SENEGAL-COLLECTIVITE-REPORTAGE
Falia (Foundiougne), 22 juil (APS) – La légende dit que l’île de Falia, dans l’archipel du Gandoul, au cœur du delta du Saloum, est protégée par six génies tutélaires. L’imaginaire local désigne Ndafafé, Thioupane, Mama Ndoofé, Ndañ, Mboudaay et Khamafall comme le sextuor mystique veillant sur ce village.
Une histoire séculaire qui apporte une touche mystérieuse à ce village se distinguant par ses vastes dépôts de coquillages et ses mangroves.
“Falia est une localité très, très ancienne. Les amas de coquilliers tassés au fil du temps par nos ancêtres en sont une parfaite illustration”, souligne Ibrahima Ndong, notable et frère du chef du village. Ces amas de coquillages s’élèvent à 10 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Environ 2 200 âmes, majoritairement des Niominka, un sous-groupe sérère, réparties dans 99 concessions, vivent dans ce village de la commune de Dionewar, rattaché à l’arrondissement de Niodior, dans le département de Foundiougne (région de Fatick).

L’économie de cette île repose essentiellement sur la récolte de coquillages ou pêche à pied et la pêche artisanale.
La riche histoire de Falia est jalonnée de résistance farouche face aux colons blancs et autres aventuriers, et de croyances ancestrales encore profondément ancrées.
Le village compte également huit grandes familles – Simala, Raabo, Rick, Sagnane, Wagadou, Diofaane, Xaalé-xaalé et Fouma. Chacun de ces clans possède ses propres totems, traditions et interdits transmis de génération en génération.
Résistance à l’envahisseur
“Des envahisseurs venus du Gaabu ont voulu s’emparer de l’île. Après une bataille particulièrement meurtrière, ils ont été déroutés par une femme qui, par l’entremise des esprits, a découvert leur secret mystique”, raconte fièrement Ibrahima Ndong.
Dans le vieux quartier du village, un creux visible dans le sol est d’ailleurs désigné par les habitants comme le lieu précis où se serait déroulé le face-à-face entre cette femme et le commandant des envahisseurs.
Selon Ibrahima Ndong, le village tire son nom de cet épisode raconté de génération en génération. “Après l’échec de leur expédition, les envahisseurs ont traité nos ancêtres d’ânes (Falolia, en mandingue) en raison de leur résistance farouche”, raconte-t-il.
Au fil des ans et avec l’islamisation, Falolia serait devenu Falia, un nom que les habitants associent au début du verset 3 de la sourate 106 (Quraïch). Avant cela, rappelle Ibrahima Ndong, le village portait le nom de Pethie.

Falia est aujourd’hui en pleine mutation. Entre l’ancien quartier, directement exposé aux vents marins et peuplé d’habitations modestes, et les zones plus récentes où émergent progressivement des constructions modernes, le contraste est saisissant.
Ibrahima Ndong revendique d’ailleurs d’avoir été l’initiateur de cette extension, étant le premier à s’installer au-delà du terrain de football du village qui accueille aussi les combats de lutte. Falia a d’ailleurs récemment accueilli un tournoi qui a duré trois jours et des lutteurs venus de toutes les localités environnantes.
Absence de services sociaux de base
En sillonnant les ruelles sablonneuses du village, où se dressent des pylônes surmontées de câbles, le visiteur peut naturellement penser la localité a été raccordée au réseau électrique national. Pourtant, il n’en est rien. “L’Agence sénégalaise d’électrification rurale -ASER- a installé le réseau il y a dix ans, et depuis, on attend toujours”, s’étonne M. Ndong.
À plusieurs endroits du village, d’imposants réservoirs cylindriques attirent aussi l’attention. Témoins silencieux d’un système de conservation du liquide précieux, ils servaient à recueillir les eaux pluviales. Falia en compte dix, mais tous sont aujourd’hui endommagés et inutilisables, certains étant même complètement détruits sous l’effet du temps et du manque d’entretien.
“Une fois pleins, ces réservoirs n’étaient ouverts qu’au mois de mai, lorsque les puits commençaient à s’assécher”, explique Fatou Ndong, présidente de l’Union locale des femmes, un groupement d’intérêt économique.
Le village, pourtant desservi par une adduction d’eau de la Sen’Eau via un tuyau traversant plusieurs îles du Gandoul, subit fréquemment des coupures et d’importantes baisses de pression.
“L’eau arrive très tard dans la nuit et, pour remplir seulement cinq bidons de 20 litres, il faut parfois veiller jusqu’au matin”, raconte Fatou Ndong.

S’y ajoutent d’autres difficultés liées à l’accès difficile aux soins de santé. Falia ne dispose que d’une simple case de santé. Un poste de santé est en construction depuis 2023, mais les travaux sont aujourd’hui complètement à l’arrêt, se désolent les habitants.
“Nous souffrons beaucoup dans cette île. Ma maman a eu un malaise et elle est décédée pendant son évacuation vers Diogane”, se remémore Awa Ndong, vice-présidente de l’Union locale des femmes.
Diogane fait partie de ces localités voisines, tout comme Siwo et Moundé, séparées de Falia par de petits chenaux que l’on peut traverser à pied à marée basse.
Les habitants sont régulièrement contraints d’évacuer les femmes enceintes vers Dionewar. Il est même arrivé à plusieurs reprises que des accouchements se produisent dans les pirogues servant au transport d’urgence, témoigne-t-on. Pour celles qui accouchent à Falia, l’évacuation vers le poste de santé de Dionewar reste malgré tout obligatoire.
“Quand une femme accouche à Falia et qu’’n la réfère à Dionewar, la sage-femme nous réclame 10 000 francs CFA”, fustige Souleymane Diop, le trésorier du CEM du village.
Le rêve des jeunes : migrer
Falia dispose d’une école élémentaire depuis 1995 et d’un collège d’enseignement moyen (CEM) ouvert il y a une dizaine d’années, mais l’établissement secondaire se vide progressivement.
Selon Souleymane Diop, du comité de gestion dudit collège, l’établissement comptait 168 élèves à son inauguration. Aujourd’hui, il n’en accueille plus que 56, car de plus en plus de jeunes quittent l’île, poussés par l’absence d’opportunités économiques.
“Tous les jeunes ont abandonné l’école au profit de la pêche ou pour tenter l’émigration irrégulière”, fait-il savoir. Certains partent vers la Gambie ou la Casamance, tandis que d’autres tentent la traversée de l’Atlantique en passant par le Maroc ou la Libye.

L’arrêt des activités économiques sur l’aire marine protégée de l’île en est aussi pour quelque chose. Sa fermeture devrait être alternée afin de préserver un minimum d’activités économiques, d’autant plus qu’il existe au total douze vasières exploitées dans le cadre de la pêche à pied, relève Souleymane Diop.
“Fermer toutes les zones en même temps expose des familles entières à la précarité. Imaginez des ménages qui dépendent exclusivement de la récolte des fruits de mer. Quand ces familles arrêtent leurs activités, elles sont obligées de s’endetter en attendant la reprise”, dit-il.
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