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Dakar, 26 oct (APS) – L’écrivain et universitaire camerounais Éric Essono Tsimi plaide pour une clarification des usages de l’intelligence artificielle dans le travail littéraire, estimant que la recherche de preuves sur l’origine des œuvres ne doit pas prendre le pas sur leur qualité ni transformer les relations entre auteurs et éditeurs en enquêtes permanentes.
“Si le soupçon finit par précéder toute lecture, le lecteur cherche alors des indices de fabrication avant même de s’interroger sur ce que le texte lui fait comprendre. Toute réussite peut devenir suspecte, tandis qu’une maladresse devient presque rassurante”, a-t-il fait savoir, avant de s’interroger sur “comment juger une œuvre dans ces conditions ?”
“Nous devons pouvoir convenir des usages de l’IA sans transformer toute relation éditoriale en enquête”, insiste-t-il.
Dans un entretien avec l’APS, le professeur de littérature française et d’études culturelles francophones à Northwestern University (USA), met en garde contre une tendance à “suspecter” les œuvres jugées particulièrement réussies, au risque de fragiliser la confiance dans la création humaine.
Auteur de l’ouvrage “L’Auteur face à l’IA. Création littéraire, modèles de langage, équité”, dont la parution est prévue le 12 novembre aux presses universitaires de l’Université Grenoble-Alpes (France), Éric Essono Tsimi était notamment appelé à réagir, dans le contexte de l’affaire visant l’écrivain haïtien Thélyson Orélien, accusé d’avoir recouru à l’IA pour écrire son roman.
Boréal, l’éditeur québécois de Thélyson Orélien, a annoncé, le 21 octobre, la fin de sa collaboration avec l’auteur de “C’était ça ou mourir”, qui a connu un grand succès de librairie, malgré les accusations de recours à l’intelligence artificielle.
Selon les explications de la maison d’édition, une expertise a révélé des traces d’utilisation de l’IA dans les informations techniques associées aux fichiers de travail, des éléments jugés contradictoires avec les assurances de l’auteur dont le livre a été retiré de la sélection du prix Goncourt 2026 pour les mêmes accusations.
L’éditeur a toutefois précisé ignorer l’ampleur de cet usage. De son côté, Thélyson Orélien maintient avoir écrit son roman, tout en reconnaissant avoir eu recours à l’IA pour des recherches et des traductions.
“Je m’intéresse à ce qui advient de la voix lorsque certaines opérations d’écriture sont déléguées, mais aussi à l’autorité que nous reconnaissons à celui qui signe. Cette autorité ne se distribue pas de façon égale entre les langues et les traditions littéraires”, dit M. Tsimi à propos de son nouveau livre.
L’universitaire camerounais basé aux Etats-Unis dit comprendre la décision de l’éditeur tout en saluant “son appel à faire cesser les attaques personnelles” contre l’écrivain haïtien Thélyson Orélien.
Éric Essono Tsimi déplore toutefois ce qu’il considère comme une “mise à mort symbolique d’un écrivain noir” et une “disqualification racialisée”, dont la violence dépasse, selon lui, le débat sur les procédés d’écriture.
Celui dont les travaux se situent à l’intersection de la littérature, des humanités numériques et de la philosophie politique, estime qu’un éventuel manquement aux engagements pris envers un éditeur doit pouvoir être établi et sanctionné sans conduire à réécrire rétrospectivement toute l’expérience de lecture.
Il considère qu’un roman ayant touché ses lecteurs “ne perd pas automatiquement ses qualités littéraires parce que des interrogations apparaissent sur ses conditions de production”.
Les limites de la charge de la preuve
Selon le professeur Tsimi, le risque est de voir “l’évaluation d’une œuvre céder progressivement la place à une exigence de preuve de la paternité du texte”.
“L’origine d’une œuvre a toujours compté dans la manière dont nous la recevons. Nous ne lisons pas de la même manière une fiction et un témoignage présenté comme vécu”, a-t-il fait remarquer, ajoutant : “Le problème survient lorsque la demande de preuve absorbe le jugement littéraire et que l’auteur doit démontrer l’absence absolue d’une assistance.”
L’universitaire juge aussi “trompeurs les labels 100 % humain’”, en ce que, poursuit-il, “un manuscrit rédigé à la main peut recopier des propositions générées par une IA. À l’inverse, un document préparé avec des outils numériques peut procéder d’un travail d’invention entièrement personnel”.
Selon lui, “les brouillons, les versions successives et les échanges éditoriaux peuvent éclairer le processus de création”, sauf que “ces éléments ne devraient pas constituer un dossier de défense que chaque écrivain serait tenu de préparer en prévision d’une accusation”.
De son point de vue, tout l’enjeu de cette question réside notamment dans la nécessité de définir “les pratiques acceptables dans une collaboration éditoriale”, d’autant que “la correction d’une phrase et la génération de chapitres entiers correspondent à des degrés de délégation différents, qui ne peuvent être ramenés à une simple mention générale de recours à l’IA”.
“Le plagiat existait bien avant l’apparition de ces outils. Les éditeurs n’en exigeaient pas pour autant que chaque écrivain démontre, avant publication, que chaque phrase venait de lui”, indique-t-il, insistant sur l’importance de convenir des usages de l’IA “sans transformer toute relation éditoriale en enquête”.
Le professeur de littérature française et d’études culturelles francophones à Northwestern University invite également à distinguer le soupçon de la preuve lorsqu’il s’agit d’apprécier la créativité et l’originalité d’une œuvre.
“Affirmer qu’une IA aurait pu produire un texte ne démontre pas qu’elle l’a produit. Et retrouver un usage d’IA ne renseigne pas, à lui seul, sur la nature de la contribution humaine”, a encore fait valoir l’universitaire camerounais.
Aux fins de son analyse, “la créativité ne se mesure pas au pourcentage de mots tapés sans assistance. C’est un confusionnisme des réseaux sociaux et de ses tribunaux”.
Il estime que l’originalité s’examine “dans le travail accompli, le choix d’un point de vue, la construction d’une scène, la transformation d’une expérience en forme narrative”.
À titre d’illustration, le professeur Tsimi invite à distinguer “l’écrivain qui conçoit et rédige son roman avant d’utiliser un outil pour repérer des répétitions de celui qui demande à une IA de produire un récit complet, ensuite publié après quelques retouches”.
Dans ces deux cas de figures, martèle-t-il, “une même étiquette de recours à l’IA risque d’effacer cette différence fondamentale”.
“On ne devrait pas demander à un écrivain de moins bien écrire pour être cru”
Monsieur Tsimi met par ailleurs en garde contre un paradoxe de l’ère de l’IA relativement au fait qu’une œuvre particulièrement réussie peut devenir suspecte précisément en raison de ses qualités.
“On doit pouvoir demander à un écrivain comment il a travaillé sans lui imposer de se justifier en permanence. La critique doit aussi rester capable d’être surprise par un écrivain. On ne devrait pas lui demander de moins bien écrire pour être cru”, tranche-t-il.
Dans cette perspective, il est revenu sur les critiques formulées par Pierre Assouline, membre de l’Académie Goncourt, qui, selon lui, a opposé la richesse lexicale du roman de Thélyson Orélien à l’expression orale de son auteur.
Alors que, souligne-t-il, un écrivain peut “s’exprimer avec hésitation lors d’un entretien tout en produisant un texte d’une grande précision”, notant que “ce décalage ne prouve pas qu’une IA l’a écrit”, en ce sens qu’un “livre se reprend pendant des mois, avec l’aide d’un éditeur”.
“C’est ici que la question raciale me paraît impossible à écarter. Un écrivain haïtien ou africain ne devrait pas devoir correspondre à l’image que l’on s’est faite de ses compétences pour que son travail soit reconnu”, regrette l’universitaire.
Il rappelle que les outils de détection de l’IA ne sont pas non plus exempts de biais, faisant notamment allusion à une étude publiée en 2023 dans la revue scientifique Patterns, laquelle a montré que les détecteurs examinés “attribuaient, à tort, à l’intelligence artificielle de nombreux textes anglais rédigés par des personnes dont l’anglais n’était pas la langue maternelle”.
“Avant d’utiliser un détecteur pour accuser quelqu’un, il faut savoir sur quels textes il a été testé”, souligne-t-il.
Éric Essono Tsimi convoque également l’étude comparative RAID, menée en 2024 sur douze détecteurs et plusieurs millions de textes générés.
“Les performances de ces outils se dégradaient notamment lorsque les textes étaient produits par un autre générateur ou modifiés”, souligne-t-il, invitant à ne pas confondre un score de détection avec une preuve de l’origine d’un texte ou une mesure de la créativité.
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