SENEGAL-ALLEMAGNE-CINEMA
Par Khadidiatou Mendy, envoyée spéciale de l’APS
Berlin (Allemagne), 14 fév (APS) – Le long métrage ‘’DAO’’ du cinéaste sénégalais Alain Gomis, projeté, samedi, en compétition officielle à l’occasion de la 76e édition du Festival international du film de Berlin (Berlinale), a conquis le public par sa portée hautement philosophique, traduite dans une superposition de scènes faisant référence à la vie et à la mort.
A peine le public finit-il de s’installer, sur mot d’ordre du protocole, qu’un silence funèbre s’empare de la salle, curieuse et impatiente à la fois de découvrir les premières images de ce film en lice pour l’Ours d’or, récompense suprême de ce festival.
Les grands rideaux de la Berlinale Platz rangés de part et d’autre, les projecteurs s’ouvrent sur une première scène en train de défiler.
Le spectateur croit d’abord suivre un documentaire mettant en scène différents personnages interrogés par le réalisateur lui-même sur leur capacité à interpréter des rôles distincts.
Mais avant que la confusion ne s’installe dans son esprit, la trame s’installe et finit de lever toute équivoque.
Le film s’ouvre sur une scène où l’une des actrices principales, Gloria, accompagnée de sa fille Nour, se rend à son village natal, Cacheu, en République de Guinée Bissau, pour assister aux funérailles de son père. Sur place, l’attend une famille à la fois joyeuse de revoir sa fille établie en Europe et déchirée par la tristesse liée à la perte d’un des leurs, Louis Amanian.
A l’intérieur de la demeure du défunt, des femmes qui roulent par terre pour évacuer leur chagrin, un décor lugubre, des visages sur lesquels des traces de larmes sont encore visibles…
Le retour aux sources profondes
A ces premières scènes, se superposent dans la foulée d’autres de liesse en France, avec Nour, la fille unique de Gloria, descendant de l’autel dans les bras de son bien-aimé, James.
Puis la production s’enchaine avec des alternances constantes de moments de joie et de de peine, vacarme impétueux et silence désarmant. Une succession de scènes donnant l’air de résumer la vie et ses aléas. Le malheur et le bonheur qui vont de pair et se vivent avec une intensité similaire et une coexistence qui semble recherchée.
Le film fait la part belle à la découverte du village natal du réalisateur et aux modes de vie de la localité, aux rituels post-mortem, au respect des ancêtres et aux pratiques animistes.
Tel que décrit dans le film et conformément à la tradition manjack, les morts ont des exigences. On y découvre le défunt Louis Amanian réincarné dans le corps d’une femme qui boude, crie, tape sur le sol pour exiger des rituels supplémentaires pour le repos de son âme divagante.
L’auteur contribue à dévoiler des pans méconnus de cette culture, comme ce rite consistant à verser du vin au pied d’un arbre pour satisfaire le défunt, l’exécution brutal d’un bouc et d’une vache noire dont le sang sera cueilli, mélangé à du vin et versé en offrande aux esprits, pendant que des vœux sont formulés.
Il y a aussi cette cérémonie coûteuse organisée pour ‘’honorer’’ le défunt avec un festin, des battements de tambours, des chants et des danses.
De cette manière, Alain Gomis déterre une réalité qui a survécu au colonisateur et au missionnaire : la place de l’animisme chez certaines communautés.
Un style authentique valorisant la nature et le naturel
Loin de ces scènes rappelant l’Afrique des mystères, sous d’autres cieux, DAO se trouve en proie à une autre réalité bien connue de la diaspora africaine, les difficultés d’intégration. Dans les interviews du film renvoyant à des scènes de télé-réalité, des personnages se confient sur leurs premières heures en terre française. Les rejets, les regards de trop ou de travers, les moqueries, les rabais, etc.
Dans tout le film, notamment la partie faisant référence à la Guinée Bissau, le décor est resté fidèle à la nature. Les arbres, la brousse, le bois pour la cuisson. Du coté des acteurs, pas d’extravagance dans l’accoutrement ni de couleurs tape-à-l’œil, une maison modeste, une cour pour s’asseoir et palabrer et des femmes arborant des pagnes tissées comme le veut la tradition manjack.
Tout au long du film, les sonorités de fond épousent le rythme des dialogues, les éclipsent parfois pour laisser défiler les images. Une musique qui amplifie la tristesse en Guinée Bissau et rend ambiantes les scènes d’allégresse en terre française.
Entre les deux histoires principales, le deuil de Louis Amanian et le mariage de Nour, se glissent des scènes rafraichissantes teintées d’humour et mettant en jeu des enfants dans la cour du défunt et dans le jardin des jeunes mariés.
En outre, il ressort de ce sixième long métrage de Alain Gomis une originalité linguistique avec l’usage du manjack comme langue de communication au village natal, les scènes de communion dans les deux célébrations et un rappel historique et politique de l’histoire de la Guinée Bissau.
En conclusion, DAO se présente comme une œuvre à portée hautement philosophique par bien des aspects qui ont subjugué tout ce beau monde réuni par ce film.
KM/BK/FKS
