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Dakar, 29 juil (APS) – Le profil des victimes de la traite des personnes évolue de manière rapide sous l’effet de la digitalisation qui favorise l’élargissement du public, cible d’un mode opératoire principalement tourné vers l’offre frauduleuse d’emploi en ligne, a analysé le chercheur Babacar Ndiaye, ancien expert de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC)
‘’Le profil des victimes de la traite des personnes évolue rapidement sous l’effet de la digitalisation, qui abolit les catégories classiques d’origine, de transit et de destination’’, a-t-il notamment déclaré lors d’un entretien accordé à l’APS dans le cadre de la célébration le jeudi 30 juillet de la Journée mondiale contre la traite des personnes.
‘’Derrière les escroqueries, des personnes prises au piège’’, est le thème de l’édition 2026 de cette journée. Il vise mettre en lumière le phénomène de la traite à des fins de criminalité forcée dans les réseaux d’escroquerie en ligne, souligne l’Organisation des Nations unies.
Il s’agit ainsi, à travers la célébration de cette journée, de sensibiliser le public sur la question tout en renforçant la protection des victimes, indique-t-on.
‘’Le mode opératoire dominant reste l’offre d’emploi frauduleuse en ligne, mais son public cible s’est élargi’’, a expliqué M. Ndiaye, consultant et chercheur en paix et sécurité.
S’intéressant par exemple au Nigeria, il assure que l’Agence nationale pour l’interdiction de la traite des personnes (NAPTIP) -une entité nigériane spécialisée dans la lutte contre la traite de personnes- a signalé un glissement notable : les trafiquants ciblent désormais des jeunes diplômés et technophiles, avec des promesses d’emplois lucratifs en informatique, marketing digital, trading de cryptomonnaies, service client, jeux vidéo et télécommunications, recrutés via réseaux sociaux et canaux de messagerie chiffrés.
‘’Ce n’est plus seulement une population vulnérable et peu qualifiée qui est visée, mais aussi une jeunesse urbaine instruite en quête d’opportunités’’, relève le spécialiste.
Au Sénégal et dans la sous-région, un schéma spécifique est venu s’y ajouter, fait-il savoir, évoquant ‘’l’exploitation frauduleuse de marques commerciales légitimes, à travers des plateformes de vente directe, pour se donner une fausse crédibilité et tromper les victimes avec de fausses offres de visa, de voyage, d’études ou d’emploi — à l’image des nombreux cas liés au réseau QNET détectés dans plusieurs villes sénégalaises’’.
D’autres schémas classiques persistent, comme les fausses promesses de bourses d’études ou de contrats de travail domestique au Moyen-Orient. M. Ndiaye cite le cas ivoirien, où des victimes ayant payé jusqu’à 9 000 dollars à de faux recruteurs ont ensuite été contraintes de mettre en scène leur ‘’réussite’’ dans des restaurants et hôtels de luxe, afin de recruter à leur tour d’autres victimes.
Selon lui, la digitalisation abolit les catégories classiques d’origine, de transit et de destination. L’ONUDC documente selon lui un modèle de ‘’franchise’’ criminelle où les mêmes réseaux financiers et opérationnels servent à la fois la fraude cyber, la traite, le trafic de migrants et le blanchiment d’argent, rendant les flux plus difficiles à tracer.
‘’Un même individu peut ainsi être recruté en Afrique de l’Ouest, transiter par le Moyen-Orient, être exploité en Asie du Sud-Est, tout en arnaquant des victimes en Europe’’ indique t-il.
Babacar Ndiaye s’attarde également sur le rôle croissant de l’intelligence artificielle, pointée par le secrétaire général des Nations unies comme facteur de propagation rapide des arnaques, ainsi que l’usage du stablecoin USDT (monnaie stable de crypto-monnaie), devenu un outil privilégié de règlement et de blanchiment, qui déterritorialise davantage encore les flux financiers issus de la traite.
Une industrie criminelle mondialisée et pesant plusieurs dizaines de milliards de dollars
L’ancien expert de l’ONUDC alerte en même temps sur l’ampleur d’un phénomène en expansion rapide, où la traite des êtres humains sert désormais de rouage à des réseaux d’escroquerie financière transnationaux.
‘’Selon les données les plus récentes de l’ONUDC, publiées en juillet 2026, les produits criminels générés par ces arnaques en ligne sont estimés entre 88,3 et 114,1 milliards de dollars pour la seule année 2025 en Asie de l’Est et du Sud-Est, en Australie et en Nouvelle-Zélande’’, poursuit-il.
Ce montant selon M. Ndiaye a triplé en deux ans, contre 18 à 37 milliards estimés en 2023. ‘’L’agence onusienne a identifié des ressortissants d’au moins 80 pays impliqués dans ces réseaux, dont les filières de recrutement transitent par des hubs en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique’’.
Babacar Ndiaye souligne que les chiffres officiels restent probablement en-deçà de la réalité, notant qu’une organisation de défense des droits citée par Reuters en juin 2026 estimait à plus de 5 300 le nombre de personnes encore piégées près de la frontière birmano-thaïlandaise, plus d’un an après une opération multinationale censée en libérer des milliers.
Par ailleurs, un rapport du Haut-commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) pointe une complicité entre groupes criminels et fonctionnaires locaux, qui biaise les statistiques disponibles. ‘’Ce modèle criminel gagne désormais l’Afrique de l’Ouest, selon l’expert, qui cite le cas du Nigeria comme emblématique’’.
‘’En 2025, la NAPTIP a démantelé un réseau de criminels chinois opérant des arnaques en ligne visant des victimes nigérianes et étrangères’’ a t-il rappelé.
Ces réseaux, organisés en véritables ‘’scam kingdoms’’ ou ‘’académies’’ de la fraude, également présents au Ghana, s’inscrivent selon M. Ndiaye dans une criminalité transnationale intégrée, où la traite n’est qu’un maillon de syndicats impliqués aussi dans le trafic de drogue, la contrebande et la criminalité financière.
Il a relevé en particulier l’infiltration croissante de réseaux criminels chinois dans les économies illicites ouest-africaines, un phénomène qui confirme selon lui le caractère désormais mondial de ce modèle criminel.
La CEDEAO appelée à passer des textes aux actes
Babacar Ndiaye a ainsi appelé les États d’Afrique de l’Ouest à combler l’écart entre un cadre normatif régional jugé solide et une mise en œuvre opérationnelle jugée insuffisante.
Le Plan d’action de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), adopté à Dakar en 2001 puis actualisé depuis, reste, a-t-il signalé, la charpente normative régionale, appuyée depuis plus d’une décennie par des partenaires techniques et financiers.
‘’Sa mise en œuvre est coordonnée par le Réseau régional des institutions focales nationales contre la traite (RNNI-TIP+), dont la 17ᵉ réunion annuelle, tenue à Lagos en septembre 2025, a permis une revue des progrès réalisés par les États membres, mettant en évidence acquis et lacunes de la région en matière de prévention, de protection des victimes, de poursuite des trafiquants et de coopération transfrontalière’’, fait-il remarquer.
Pour le chercheur en paix et sécurité, les lacunes identifiées restent structurelles : nécessité de systèmes de collecte et de gestion de données plus efficaces pour suivre le phénomène, et reconnaissance que traite, violences basées sur le genre et violences contre les enfants forment des problématiques imbriquées exigeant des réponses intersectorielles coordonnées.
‘’ Les allocations budgétaires dédiées aux plans d’action nationaux restent par ailleurs, pour la grande majorité des États, largement en-deçà des besoins, rendant le financement de la lutte largement tributaire de l’aide internationale’’, déplore-t-il.
Sur le plan des outils d’enquête, l’expert estime que les cadres actuels ne sont pas obsolètes mais dépassés par la vitesse de l’adaptation criminelle, plaidant pour un renforcement des capacités de veille stratégique et de cyber-opérations des services répressifs, une coopération judiciaire et policière transfrontalière renforcée, ainsi qu’une stratégie continue de mobilisation sociale adaptée aux contextes socioculturels des zones à risque.
Il relève que les opérations coup de poing permettent des arrestations massives ponctuelles, alors que les réseaux reprennent fréquemment leurs activités ou se relocalisent, d’où la nécessité, selon lui, de ‘’repenser entièrement’’ l’approche, appelant à l’identification systématique des victimes, la traçabilité financière des cryptoactifs et des mécanismes d’enquête proactive conjointe.
S’il ne fallait retenir qu’un message à l’adresse des décideurs publics, précise M. Ndiaye, ce serait celui-ci : ‘’l’urgence n’est plus normative mais opérationnelle, avec un besoin de financement soutenu des mécanismes de référencement des victimes, d’interopérabilité des données entre polices nationales et d’une volonté politique homogène entre États membres’’.
Le premier facteur de vulnérabilité demeure économique, selon le témoignage de la NAPTIP, faisant allusion au chômage des jeunes, à la migration irrégulière et à l’usage détourné des plateformes numériques qui élargissent le vivier de personnes vulnérables. Cette dynamique, selon l’expert sénégalais, appelle à des investissements en emploi et en compétences, et non seulement en répression.
De ce point de vue, la réponse durable à la traite, conclut Babacar Ndiaye, passe par l’éradication de ses causes profondes : la pauvreté et le manque d’opportunités, résultant de la mauvaise gouvernance et du sous-développement.
MF/AKS/SMD

