SENEGAL-DEVELOPPEMENT-GENRE-REPORTAGE
Par l’envoyé spécial de l’APS : Bakary Badji
Kafountine, 4 août (APS) – Sur le quai de pêche de Kafountine, commune située au nord-ouest du département de Bignona (sud), des dizaines de femmes perpétuent, dans la chaleur, la fumée et les émanations de poisson, un métier aussi éprouvant qu’indispensable à l’économie halieutique locale: le fumage de poissons. Grâce à un savoir-faire transmis de génération en génération, elles tirent l’essentiel de leurs revenus de la transformation artisanale du poisson tout en s’exposant quotidiennement à des risques sanitaires.
Une chaleur de plomb écrase le quai de pêche de Kafountine en ce milieu d’après-midi de juillet. Des vapeurs chargées d’effluves de poissons saturent l’atmosphère. Au loin, des colonnes de fumée s’élèvent, lentes et grasses, au-dessus d’un enchevêtrement de tentes de fortune.
Pour gagner le lieu de travail de ces braves dames, il faut franchir des cours d’eau noirâtre, supporter parfois une odeur pestilentielle et éviter les bassines et les détritus de poissons.
Ici, les femmes fumeuses de poisson, maillon discret mais essentiel d’une chaîne de transformation de produits halieutiques, qui fait vivre tout un pan de l’économie halieutique casamançaise.
Sous un soleil qui ne desserre pas son étreinte, elles s’activent, ruisselantes de sueurs, elles travaillent, avec beaucoup d’entrain.
Au milieu d’abris de fortune trône une structure moderne : un toit en zinc soutenu par des colonnes, abritent vingt-quatre fours alignés de forme rectangulaire coiffés d’une cheminée métallique où sort de la fumée.
Assises à même le sol, sur des bancs en banco ou sur de gros bidons vides, ces femmes réunies au sein d’un Groupement d’intérêt économique (GIE) attendent. Le fumage ne commencera pas avant dix-sept heures, le temps que les poissons éventrés puis enduits de sel sèchent d’abord au soleil.
Mais déjà, quelques fours allumés la veille laissent échapper des volutes qui, par bouffées, envahissent l’espace et piquent les yeux.
‘’Ce travail fait notre bonheur’’
Le visage marqué par l’âge et la rigueur du métier, Amélie Diédhiou, secrétaire du GIE, déroule le fil du récit en wolof, sa voix portant l’empreinte singulière de l’accent diola karone. Le GIE, qui compte une soixante-six femmes, est né en 1995 de la fusion de trois entités, explique-t-elle.
‘’Certaines sont âgées et ne viennent plus, mais elles envoient parfois leurs enfants à leur place’’, ajoute-t-elle.
En 2016, ONU Femmes et le Programme alimentaire mondial (PAM) ont doté le site de ces fours modernes. Une avancée dont se réjouissent les femmes, non sans éprouver un sentiment de déception concernant les chantiers de l’État demeurés inachevés.
Le GIE accueille aussi occasionnellement des élèves et des étudiants venus de Bignona pour se former au fumage de poissons.
Ce travail s’effectue tel un rituel. Après la prière de dix-sept heures, groupe de femmes remplissent les bassines de poissons séchés, puis les déversent sur les grillages posés au-dessus des fours, tandis que d’autres les rangent à la verticale, avec un soin presque esthétique.
Tout se déroule dans une ambiance détendue, portée par les conversations et les chants en diola karone.
Une nuée de mouches s’abat aussitôt sur les poissons aux écailles luisantes. Siré Diabang, peau claire mais brunie par le soleil et la fumée, fait partie des femmes qui disposent avec dextérité le poisson sur les grillages.
Cette quinquagénaire, vice-présidente du GIE, a comme hérité le métier de sa mère. Avec ce qu’elle gagne, elle prend en charge les frais de scolarité de ses enfants et subvient aux besoins de sa famille. Ce qui est également le cas des autres membres du GIE. Siré Diabang le dit avec fierté, comme une réponse cinglante à tous ceux qui jugent ce travail dévalorisant et refusent de s’y adonner.
Risques sanitaires
Quelques jeunes femmes s’y sont essayées avant de renoncer, rebutées par l’odeur tenace du poisson. ‘’Notre bonheur, à nous, est fondé sur ce travail. Même si l’odeur nous accompagne jusqu’au lit, cela nous plaît. Je n’embête personne. Je ne mendie pas. Je ne verse dans aucune activité déshonorante’’, lâche celle qui, petite, accompagnait sa mère au même endroit.
‘’Je ne connais que cette activité, et un peu l’élevage de volaille’’, dit Siri Diabang.
En plus du travail mutualité au sein du GIE, chacune des membres s’est en même temps installée à son propre compte. ‘’Tout se passe très bien’’, assure Amélie, secrétaire du GIE, faisant savoir que ‘’depuis toujours, les économies réalisées n’ont été la cause de problèmes’’ entre elles. Les bons comptes font les bons amis, dit fort justement l’adage.
Une fois ls posions sont fumés, Omar, un jeune homme d’origine guinéenne, arrive pour se charger de l’approvisionnement des familles et de la préparation des fours pour le prochain fumage.
‘’Le plus gros lot de passions fumés est vendu en Guinée-Bissau. Les Bissau-Guinéens adorent le poisson fumé’’, informe Siré Diabang.
Le fumage des poissons ne se fait pas sans risques sanitaires. ‘’La fumée qui s’échappe pique ls yeux’’, témoigne Mariama, des larmes perlant sur ces joues en même temps qu’elle ranime des flammes.
Selon elle, ce travail est la cause de rhumes à répétition, de migraines et d’affections pulmonaires.
Comme elle, les autres membres du GIE déplorent aussi le défaut d’assainissement, les eaux de pluie stagnantes et l’absence d’éclairage sur leur lieu de travail.
Sur le quai de pêche de Kafountine, le crépuscule annonce la tombée de la nuit. La brise souffle de l’océan vers les maisons du village, procurant une petite fraicheur aux habitants. Une journée de dur labeur qui se termine pour laisser place à un moment de répit et de repas. Au menu : l’inévitable ‘’niankatang’’, ce plat de riz blanc cher aux Diolas, agrémenté d’une sauce au choix. Pour autant les fours tournent, rappelant la routine du travail de fumage du lendemain.
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