SENEGAL-GENRE
Dakar, 23 juin (APS) – La société civile sénégalaise a présenté mardi à Dakar son rapport alternatif sur les trente années de mise en œuvre du Programme d’action de Beijing, dressant un bilan contrasté des droits des femmes au Sénégal.
Le Programme d’action de Beijing, adopté par le Sénégal en 1995, est un cadre de référence mondial pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes. Ce projet cible une dizaine de domaines clés (pauvreté, éducation, santé, violences, etc.). Il s’agit d’un programme intégré par le Sénégal dans ses politiques nationales à travers plusieurs initiatives.
Trente ans après l’adoption de la Déclaration de Beijing, le Sénégal affiche des progrès indéniables mais reste classé au 127e rang mondial, selon l’Indice d’inégalité de genre du PNUD, d’après le document d’évaluation indépendante, porté par l’association féministe J-GEN Sénégal, restitué lors d’un atelier national à Dakar.
Selon Selly Ba, enseignante chercheure et sociologue qui a dirigé les évaluations, douze domaines prioritaires allant de l’éducation et à la formation des femmes en passant par les droits fondamentaux des femmes, la santé des femmes ou encore les droits des femmes dans les médias.
Sur le plan juridique et institutionnel, le pays a adopté plusieurs lois structurantes : criminalisation du viol et de la pédophilie en 2020, loi sur la parité, création de cellules genre dans les ministères, et lancement d’une stratégie nationale d’autonomisation économique des femmes (SNAEF).
Sur le plan politique, les élections législatives de 2024 ont porté 68 femmes à l’Assemblée nationale, soit 41 % des députés.
Par ailleurs le rapport a fait observer la baisse de la mortalité maternelle qui passe de 315 à 213 décès pour 100 000 naissances vivantes.
Des défis structurels qui demeurent
Dans le domaine de la lutte contre la pauvreté les chiffres restent alarmants, selon le document. ”Près de 500 000 personnes supplémentaires ont basculé dans la pauvreté entre 2018 et 2022”, signale le rapport.
Selon la même source, 31,9 % des femmes ont subi au moins une forme de violence au cours des douze derniers mois, et 99,3 % des victimes n’ont jamais sollicité d’aide.
”Les besoins non satisfaits en planification familiale restent estimés à 21,9 %, tandis que l’avortement demeure quasi totalement criminalisé avec 34 000 cas recensés en 2020, dont 63 % pratiqués dans des conditions à haut risque, responsables de 8 % des décès maternels”, a mentionné document d’évaluation indépendante, porté par l’association féministe J-GEN Sénégal.
Le rapport pointe aussi un écart persistant entre les engagements internationaux ratifiés par le Sénégal — notamment le Protocole de Maputo — et le droit national. L’article 305 du Code pénal, qui criminalise l’avortement sauf danger vital pour la mère, reste en vigueur malgré la ratification du Protocole dès 2004.
La société civile formule plusieurs priorités urgentes : harmoniser la législation nationale avec l’article 14 du Protocole de Maputo pour autoriser l’avortement médicalisé en cas de viol, d’inceste ou de danger pour la santé de la femme.
Plaidoyer pour l’introduction du concept de viol conjugal dans le code pénal
Il s’agit en outre d’introduire explicitement le concept de viol conjugal dans le Code pénal ; garantir l’accès universel aux soins de santé reproductive, notamment en zones rurales ; et renforcer les données désagrégées par sexe pour orienter les politiques publiques.
Sur le plan économique, le rapport appelle à clarifier les compétences des multiples structures dédiées à l’autonomisation des femmes, afin de réduire les doublons et d’optimiser l’impact des financements.
”On ne peut pas reprocher au Sénégal une faiblesse des textes, mais ce qu’il faut déplorer, c’est la faiblesse sur le plan des mesures à prendre pour les rendre effectifs », résume une personne ressource citée dans le rapport.

La présidente de JGEN, Maimouna Astou Yade a pour sa part pointé du doigt, les carences dans le suivi des politiques publiques, estimant que le Sénégal a une grande responsabilité de suivi et de mise en œuvre de ce programme et que ‘’ce rapport sera un instrument de plaidoyer qui doit aider l’État à avoir des informations crédibles afin de rectifier certains manquements’’.
L’atelier de ce jour a réuni institutions publiques, organisations de la société civile et partenaires techniques pour définir les priorités de la prochaine décennie. Plusieurs personnalités et experts du domaine ont également participé à cette restitution dont le Pr Ndioro Nidaye, Penda Seck Diouf ou encore l’ancienne ministre Néné Fatoumata Tall.
MF/MTN/ABB
