SENEGAL-DECENTRALISATION-REFLEXION
Tivaouane, 17 mai (APS)- L’enseignant-chercheur Mouhamed Lome engage une réflexion sur l’écart entre les mutations de nombreux territoires sénégalais et le découpage administratif les régissant, dans un essai qu’il vient de faire paraître aux Editions Mame Touty.
Intitulé “Ngaye Mékhé: entre territoire vécu et territoire subi – pour une reconnaissance administrative du Cayor des profondeurs”, cet essai de 170 pages vient enrichir le débat sur la décentralisation, l’aménagement du territoire et la modernisation de l’action publique au Sénégal.
L’auteur, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane (UNCHK) de Dakar, propose, au travers d’une analyse approfondie du cas de Ngaye Mékhé, une réflexion ambitieuse sur les mutations profondes que connaissent de nombreux territoires sénégalais, dont les dynamiques sociales, économiques et humaines évoluent beaucoup plus rapidement que les structures administratives chargées de les encadrer.
Historiquement ancrée dans le Cayor profond, Ngaye Mékhé apparaît dans cet ouvrage comme un espace en pleine transformation.
Longtemps perçue comme une localité périphérique, la ville s’est progressivement imposée comme un centre névralgique d’activités commerciales, artisanales et humaines.
Les marchés, les flux de transport, les échanges économiques ainsi que les solidarités sociales ont profondément redessiné son rôle dans l’organisation territoriale de la région, fait valoir l’auteur.
Mouhamed Lome souligne, pourtant, que cette vitalité économique et démographique ne trouve pas toujours un répondant adéquat dans l’organisation administrative actuelle.
Le constat de ce décalage entre le “territoire vécu” et le “territoire subi” est justement le fil conducteur autour duquel se construit la réflexion proposée dans cet ouvrage.
Le territoire vécu désigne l’espace tel qu’il est pratiqué et construit au quotidien par les populations: les lieux de commerce, les circuits économiques, les espaces de mobilité, les relations sociales et les dynamiques humaines qui façonnent concrètement la vie collective.
A l’inverse, le territoire subi renvoie à un découpage administratif souvent hérité d’époques anciennes, parfois coloniales ou postcoloniales, qui ne correspond plus parfaitement aux réalités contemporaines.
Selon Mouhamed Lome, cette inadéquation peut avoir des inconvénients sur la gouvernance locale, en termes de lenteurs administratives, d’éloignement des centres de décision, d’insuffisance des infrastructures, de difficultés dans la planification territoriale sans compter une faible adaptation des politiques publiques aux besoins réels des populations.
L’essai met ainsi en évidence une problématique nationale majeure, à savoir comment construire une gouvernance efficace, lorsque les territoires administratifs ne reflètent plus totalement les dynamiques humaines et économiques qui structurent les espaces de vie.
À travers le cas de Ngaye Mékhé, l’auteur invite à repenser la relation entre l’administration et le territoire dont elle a en charge la gestion.
Il défend l’idée qu’une meilleure reconnaissance institutionnelle des territoires émergents permettrait non seulement d’améliorer l’efficacité de l’action publique mais également, de renforcer la proximité entre les citoyens et les centres de décision.
L’ouvrage s’inscrit également dans un débat plus large sur la décentralisation au Sénégal, sachant que depuis plusieurs décennies, les politiques publiques cherchent à rapprocher l’administration des populations, afin de promouvoir un développement local plus équilibré.
L’auteur pense que cette ambition est, en partie, vouée à l’échec, si les cadres territoriaux restent figés, alors que les réalités économiques et sociales, elles, continuent d’évoluer rapidement.
Au-delà des questions purement administratives, le livre aborde aussi la notion de justice territoriale. Certaines localités, malgré leur dynamisme économique ou leur poids démographique croissant, continuent parfois d’occuper une place secondaire dans l’organisation institutionnelle.
A travers cette réflexion, Mouhamed Lome plaide pour une meilleure prise en compte des territoires qui participent activement à la création de richesses, à la mobilité des populations et à la structuration des échanges régionaux.
Son livre aborde enfin la forte portée symbolique et identitaire des territoires, en rappelant qu’un territoire ne se limite jamais à une simple délimitation géographique, mais porte aussi une mémoire collective, une histoire, une culture, des aspirations et un sentiment d’appartenance construit au fil du temps par les populations qui l’habitent et le font vivre au quotidien.
Par son approche à la fois historique, sociologique et prospective, cette publication dépasse largement le cadre d’une localité donnée, pour se projeter sur l’avenir même de la gouvernance territoriale au Sénégal.
Le livre interpelle les décideurs publics, les universitaires, les acteurs territoriaux et l’ensemble des citoyens sur la nécessité d’adapter les institutions aux réalités humaines contemporaines.
Il ouvre un débat essentiel sur le nécessaire équilibre entre héritage administratif, transformation sociale et modernisation de l’État.
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