SENEGAL-ENFANCE-REPORTAGE
Dakar, 12 .juin (APS) – À l’occasion de la Journée mondiale contre le travail des enfants, célébrée chaque 12 juin, Dakar continue d’offrir le spectacle ordinaire d’une enfance au travail : fillettes contraintes à la mendicité, vendeurs d’eau en sachet sillonnant les carrefours, cireurs de chaussures arpentant les trottoirs du Plateau ou apprentis mécaniciens dans des garages de fortune. Autant de visages d’un phénomène en recul à l’échelle mondiale, mais dont les manifestations demeurent visibles dans la capitale sénégalaise.
Il est un peu plus de 15 heures sur l’avenue Cheikh Anta Diop. Le flot des étudiants quittant les amphithéâtres se mêle aux usagers attendant un bus, et aux automobilistes coincés dans les embouteillages. Sur le trottoir, deux fillettes, sous le regard de leur mère assise à l’ombre d’un arbre, sollicitent les passants. Elles se glissent sous leurs bras, s’accrochent à leurs vêtements, insistent parfois jusqu’à se laisser entraîner sur quelques mètres. Ces femmes, le plus souvent d’origine nigérienne selon plusieurs riverains, prennent place contre un mur ou au pied d’un arbre et envoient mendier des enfants parfois âgés de moins de dix ans.
À l’arrêt de bus, vêtu d’une tunique traditionnelle, Cheikh Moustapha Solly, étudiant au département d’arabe de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, interpelle les pouvoirs publics. ‘’L’État doit prendre ses responsabilités, les aider, les mettre dans de bonnes conditions, créer des lieux où les regrouper’’, plaide-t-il, visiblement préoccupé par le sort de ces enfants qui traversent sans précaution des voies parmi les plus fréquentées de la capitale. ‘’Ce sont des enfants de 5 à 10 ans. Leur place n’est pas dans la rue’’, insiste-t-il.
Ces scènes, devenues presque ordinaires aux yeux des Dakarois, trouvent pourtant un écho dans les statistiques mondiales. Selon le rapport conjoint de l’Organisation internationale du travail (OIT) et de l’UNICEF sur les estimations mondiales 2024, publié en 2025, près de 138 millions d’enfants âgés de 5 à 17 ans étaient astreints au travail des enfants en 2024, soit environ 8 % de cette tranche d’âge. Parmi eux, 54 millions accomplissaient des travaux dangereux susceptibles de compromettre leur santé, leur sécurité ou leur développement.
L’Afrique subsaharienne, région la plus touchée
Le document relève néanmoins une évolution encourageante : le phénomène a reculé de plus de 22 millions de cas depuis 2020 et de près de moitié depuis l’an 2000. Ce rythme demeure toutefois insuffisant pour atteindre l’objectif fixé par les Nations unies d’éliminer le travail des enfants sous toutes ses formes. L’agriculture reste le premier secteur concerné à l’échelle mondiale, devant les services et l’industrie.
L’Afrique subsaharienne demeure de loin la région la plus touchée, avec environ 87 millions d’enfants concernés, soit près des deux tiers du total mondial et un enfant sur cinq. Au Sénégal, le cinquième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH-5), réalisé en 2023 par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, indique que le travail des enfants touche davantage les garçons (10,4 %) que les filles (7,0 %).
Les régions de Kaffrine (18,9 %) et de Tambacounda (16,0 %) affichent les taux les plus élevés. Faute d’enquête spécifique récente – la dernière remonte à 2005 –, les acteurs de la lutte rappellent que le phénomène revêt des formes multiples : mendicité des talibés, travail domestique précoce, activités dangereuses dans la pêche et l’aquaculture, mais aussi une multitude de petits métiers informels qui prospèrent dans les centres urbains.
Au rond-point de la Poste de la Médina, à la lisière du Plateau, sur le bord de la voie menant au Bus Rapid Transit, l’une de ces réalités s’expose à hauteur des bus Tata. Un garçon, pantalon bouffant et boubou assortis, brandit un sachet d’eau tiré d’un seau qu’il porte à bout de bras. ‘’Aywa ndo, aywa ndo’’ (Qui veut acheter de l’eau), répète-t-il dans un wolof approximatif aux piétons, motocyclistes et passagers qui montent et descendent des bus.
En ce début de période de chaleur, la vente d’eau en vrac dans la rue se développe. Le sachet d’eau est vendu à 50 francs CFA. Chaque paquet écoulé lui procure un bénéfice d’environ 1 500 francs CFA et, les bons jours, il affirme rentrer avec près de 5.000 francs CFA. De nationalité nigérienne, il explique que ses parents sont restés au pays et que c’est son grand-père qui l’a fait venir à Dakar. En dehors de cette activité, il travaille également au marché Sandaga où il participe à la préparation de brochettes.
Scolarisé pendant une courte période, il dit remettre l’intégralité de ses revenus à son aïeul. Il évoque avec fierté la valeur du travail et la solidarité de la communauté haoussa établie au Sénégal. Lorsqu’il est interrogé sur son âge, il hésite un instant avant de répondre : douze ans. Derrière son sourire timide transparaît pourtant une fatigue difficile à dissimuler. ‘’Je veux finir vite pour rentrer’’, glisse-t-il à voix basse.
La mendicité des enfants-talibés, un sujet qui suscite le débat
Dans les ruelles de la Médina, d’autres silhouettes apparaissent aux carrefours, devant les boutiques et à l’entrée des marchés. Vêtus de boubous souvent usés, une boîte de conserve ou un bol en plastique à la main, les talibés sillonnent le quartier par petits groupes. Certains récitent à voix basse les versets appris au daara, d’autres tendent timidement la main pour obtenir une pièce ou un peu de riz.
La pratique continue de diviser l’opinion. Assis devant son échoppe, un quinquagénaire invite à éviter les jugements hâtifs. Selon lui, la prise en charge des talibés au sein des daaras est profondément enracinée dans les traditions religieuses et dans les mécanismes de solidarité qui ont longtemps structuré les communautés sénégalaises. ‘’Nous avons toujours aidé les enfants des maîtres coraniques. Il ne faut pas tout condamner sans comprendre le contexte’’, estime-t-il.
À quelques rues de là, une employée de banque rejette fermement cette lecture.
‘’’Quelles que soient les justifications avancées, demander à des enfants de passer leurs journées à mendier est une forme d’exploitation. La tradition ne peut pas servir d’alibi lorsque la dignité, la sécurité et le droit à l’éducation des enfants sont en jeu’’, affirme-t-elle, plaidant pour des solutions qui préservent l’enseignement religieux tout en mettant fin à la mendicité infantile.
Au cœur du quartier administratif, la Place de l’Indépendance s’anime au rythme des fonctionnaires pressés, des marchands ambulants et des klaxons impatients. Le claquement des brosses à cirer fait partie du décor sonore. Assis sur un petit tabouret ou déambulant avec leur caisse en bois où s’entassent brosses, chiffons et boîtes de cirage, des enfants proposent de faire briller les chaussures pour quelques centaines de francs CFA.
‘’Avec ce que je gagne, je peux acheter un repas’’
‘’Quand je cire trois ou quatre paires dans la journée, je peux acheter mon repas’’, confie un adolescent rencontré près de la place. Certains disent travailler pour aider leurs parents. D’autres reconnaissent avoir quitté l’école depuis plusieurs années, parfois sans véritable perspective de retour.
Alassane Ndongue, agent d’un service administratif du Plateau, observe la scène avec une forme de résignation mêlée d’inquiétude. ‘’Beaucoup de Sénégalais ne savent même pas que le travail des enfants porte atteinte à leurs droits lorsqu’il les prive d’école. Pour certains, voir un enfant travailler est normal, surtout s’il contribue aux dépenses familiales. Un enfant n’est pas une main-d’œuvre : sa place est d’abord à l’école’’, dénonce-t-il.
Non loin de là, Fatim et Lansana, employés d’une société publique, considèrent que ces trajectoires sont aussi le révélateur des défaillances institutionnelles. ‘’Ce sont les frais de l’inefficacité du système éducatif’’, résument-ils, déplorant l’absence de perspectives offertes à certains jeunes issus de milieux défavorisés.
À Fass-Colobane, près du Canal IV, quelques rues se sont progressivement transformées en garages à ciel ouvert. Des mécaniciens s’affairent dans un ballet incessant : l’un desserre un pneu, un autre se glisse sous un véhicule, d’autres encore réparent, ressoudent ou remplacent des pièces usées. L’odeur de l’essence et de l’huile imprègne les lieux.
Parmi eux, deux enfants attirent l’attention : l’un paraît avoir une dizaine d’années, l’autre environ quinze ans. Le plus âgé intervient directement sur un véhicule tandis que le plus jeune, accroupi, assiste un adulte occupé à serrer un pneu. Ces ateliers informels, consacrés tantôt aux motos, tantôt aux voitures, se multiplient dans le secteur. Interpellés sur la présence de ces mineurs, les responsables évitent les détails et se contentent d’indiquer que les enfants leur ont été confiés par leurs parents afin d’apprendre un métier.
BAB/ABB/MTN
