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Dakar, 9 mars (APS) – La création ne s’arrête pas forcément pendant le mois de Ramadan, mais se réajuste nécessairement, encore plus cette année où le jeûne musulman coïncide avec le carême chrétien. Mais si de nombreux artistes parviennent à maintenir leurs activités, ils le font au prix de réaménagements horaires.
Les artistes, interrogés par l’APS à ce sujet, assurent pour la plupart que cette période de ferveur religieuse rythmée par le jeûne et la prière, ne constitue pas forcément un ”handicap” pour l’exercice de leur métier. Ils reconnaissent tout de même qu’ils ressentent plus de fatigue que d’habitude.
“Le travail prime avant tout” étant le mot d’ordre, ils essaient de réajuster leurs horaires de travail, certains optant pour des répétitions nocturnes, après la rupture du jeûne.
En dépit du Ramadan, rien ne semble avoir changé au centre culturel régional Blaise Senghor, à Dakar, en terme d’ambiance. Les lieux grouillent toujours autant de monde. Des artistes de différentes disciplines – slam, théâtre, musique, danse, arts visuels – continuent de s’y rencontrer, de préférence pendant les fins d’après-midi.
Sous un temps clément, aucun changement n’est à signaler dans le couloir abritant les salles de spectacle et d’exposition.
Depuis le hall, l’on peut entendre des pas de danse, des voix de comédiens ou des notes de musique.
De l’autre côté, quelques visiteurs vaquent à leurs occupations, certains, comme cette famille venue se détendre, en profitent pour se renseigner sur les activités du centre.
A l’extérieur dans la grande cour, des plasticiens vaquent également à leurs occupations, tandis que du côté du restaurant, l’on se prépare déjà à la rupture du jeûne, comme le suggère la marmite déjà posée sur le feu de bois et les ustensiles et tasses nécessaires à la préparation du café Touba.
Trouvée en train de jouer au scrabble avec ses collègues dans la salle d’exposition, la comédienne et mannequin Awa Ciss dit ne pas ressentir de contrainte à la poursuite de ses activités pendant le mois de Ramadan.
Le groupe d’artistes avec lequel elle suit un programme de formation en théâtre a cependant dû modifier son temps de travail, “circonstance oblige”, souligne Awa.
“Nous faisons plus de théorie que de pratique durant le ramadan, parce que ce n’est pas du tout facile, malgré toute la bonne volonté du monde. En temps ordinaire, nous travaillons de 16 heures à 20 heures, mais à cause du ramadan, nous avons réajusté un peu l’horaire en répétant de 17 heures à 19 heures seulement”, précise-t-elle.
Si la passion reste un formidable carburant pour continuer à faire tourner la machine culturelle en bravant la fatigue, la comédienne fait observer que la majeure partie des activités du centre Blaise Senghor en cette période de ramadan et carême se déroule en fin de matinée. Surement, dit-elle, pour permettre aux gens de regagner leur domicile avant la rupture du jeûne.
Pour le danseur-chorégraphe Amadou Lamine Sow, ”danser en plein ramadan, demeure quelque chose de normal”, surtout que le temps presse, à un mois et demi de la Biennale de la danse en Afrique, prévue au Sénégal pour la première fois, du 29 avril au 3 mai prochains à Toubab Dialaw et Dakar
Devant la salle de spectacle remplie de danseurs, ce membre du ballet national ”La linguère” du théâtre national Daniel Sorano note combien les uns et les autres sont investis dans le Ramadan en se connectant comme ils le peuvent avec la dimension de ce mois sacré, sans oublier de donner tout ce qui leur reste d’énergie à leur travail.
“La danse, c’est notre travail après tout. Nous ne pouvons donc pas arrêter de travailler à cause du ramadan. Ce n’est pas compliqué de relier les deux. C’est juste dur de ne pas manger, ni boire et de danser toute la journée”, explique-t-il, en tiraillant ses jambes.
Tout comme les autres, le collectif dénommé ‘’Lemoso” (s’entremêler, en wolof)’’, qui a l’habitude de se regrouper durant le Ramadan, réduit les efforts quotidiens en insérant un peu de théorie dans le programme de ses répétitions.
“On réduit tout simplement notre temps de travail. Si par exemple, on devait travailler pendant huit heures, on réduit notre programme à quatre heures, tout en faisant parallèlement un peu de théorie. Nous faisons aussi des prestations. Après ce temps de retrouvailles, nous allons procéder à la restitution de la formation”, renseigne l’artiste.
A l’arrière-cour du centre, l’on peut admirer le travail de l’artiste plasticien Abdourahmane Fall dit “Fallart” en pleins préparatifs de son exposition intitulée “Corps Résistants”, dont le vernissage a eu lieu samedi au Théâtre national Daniel Sorano, dans le cadre d’un hommage rendu aux femmes à l’occasion de la célébration de la Journée internationale des droits des femmes.

Un pinceau dans une main, ce diplômé de l’Ecole nationale des arts et métiers de la culture (ENAMC) estime que les artistes sont pratiquement obligés de travailler et de jeûner en même temps, malgré la fatigue, afin de gagner leur pain.
“Je suis musulman et j’ai jeûné. Mais tous les soirs, je viens travailler et je fais la navette entre l’Enamc et Blaise Senghor. C’est un peu difficile, car je ne me sens pas en forme, mais je dois réaliser mes œuvres pour mon exposition”, explique-t-il, tout concentré sur son tableau.
A l’en croire, même si le rythme du travail a baissé, les artistes font de leur mieux pour atteindre leurs objectifs durant cette période.
Contrairement au centre régional Blaise Senghor de Dakar, la Maison des cultures urbaines, située à Ouakam, semble vivre au ralenti en ce début d’après-midi.
Cet endroit d’ordinaire, très fréquenté du matin au soir, offre au visiteur une ambiance assez inhabituelle pour un lieu culturel en cette période de Ramadan et du Carême.
Ici, les artistes choisissent surtout de travailler le soir après la rupture du jeûne, vers 20 heures, selon un interlocuteur trouvé sur place.
Certains artistes, comme Mamadou Ngom, plus connu sous le sobriquet de ‘’MC Mo’’, travaillent moins que d’habitude, mais respectent leurs horaires habituels.
Trouvé devant sa machine dans un studio d’enregistrement, ce rappeur et régisseur de production préfère poursuivre son travail comme avant.
“Ici, ceux qui travaillaient le matin ont opté de bosser dans l’après-midi pendant le Ramadan. Certains viennent dans la soirée vers 20 heures, pour ne repartir que vers 1 heures du matin”, explique Ngom, précisant préférer travailler le matin.
Tout comme les autres, il soutient que la passion fait que les artistes oublient la fatigue liée au jeûne pour se concentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire leur travail.
Le vidéaste et photographe Papa Paul Ngom dit “Papa Paul”, de confession catholique assure que le carême qui dure 40 jours “ne change pas grand-chose” à ses habitudes professionnelles.
“Peu importe les heures, s’il y a du travail, moi j’y vais. Donc, le carême n’est pas un frein pour travailler. Il suffit juste de savoir s’organiser”, lance-t-il, en se félicitant de l’ambiance conviviale qui règne à la Maison des cultures urbaines, après la rupture du jeûne.

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