“La mauvaise réputation…”, un essai pour déconstruire les mythes associés aux frontières africaines
“La mauvaise réputation…”, un essai pour déconstruire les mythes associés aux frontières africaines

AFRIQUE-SOCIETE-PUBLICATION

Dakar, 19 août (APS) – L’historienne Caroline Roussy livre, avec son ouvrage intitulé “La mauvaise réputation – Essai sur les frontières africaines” (Riveneuve, collection Pépites jaunes, 2026, 223 pages), une réflexion critique pour déconstruire les mythes associés à la frontière assimilée “trop facilement à un simple tracé sur les cartes”, ce qui doit amener à considérer la frontière “comme un objet politique à part entière”.

“La mauvaise réputation…” est “un essai qui s’attache à battre en brèche les mythes associés aux frontières africaines, ni par goût ni par fantaisie, mais par nécessité de restituer leur profondeur historique et leur vitalité politique”, écrit-elle, précisant que ce livre “invite à penser autrement la frontière : non plus seulement comme une cicatrice ou un stigmate, mais comme un révélateur des représentations qui perdurent avec pour objectif de déconstruire le discours dominant”.

“Habiter la frontière autrement”, prône Caroline Roussy qui essaie de décortiquer le sujet dans sa complexité et son caractère pluriel. Elle écrit : “Il n’existe pas de posologie sur la manière d’être à la frontière, de l’habiter, de la franchir, de la contourner ; le singulier ne saurait englober la pluralité des situations, toujours plus ingénieuses que les typologies. Mais la frontière et les espaces frontaliers y afférents sont des laboratoires dynamiques, foisonnants, qui inventent aussi leur manière d’être à l’Etat…”

“Berlin (…), un narratif au service de l’artificialité des frontières”

Pour l’auteure, “l’enjeu est de considérer la frontière comme un objet politique à part entière”. “On l’assimile, en effet, trop facilement à un simple tracé sur les cartes, sans chercher à comprendre les processus, parfois longs et négociés, qui ont conduit à les fixer”, dit-elle, ajoutant : “Les cartes donnent à voir des lignes nettes et continues, comme si elles avaient été tracées d’un seul geste. Elles fabriquent aussi une illusion de simplicité qui a longtemps tenu lieu de seule explication”.   

“Berlin, les frontières géométriques telles qu’elles apparaissent par endroits sur les cartes sont autant d’éléments d’un narratif au service de l’artificialité des frontières”, lance l’historienne, relevant que ces frontières “ne reposeraient sur rien sinon l’ignorance et la cupidité coupable des colonisateurs”. Elle ajoute : “Le discours est bien rodé, sauf qu’il ne rend pas compte des processus à l’œuvre sur le terrain, tout comme il participe à laisser croire que les Africains ne sont pas des acteurs de leur histoire. Tout ceci participe d’un grand malentendu qu’il convient de dissiper”.

Caroline Roussy parle de “Berlin, la fabrique du mythe”, relevant que “la conférence de Berlin est à ranger au panthéon de ces mythes simplificateurs : une carte coupée comme un gâteau”.

“La métaphore n’a guère pris une ride, s’est à peine flétrie. Dans l’imaginaire, Berlin est devenu le symbole du cynisme colonial : le sécateur qui a infligé au continent humiliations et blessures irréversibles”, écrit-elle, estimant que le récit sur Berlin “n’est pas faux, il est réducteur”.

Pour l’auteure, “la colonisation a accouché d’une carte nouvelle et redistribué les rôles assignés aux Africains”. “Tout cela est juste, dit-elle. Il ne s’agit évidemment pas d’en minimiser la brutalité. Mais faire de Berlin le concentré de cette résultante, c’est l’ériger en totem, c’est, par un contre-narratif, se placer paradoxalement du côté du colonisateur sans jamais regarder la dynamique des sociétés africaines. C’est nier leur capacité à être acteurs de leur propre histoire, malgré tout.”

“La colonisation n’a pas inventé les frontières en Afrique”

Roussy bat en brèche “un autre mythe : celui d’une Afrique reléguée au rang de spectatrice de sa propre histoire, considérée comme incapable d’en être pleinement actrice – une autre forme de maltraitance”. Elle parcourt ensuite l’acte général de la conférence, relevant que dans ce document, “il n’y a pas une seule occurrence du mot « frontière » et qu’il n’y a pas eu de découpage du continent africain. “La colonisation n’a pas inventé les frontières en Afrique. Elle a inventé le trait, la ligne. C’est déjà bien suffisant”, insiste-t-elle, notant qu’avant d’être tracées, “les frontières se vivaient. Elles se négociaient, se traversaient, se ressentaient”.”L’historienne parle ensuite de “frontières coproduites”, estimant à ce sujet que “penser que les colonisateurs ont tracé des frontières sur des cartes puis contrôlé des territoires revient à valider une forme d’omnipotence coloniale, rejetant les Africains dans une position de seules victimes”.”Il faut aussi raconter la part africaine des frontières”, dit-elle, consacrant des pages aux liens entre frontière et “grammaire politique locale”, “reconfiguration des rapports de force” ainsi que “les ruses du terrain, l’émergence d’autorités intermédiaires entre contrainte coloniale et tactiques locales”, entre autres. “(…) au regard des éléments, souligne-t-elle, on comprend, d’une part, que la frontière apparaît moins comme une ligne imposée d’en haut que comme un dispositif continuellement éprouvé, négocié et rendu opérant dans les ordinaires, et, d’autre part, qu’elle s’inscrit dans une relation sans cesse renégociée avec l’Etat.”

Caroline Roussy va aussi à l’encontre de la lecture qui occulte la part coloniale dans la fabrication des identités que sont les ethnies, les tribus et les clans “dont les appartenances peuvent, dans certains contextes, se révéler meurtrières (…)”. “Conspuées, mal-aimées, les frontières africaines sont pourtant celles qui demeurent. C’est un fait, insiste-t-elle. A peine ont-elles été retouchées depuis l’époque coloniale, bien que les panafricanistes aient nourri des rêves d’abolition et de réappropriation sur des bases endogènes.”

 Selon elle, “les politiciens se défaussent souvent en affirmant que les stigmates de la colonisation sont difficilement réversibles. Les chercheurs accusent les gouvernants, assis sur une manne politique et financière, incapables de négocier entre eux les voies idoines de l’intégration, alors même que les populations sont les mêmes de part et d’autre”. “Comme une sorte de balancier, note-t-elle, chacun se renvoie les responsabilités et croit à ses chimères.”

Les frontières, “un outil politique parmi tant d’autres”  

 Mais la réalité est plus crue, plus âpre aussi”, constate la chercheuse, précisant que “les écosystèmes s’étaient déjà réinventés, contre et en interaction avec cette répartition territoriale, dès l’époque coloniale, tout comme il y eut une politisation progressive des leaders politiques dans le cadre étroit des territoires nouvellement indépendants”.

Roussy liste dans la foulée les expériences d’une “territorialisation irréversible du politique (1956-1963)”, du “triomphe du territoire (par-delà le panafricanisme)”, de “l’impossible Fédération du Mali”, des deux visions du panafricanisme “entre Casablanca et Monrovia”. “On les dit stables, forteresses imprenables. Et c’est vrai : à un niveau macro, les frontières africaines ont peu été bousculées, disputées, remises en question”, écrit-elle, ajoutant que “même l’instabilité instable confirme, paradoxalement, leur vitalité et leur opérationnalité contenues dans le corset de l’intangibilité”.  

“Vers un changement de nature de la frontière ?” s’interroge plus loin l’historienne qui estime qu’il est “difficile d’embrasser la multiplicité des frontières africaines”. “La diversité ne saurait être saisie d’un trait de plume. Comment, d’ailleurs, réduire un continent à quelques lignes ?” se demande-t-elle encore, estimant avoir essayé de montrer tout au long de son essai, “qu’en dépit de tracés étonnants, parfois absurdes, les territoires ont été consolidés dans la longue durée”.

“Malgré les contestations, les guerres mortifères, les architectures territoriales tiennent : les frontières sont investies, vécues, contournées, adoptées, même parfois à reculons”, signale Caroline Roussy. Elle relève que “les populations défendent leur équipe nationale de football, élisent leur président ou subissent les manipulations constitutionnelles qui participent, bon gré mal gré, à la fabrication de leur identité politique, sans que cela n’obère leurs déplacements possibles dans d’autres Etats limitrophes”.

Et “malgré les tentatives de ‘deberlinization’, malgré les échanges fructueux, sensibles, poétiques, les frontières africaines « héritées de la colonisation » continuent de traîner leur mauvaise réputation”, souligne Caroline Roussy. “Si les frontières peuvent être violentes, instrumentalisées ou contournées, conclut-elle, elles ne sont jamais, au fond, que ce que les hommes en font : un outil politique parmi tant d’autres.”

ADC/BK