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Falia (Fatick), 28 juil (APS) – Il est chef de village de facto et agent de santé communautaire. Ibrahima Ndong est aux soins des habitants de Falia au quotidien depuis 50 ans, dans un contexte où l’accès aux services sanitaires demeure difficile dans ce village insulaire des îles du Gandoul, dans le delta du Saloum. Témoin des naissances et soignant de plusieurs générations, il est devenu, au fil des ans, une figure presque titulaire du village.
La légende dit que le village de Falia est placé sous la protection de six esprits tutélaires. Ibrahima Ndong représentait facilement le septième, au regard de l’impact des services qu’il rend à la communauté.
Il ne dispose peut-être pas de pouvoirs surnaturels, n’en fait pas usage en tout cas, mais sauve des vies et aide à en donner, depuis près d’un demi-siècle maintenant.
Vêtu d’un caftan gris ”demi-saison” rehaussé de motifs noirs, l’agent de santé communautaire se balance doucement dans un hamac suspendu sous l’ombre généreuse d’un manguier, dans la cour de sa maison.

Souffrant d’une grippe, le septuagénaire, qui assure de facto les fonctions de chef de village en raison de l’état de santé de son frère aîné, continue pourtant d’accomplir ses tâches, comme si le devoir l’emportait toujours sur la fatigue.
”J’étais à Djifer ce matin pour réceptionner une commande de médicaments destinée à approvisionner la pharmacie de notre case de santé”, dit-il en se raclant la gorge.
À Falia, tout le monde l’appelle affectueusement ”Pa Birama”. Pourtant, rien ne le destinait à exercer ce métier. Comme la quasi-totalité des hommes du village, il se voyait pêcheur toute sa vie.
”J’étais en train de pêcher avec mon père lorsqu’Aliou Touré, sous-préfet de Niodior à l’époque, faisait la traversée entre Djifer et Dionewar. Il nous a aperçus, s’est approché de nous et a demandé à mon père alors chef de village de proposer des noms pour une formation d’agents de santé communautaires”, se souvient-il, précisant que c’était en 1977.
Le 4 mai 1977, une date gravée dans sa mémoire
Après une formation accélérée, Ibrahima Ndong réussit brillamment l’examen final organisé à Foundiougne.
À l’issue d’un court stage au poste de santé de Dionewar, il regagne son village natal, Falia, où il débute sa carrière d’agent de santé communautaire.
Il y exerce jusqu’en 1985. Entre-temps marié et devenu père de famille, il décide de tenter sa chance à Dakar. S’installe alors à Pikine, en banlieue de la capitale, où il décroche un emploi dans une structure sanitaire.
”En principe, le village devait rémunérer les agents de santé communautaires. Cela n’est arrivé qu’une seule fois. Nous étions trois et chacun avait reçu 5.000 francs CFA. Comme j’étais père de famille et que je devais subvenir aux besoins des miens, j’ai décidé de partir”, raconte-t-il, précisant que les deux autres agents ont, eux aussi, abandonné faute de rémunération.

Mais son destin le rattrape. Revenu à Falia pour rendre visite à sa famille avant de repartir à Dakar, il découvre un village frappé de plein fouet par une épidémie de paludisme. ”Une quarantaine de personnes étaient malades”, raconte-t-il.
Prévoyant, il avait apporté avec lui plusieurs médicaments, des antipaludiques notamment. En seulement deux jours, tout son stock est épuisé. Il se rend alors à Joal pour acheter, avec ses propres moyens, d’autres médicaments afin de poursuivre les soins.
Cet épisode bouleverse définitivement ses projets. Alors qu’il s’imaginait déjà refaire sa vie à Dakar, il se retrouve partagé entre son avenir professionnel dans la capitale et son devoir envers son village.
Profondément attaché à son terroir, il choisit finalement de rester, conciliant la pêche et les soins de santé. ”Si je quitte le village, c’est ma propre famille que j’abandonne à la merci des maladies. En restant, c’est elle que je protège”, explique-t-il, en demandant de poursuivre l’entretien à la case de santé.
Les évacuations sanitaires, des souvenirs gravés à jamais
Dans une étroite pièce de la case de santé qui lui sert de bureau, Pa Birama extrait d’une armoire un registre poussiéreux où sont consignées les naissances survenues à Falia, Dionewar et Diogane, ainsi que celles survenues à bord des pirogues lors des évacuations sanitaires. Le registre conserve également la mémoire des décès survenus au fil des années.
À l’époque, les évacuations sanitaires s’effectuaient principalement en pirogue à rame vers Dionewar, située à près de cinq kilomètres de Falia. Plus rarement, des patients étaient évacués en charrette vers Diogane, une localité séparée de Falia par un petit chenal, guéable à marée basse.
A l’étonnement du visiteur qui lui demande pourquoi avoir privilégié Dionewar plutôt que Diogar, il répond en s’esclaffant ‘’Le Niominka (sous-groupe serère) est plus à l’aise à bord d’une pirogue que sur une charrette’’.
”Il y a eu plusieurs accouchements pendant la traversée, de jour comme de nuit. D’ailleurs, je ne me souviens plus du nombre de fois où cela est arrivé”, raconte-t-il.
Chaque évacuation était une véritable course contre la montre. Dans les eaux du delta du Saloum, où les moyens de transport restaient rudimentaires, le moindre retard pouvait être fatal.
Pour Ibrahima Ndong, chacune de ces traversées demeure un souvenir marquant d’une vie entièrement consacrée au service des autres.

”Alhamdoulilah ! Aujourd’hui, nous disposons de pirogues motorisées”, lance Pa Birama pointant son index vers le ciel avec un sourire.
”Je me couche chaque soir en gardant toujours à l’esprit que mon sommeil peut être interrompu à tout moment”, confie-t-il, avant d’ajouter : ”Je suis prêt, même cette nuit”
Très jeune, Pa Birama apprend à pagayer sur de longues distances. Au milieu des années 1960, alors adolescent. Il revient, marqué, sur un épisode marquant de sa vie à cette époque.
”Mon père et moi avons sillonné tous les villages environnants à la recherche de chaume, mais nous n’en avons pas trouvé”, se souvient-il.
Au lendemain de cette quête infructueuse, il décide de faire cavalier seul. Il embarque à bord d’une pirogue et met le cap sur des contrées plus éloignées à la recherche de chaume afin de couvrir la toiture de ce qui allait devenir sa première case. C’est finalement à Diofandor, une île proche de Toubacouta, qu’il trouve son bonheur. Après avoir fauché le chaume, il parvient à confectionner une trentaine de fagots.
”Ma pirogue ne pouvait contenir que la moitié. J’ai chargé le maximum, puis je suis rentré au village. À mon arrivée, tout le monde était surpris de voir une telle quantité de paille”, raconte-t-il, précisant qu’il est retourné à Diafandor avec son jeune frère, cette fois pour récupérer le reste.

Sur le chemin du retour, en pleine nuit, il aperçoit un poisson à l’allure étrange, puis un oiseau. Cette scène l’intrigue et lui inspire un mauvais pressentiment. ”Je me suis dit que cela n’augurait rien de bon”, confie-t-il.
Son intuition se révélera juste. À son arrivée au village, son père l’accueille avec une triste nouvelle. ”Ton grand-père est décédé”, lui annonce-t-il.
Selon Ibrahima Ndong, une partie du chaume a été offerte à la mère d’un de ses amis afin de lui permettre de recouvrir sa case, ravagée quelque temps plus tôt par un incendie.
”Pa Birama est un homme dégourdi et toujours prêt à rendre service. Malgré son âge et les problèmes de santé qu’il connaît ces derniers jours, il continue de travailler avec le même dévouement”, témoigne son épouse, Mariama Ndong.
MYK/BK

