SENEGAL-LITTERATURE-IDENTITE
Thiès, 10 août (APS) – Papa Samba Dembélé, enseignant et assistant psychosocial auprès des jeunes en difficulté établi au Canada, souligne dans son ouvrage, ‘’Les nombrils’’, l’urgence de préserver les racines africaines de la vie communautaire, face à un monde moderne gagné par la ‘’dispersion’’ et le ‘’piège de l’individualisme’’.
Publié en mai 2025 aux éditions Bouquinbec, ‘’Les nombrils’’, une nouvelle philosophique sous forme d’allégorie, met en scène la crise identitaire dans une société africaine, en proie à la modernité.
‘’Entre drame social, satire grinçante et quête initiatique, ‘Les nombrils’ est un conte philosophique sur l’identité, le piège de l’individualisme et l’urgence de préserver nos racines’’, a expliqué son auteur lors d’une séance de présentation dans la capitale du rail, en présence d’amis, d’acteurs du monde littéraire et de membres de sa famille.
‘’Quand on parle de racines, elles ne renvoient pas seulement aux arbres, mais à nos origines’’, a précisé Papa Samba Dembélé, natif de Thiès où il a étudié. Il a enseigné de 2006 à 2013 au Sénégal, avant d’aller s’établir dans le Grand nord blanc.
L’ouvrage de 42 pages met en scène un couple, Ibrahim et Nafsine qui se sont installés en ville, relâchant leurs liens avec leur village d’origine.
‘’Ils se réveillent un matin pour découvrir avec effroi que leurs nombrils ont mystérieusement disparu. Ce détail, pourtant si anodin, devient le symbole d’une perte identitaire vertigineuse”, note la couverture du livre. C’est le début d’un questionnement : est-ce une malédiction ? Une maladie inconnue et le fruit d’une sorcellerie ? Leur quête les plonge dans une société où tradition et modernité se heurtent et où la perte des racines peut mener à la dérive’’, indique-t-on.
‘’A force de vivre dans le culte de soi, de l’individualisme et le rythme effréné des métropoles, nous finissons par porter sur notre chair les cicatrices de nos oublis’’, tranche M. Dembélé.

‘’Si le drame touche Ibrahim et Nafsine, c’est parce qu’ils incarnent une trajectoire que beaucoup d’entre nous connaissent’’, poursuit-il.
‘’Partis de leur village natal pour réussir dans la capitale, ils sont peu à peu tombés dans le piège de la réussite bourgeoise et de l’individualisme’’, explique l’auteur.
Sur le plan psychologique, Ibrahim, explique-t-il, est ‘’l’image même de l’homme moderne, rassuré par ses réussites professionnelles et ses apparences’’. ‘’Il pense que pour être moderne, il faut regarder droit devant soi et accélérer”.
A un moment donné du livre, le vieux sage Sory dit au personnage principal, Ibrahim : ‘’tu as choisi de regarder en haut, au lieu de regarder en bas’’.
‘’Pourquoi regarder en bas ? Mon avenir est en haut, dans le ciel’’, rétorque ce dernier.
Les deux personnages Ibrahim et Nafsine sont ‘’les symboles d’une dérive contemporaine’’ marquée par la ‘’substitution de la présence réelle par la communication virtuelle’’ ou de ‘’la présence physique par le virement bancaire’’, a encore déploré Papa Samba Dembélé
Aux remontrances du vieux Sory, Nafsine relativise : ‘’Et pourtant nous appelons au village’’ et lui de revenir à la charge : ‘’il ne suffit pas d’appeler, il faut y aller et renouer avec vos racines’’.
L’auteur regrette le fait qu’‘’on ne prend plus le temps de faire des kilomètres pour serrer la main d’un aîné, pour s’asseoir sous l’arbre à palabres, comme par le passé où il n’y avait pas cette dispersion où tout le monde est concentré sur un téléphone’’.

‘’Ce sont des choses qu’il faut faire revenir, parce que cela créait ce lien-là’’, préconise-t-il contre le drame contemporain où l’’’on peut avoir une famille avec beaucoup de personnes et pourtant se sentir tout seul, parce qu’on ne prend pas le temps de discuter entre nous’’. Une situation absurde qu’il résume par l’exemple de ‘’gens assis côte à côte qui s’envoient des textos’’.
Pour lui, c’est autant de points de réflexion à discuter dans la société, et la génération qui a vécu avant l’avènement du téléphone portable peut, à son avis, mettre à profit son expérience, pour ‘’préserver cette richesse’’ .
Un clin d’œil aux émigrés
L’ouvrage parle aussi aux émigrés qui ont tourné le dos à leur patrie. M. Dembélé dont les voyages à travers le monde lui ont permis d’apprécier à sa juste valeur la beauté de son pays natal, rapporte avoir persuadé par la discussion des ressortissants sénégalais à Montréal de se résoudre à acheter le billet pour aller au Sénégal où ils ne sont pas retournés depuis longtemps.

L’auteur a profité de son ouvrage pour dénoncer ‘’l’indifférence’’ et la ‘’froideur de la bureaucratie’’ qui ‘’catégorisent’’ les problèmes, même face à l’urgence, et alerter sur le délaissement de la lecture dans une société numérique.
‘’Le message principal que je voulais transmettre [à travers cet ouvrage], a dit l’auteur à l’APS, c’est de ne jamais grandir seul, parce que l’individu ne naît jamais seul, il a besoin de sa communauté, de sa famille, des autres, l’être humain étant un être grégaire’’. Il parle même d’‘’avertissement’’ sur l’urgence de renouer avec les origines.
‘’Sans racines, quelle que soit sa puissance, l’arbre tombe face au vent’’, prévient le nouvelliste qui a choisi l’image de l’arbre, notamment le baobab, symbole de l’enracinement cher au poète président Léopold Sédar Senghor, pour la couverture de son livre.
Parlant d’un ‘’chef-d’œuvre’’, Amadou Gallo Fall, auteur et enseignant en langue et communication à l’Université Gaston Berger (UGB) et l’Ecole Polytechnique de Thiès (EPT) a dit ‘’rester sur [sa] faim’’, après avoir parcouru le livre en une nuit. ‘’Papa Samba nous donne le début de quelque chose’’, commente-t-il.

Par rapport à la forme, il voit dans son récit une ‘’texture cinématographique’’ qui rappelle Sembène Ousmane.
Papa Samba Dembélé dit avoir d’autres projets, surtout dans le domaine de la didactique africaine, un secteur dans lequel il évolue au Canada où il a cosigné des manuels didactiques.
ADI/HB/ASB/SMD
