des itinéraires religieux différents.

“Ndiarndé était le carrefour des tariqas au Sénégal”, résume l’imam.

Une formule qui prend ici tout son sens. Avant Tivaouane, avant que certaines trajectoires spirituelles ne prennent de l’ampleur, ce village de terre et de sable fut un lieu de transmission, de formation et de rencontres.

Dans le calme qui enveloppe aujourd’hui ses vieilles bâtisses, la mémoire de ces rencontres demeure. Les murs vieillissent, les traces s’effacent peu à peu, mais le récit continue d’être transmis.

À l’approche du Mawlid 2026, commémorant l’anniversaire de la naissance du prophète Mohammed (PSL), Ndiarndé rappelle ainsi une autre géographie du patrimoine islamique sénégalais : celle des chemins empruntés par les grands érudits, des “daaras” qui ont formé des générations de disciples et des lieux où le temps d’un repas, d’une prière ou d’un échange, les grandes figures spirituelles du pays se sont retrouvées.

Et sur cette terre silencieuse, non loin de Ngaye Mékhé, l’histoire semble encore tenir debout, comme le vieil imam vêtu de blanc, gardien d’une mémoire qui refuse de disparaître.

ID/BK