IA et humanité : un chercheur appelle à renforcer les garde-fous éthiques et politiques
IA et humanité : un chercheur appelle à renforcer les garde-fous éthiques et politiques

MONDE-SECURITE-ENJEUX

Dakar, 26 oct (APS) – L’essor de l’intelligence artificielle ainsi que les risques d’une course à la puissance “insuffisamment encadrée” soulèvent des interrogations fondamentales sur l’humanité, a relevé l’écrivain et universitaire camerounais Éric Essono Tsimi, plaidant pour un contrôle indépendant des systèmes d’IA et une “gouvernance attentive” aux conséquences sociales, politiques et humaines de cette technologie.

Le spécialiste des humanités numériques et de la philosophie politique à Northwestern University, aux Etats-Unis, considère que les alertes de chercheurs sur les risques de l’IA, notamment celles qui prennent la forme de démissions publiques, doivent être examinées avec rigueur, sans céder ni aux effets d’annonce ni à la banalisation des dangers.

La démission publique d’un spécialiste peut traduire “une objection de conscience” lorsqu’il estime ne plus pouvoir poursuivre son travail sans contredire ses convictions, a-t-il notamment dit à l’APS, en faisant allusion à la démission retentissante, le 8 septembre 2026, de Jacob Coxon, informaticien chez Anthropic.

Il rappelle que des chercheurs, dont l’informaticien Yoshua Bengio et ses collègues, avaient déjà publié en 2024, dans la revue Science, des travaux consacrés aux risques extrêmes de l’IA. Il cite également les départs de Geoffrey Hinton de Google en 2023 et de Jan Leike d’OpenAI en 2024, motivés par des préoccupations relatives aux risques et à la sûreté de l’intelligence artificielle.

Ce genre de procédés, relève-t-il, peut davantage attirer l’attention d’une publication scientifique.

L’universitaire camerounais, basé aux Etats unis, invite toutefois à distinguer les motivations des chercheurs et à se méfier des stratégies de communication susceptibles d’accompagner certaines prises de position. 

“Ces récits peuvent pousser à agir. Mais ils peuvent aussi faire accepter l’idée que seuls quelques initiés seraient capables de sauver le monde et devraient, pour cette raison, disposer d’un pouvoir exceptionnel. C’est ce qui me préoccupe : ceux qui construisent les systèmes ne doivent pas devenir les seuls autorisés à définir les dangers et leurs remèdes”,  souligne l’universitaire.

La concentration des capacités de développement des modèles d’IA de pointe dans les entreprises privées renforce, à ses yeux, l’importance des témoignages de leurs salariés. 

Entre course à la superintelligence et préservation de l’humanité 

Analysant les ressorts de ces alertes, Éric Essono Tsimi mobilise les travaux de l’économiste d’origine allemande Albert Hirschman sur les réactions des individus face à une organisation dont ils contestent le fonctionnement, “certaines la quittent, d’autres prennent la parole pour essayer de la changer”, fait-il savoir.

Une démission publique, explique-t-il, combine ces deux attitudes, consistant à “quitter une organisation tout en portant le désaccord devant un public plus large”.

“Le chercheur peut ainsi perdre son accès aux décisions internes, mais gagner une liberté de parole”, selon M. Tsimi.

“Un témoignage peut favoriser une enquête ou inciter les pouvoirs publics à exiger des changements. Mais si l’alerte ne suscite que quelques jours de commentaires, elle risque de rester sans effet sur les pratiques de l’entreprise”, poursuit-il en évoquant l’efficacité d’une telle démarche.

De l’avis de cet universitaire, la société ne devrait pas dépendre de “départs spectaculaires pour connaître les risques associés à l’IA”.

Il estime que les salariés doivent pouvoir exprimer leurs désaccords sans être réduits au silence, tandis que “les autorités publiques doivent disposer de leur expertise propre”.

S’agissant du risque existentiel, il appelle à distinguer les niveaux de risque, “une erreur administrative, une campagne de désinformation et l’extinction de l’humanité ne relevant pas du même ordre de gravité”.

Le chercheur ajoute que le rapport international sur la sûreté de l’IA, dirigé par Yoshua Bengio et publié en février 2026, fait état de divergences importantes sur la probabilité de scénarios dans lesquels des systèmes échapperaient durablement au contrôle humain.

“À la date de sa publication, les systèmes étudiés ne réunissaient pas encore, selon ce rapport, les capacités nécessaires à de tels scénarios”, souligne Éric Essono Tsimi, mettant toutefois en garde contre les effets de la “concurrence technologique”.

“Lorsque chaque entreprise estime devoir accélérer parce que ses concurrentes avancent, les délais d’évaluation peuvent se réduire, alors même que les conséquences d’un échec sont susceptibles d’être supportées par des personnes étrangères aux décisions”, a-t-il encore relevé, parlant d’un problème de “responsabilité collective que les bonnes intentions individuelles ne suffisent pas à régler.”

“Prêter une volonté malveillante à l’IA explique peu de choses. Sa conception incorpore des objectifs et des critères de réussite ; elle peut aussi produire des effets que ses concepteurs n’avaient pas prévus”, poursuit l’universitaire, pour qui le débat politique doit pouvoir porter sur ces choix, “sur ceux qui en bénéficient et sur ceux qui en subissent les conséquences”.

“La recommandation de l’UNESCO sur l’éthique de l’IA, adoptée en 2021, relie précisément la transparence à la possibilité de contester les décisions et d’obtenir un recours”, rappelle-t-il.

À l’échelle des États, le chercheur alerte également sur les dépendances envers des fournisseurs technologiques dont les institutions ne maîtrisent “ni les conditions ni les évolutions des services”.

De son point de vue, “préserver l’autonomie suppose de conserver des compétences, des solutions de remplacement et un pouvoir de négociation. Il faut examiner séparément les usages capables de menacer des vies, notamment militaires”. 

Pour une éthique de l’IA fondée sur la responsabilité et la souveraineté

Éric Essono Tsimi estime par ailleurs que “les récits de fin du monde nous ont habitués à attendre une catastrophe prochaine et à écouter ceux qui prétendent savoir comment l’éviter. On retrouve cette manière de raconter l’avenir dans certains discours sur l’IA”.

Si la science-fiction permet d’imaginer des conséquences qui resteraient abstraites dans une description technique, la cohérence d’un scénario ne constitue pas, à elle seule, une démonstration de sa probabilité, fait-il savoir, ajoutant que des chercheurs et des dirigeants d’entreprises ont signé, à l’initiative du Center for AI Safety – organisme de recherche sur la sûreté de l’IA – une déclaration rapprochant le risque d’extinction lié à l’IA de celui des pandémies et de la guerre nucléaire.

Cette prise de position mérite, selon lui, d’être discutée, la notoriété des signataires ne suffisant pas à établir la probabilité du danger.

Il met en garde contre le risque de voir ces récits légitimer “un pouvoir exceptionnel accordé à un cercle restreint d’acteurs”, au motif qu’ils seraient les seuls capables de comprendre les dangers et d’y apporter des réponses.

“Ceux qui construisent les systèmes ne doivent pas devenir les seuls autorisés à définir les dangers et leurs remèdes”, martèle l’universitaire camerounais. 

Depuis l’Afrique, il invite à interroger les personnes effectivement représentées lorsqu’il est question de “protéger l’humanité”, en faisant allusion au fait que les sociétés ne sont pas exposées aux mêmes risques et ne disposent pas des mêmes moyens d’intervention.

“La perspective d’une catastrophe future ne doit donc pas occulter les dommages déjà subis ni les dépendances technologiques qui se mettent en place”, fait-il observer.

Il rappelle également aux pays africains l’importance de participer aux choix techniques plutôt que de se limiter à l’achat de services conçus ailleurs, évoquant la stratégie sur l’IA adoptée par l’Union africaine en 2024, qui appelle au développement de capacités locales et à la prise en compte des langues africaines.

Cette ambition africaine, selon lui, implique “d’associer les enseignants, les chercheurs et les locuteurs concernés aux décisions relatives à la représentation de leurs langues et de leurs savoirs dans les systèmes d’intelligence artificielle”. “Acheter un service conçu ailleurs ne nous donne pas ce pouvoir”, conclut Éric Essono Tsimi .

SMD/BK