Des professionnels des médias préconisent des formats adaptés pour mieux toucher une cible jeune et connectée
Des professionnels des médias préconisent des formats adaptés pour mieux toucher une cible jeune et connectée

SENEGAL-MEDIAS-DEFIS

Par Mamadou Yaya Kanté

Dakar, 30 juil (APS)- Les médias doivent repenser leurs formats et modes de diffusion pour mieux répondre aux habitudes de consommation de l’information de la génération digitale, une mue du journalisme qui doit se faire sans renoncer aux principes fondamentaux qui régissent cette profession, a appris l’APS auprès de plusieurs spécialistes de la question.

Si la radio, la télévision et la presse écrite ont pendant longtemps été en première ligne pour informer les populations à l’âge analogique, il est légitime de poser la question de savoir comment s’informent les jeunes de la Gen Z, du nom de cette génération d’enfants du numérique nés à partir des années 1990 et connus pour leur maîtrise, voire leur dépendance aux technologies émergentes.

La question se pose d’autant plus que les habitudes de production et de consommation de l’information ont beaucoup changé durant ces dernières années. C’est le constat partagé par plusieurs journalistes, enseignants et étudiants en journalisme interrogés par l’APS.

Ce bouleversement du champ médiatique à l’ère du digital nécessite une adaptation des contenus aux usages du numérique, tout en préservant les exigences de vérification, de rigueur et d’éthique journalistique, ont-t-ils souligné.

Auteur d’une des premières thèses de doctorat sur le numérique au Sénégal au début des années 2000, le professeur Mamadou Ndiaye note que l’enjeu ne réside pas dans une remise en cause des fondements du métier, mais dans une évolution des pratiques de diffusion.

‘’Aujourd’hui, la diffusion de l’information est fortement influencée par la multiplication des canaux et le développement fulgurant d’internet, voire des réseaux sociaux’’, a d’abord fait remarquer le directeur du Centre d’études des sciences et techniques de l’information (CESTI), l’école de journalisme et de communication de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Produire des contenus répondant aux préoccupations des jeunes : emploi, santé, technologies, entrepreneuriat

Mamadou Ndiaye estime que pour ‘’intéresser les jeunes et toucher les cibles connectées, nul besoin de toucher aux fondamentaux du journalisme comme la vérification, l’équilibre, l’éthique, la déontologie et l’intérêt public. Il faut agir sur les formats, les canaux et l’accessibilité’’.

Selon lui, les outils d’intelligence artificielle offrent désormais la possibilité de mieux comprendre les habitudes de consommation des internautes afin d’adapter les contenus à leurs attentes.

Les vidéos courtes diffusées sur TikTok, Facebook, Instagram ou YouTube, de même que le storytelling centré sur des récits humains, constituent des formats particulièrement adaptés aux publics jeunes, indique cet universitaire.

Journaliste de formation et enseignant au CESTI, Abdoulaye Niass épouse cette idée d’adaptation, quand il fait constater que les jeunes consacrent une part importante de leur temps aux contenus diffusés sur TikTok et YouTube. ‘’Ce qui impose aux médias de revoir leurs stratégies éditoriales’’, note-t-il.

Il s’attarde sur deux défis majeurs qui s’imposent aux entreprises de presse sénégalaises, relativement à la production de contenus répondant davantage aux préoccupations des jeunes.

M. Niass faisait notamment allusion à l’éducation, à la formation, à l’emploi, à la santé reproductive, aux technologies et à l’entrepreneuriat.

Ce changement de paradigme implique également une accélération de la transformation numérique des médias sénégalais dans une perspective de diffuser des contenus sur les plateformes où se trouvent désormais les publics.

‘’Autant l’accès à l’information se fait de plus en plus via internet, autant les médias classiques accusent un retard dans leur transformation numérique’’, a encore déploré ce formateur.

Étudiant au CESTI, Aziz Malick Diallo insiste sur la nécessité d’adapter les productions journalistiques aux nouveaux comportements des internautes, marqués par le défilement continu des contenus sur les réseaux sociaux.

Selon lui, les journalistes doivent être en mesure de capter l’attention dès les premières secondes grâce à des formats plus dynamiques et plus immersifs, sans jamais sacrifier les exigences de vérification et de recoupement de l’information.

Diversifier les sources pour une “information vérifiée et contextualisée”

‘’Les principes du journalisme restent les mêmes. C’est le format qui doit évoluer pour être plus vivant et plus attractif’’, affirme-t-il, déplorant toutefois le faible accès à internet dans certaines zones rurales, lequel phénomène continue de limiter l’accès des jeunes à une information de qualité.

Pour Adama Ndiaye, journaliste au quotidien national Le Soleil, les jeunes ne se sont pas éloignés de l’information, ils en ont simplement changé les modes de consommation.

‘’Les médias doivent aller à leur rencontre sur les plateformes qu’ils fréquentent, avec des formats plus courts, plus visuels et plus interactifs. Cette adaptation ne doit jamais se faire au détriment des principes fondamentaux du journalisme’’, insiste-t-il.

Il invite également les rédactions à accorder une place plus importante aux sujets qui touchent directement les jeunes, comme l’emploi, l’éducation, l’environnement ou l’entrepreneuriat, tout en renforçant l’éducation aux médias afin de permettre aux citoyens de distinguer une information fiable de la désinformation.

Le journaliste et formateur Jean-Paul Ndour estime, pour sa part, que l’essor du numérique ne remet pas en cause la pertinence des médias traditionnels, mais élargit simplement l’écosystème informationnel.

À l’ère, dit-il, de ‘’l’infobésité’’- contraction de information et obésité – faisant allusion à la surabondance d’informations-, les jeunes gagneraient à diversifier leurs sources d’information en consultant la presse écrite, la radio, la télévision, la presse en ligne, les newsletters, les revues de presse, mais aussi les espaces de discussion et les échanges du quotidien.

‘’Il faut puiser à plusieurs sources pour mieux comprendre l’actualité’’, soutient-il, rappelant toutefois que les médias professionnels demeurent les principales références lorsqu’il s’agit d’accéder à une ‘’information vérifiée et contextualisée’’.

Entre enseignants, journalistes et étudiants, les personnes interrogées s’accordent sur une chose : le défi n’est pas de réinventer le journalisme, mais d’en renouveler les modes de diffusion. Elles estiment également que dans un environnement numérique dominé par la rapidité et l’abondance des contenus, les médias doivent investir les espaces fréquentés par les jeunes, en innovant dans les formats afin de tirer parti des possibilités offertes par les nouvelles technologies, sans toutefois prendre de libertés avec les fondamentaux du métier, au nom de l’audience et de la tendance numérique.

MYK/SMD/HK/MTN