SENEGAL-SOCIETE--MEMOIRE
Tivaouane, 15 sept (APS) — Des récitals du Saint Coran ont résonné, lundi, dans plusieurs quartiers, mosquées et foyers religieux de Tivaouane, à l’occasion de la journée prière et de recueillement observée à la mémoire de Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh, dont la vie et l’œuvre continuent d’inspirer bien des actions spirituelles et sociales au Sénégal.
Vingt-neuf ans après son rappel à Dieu, la cité religieuse tidiane s’est souvenu du parcours de celui que les Sénégalais appelaient affectueusement “Mame Abdou”, ancien khalife général des Tidjanes, dont le magistère demeure associé à la transmission religieuse, à la paix sociale, au dialogue et à la cohésion nationale.
Dans plusieurs maisons, “daaras” (écoles coraniques) et lieux de culte de Tivaouane, des fidèles se sont retrouvés pour réciter des versets coraniques, formuler des prières et évoquer le souvenir d’un homme dont l’existence, selon les témoignages recueillis dans la cité religieuse, fut profondément arrimée au Coran et à la Sunna, les deux sources principales de la religion musulmane.
Il s’agit moins d’une célébration personnelle que d’un moment de souvenir, de rappel et de retour sur une trajectoire spirituelle et humaine dont l’empreinte demeure perceptible dans la société sénégalaise.
93 ans de vie, dont 40 de khalifat
Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh aura vécu 93 ans, dont 40 en tant que khalife général des Tidianes.
Son parcours est souvent associé à la constance et à la conformité de ses intentions à ses paroles et actes. Une cohérence présentée comme l’un des fondements de son autorité morale.
Fils de Maodo El Hadji Malick Sy, il s’était inscrit dans la continuité de l’œuvre de son père, notamment la transmission du savoir religieux, l’éducation spirituelle et morale des fidèles et le service de la communauté.
Il s’était évertué à s’inscrire dans la ligne du modèle prophétique, en plaçant le Coran et la Sunna au cœur de son enseignement, et en faisant de la pratique religieuse et du comportement quotidien les deux dimensions complémentaires d’une même exigence.
Sa fidélité à l’enseignement prophétique explique toute la place qu’occupent le rappel et la transmission de son attitude dans la tradition de Tivaouane, en lieu et place de la seule célébration d’une personne.
Le seul anniversaire célébré dans la tradition de Maodo El Hadji Malick Sy étant celui de la naissance du Prophète Muhammad (PSL).
Un médiateur respecté
Au-delà de sa dimension religieuse, Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh a marqué l’histoire contemporaine du Sénégal par son rôle de régulateur social.
La crise de 1988 demeure l’un des épisodes les plus emblématiques de son action.
Alors que le pays traversait une profonde crise estudiantine et syndicale, il avait reçu des responsables du mouvement estudiantin dans sa résidence de Diacksao.
Cette démarche fondée sur l’écoute et le dialogue direct est restée dans les mémoires sous le nom de “méthode Diacksao”.
Elle illustre une conception de la médiation dans laquelle le guide religieux plutôt que de se substituer aux institutions, met son autorité morale au service de la recherche d’une solution pacifique.
En 1988, au milieu des contestations post-électorales et d’une crise profonde du système éducatif, Mame Abdou s’était gardé de donner une consigne de vote, nonobstant son influence.
Sa posture de neutralité avait consolidé son statut d’interlocuteur des différentes sensibilités de la société, aux positions parfois antagonistes.
Cette ligne de démarcation tracée entre autorité religieuse et pouvoir politique est un des aspects importants de son héritage.
Sur le plan social, son intervention avait été sollicitée pour apaiser un front social en ébullition.
Le bras de fer opposant l’État aux travailleurs de la SUTELEC, le syndicat des travailleurs de l’électricité, sous la houlette de Mademba Sock, avait mis en exergue son rôle de médiateur, alors que les mécanismes classiques de dialogue social semblaient atteindre leurs limites.
Après l’assassinat de Me Babacar Sèye, vice-président du Conseil constitutionnel, en mai 1993, sa parole s’était également inscrite dans une démarche d’apaisement, avec des appels au calme, au respect de la justice et à la recherche de la vérité.
En 1989, alors que les évènements sénégalo-mauritaniens avaient conduit les deux pays au bord d’un conflit armé, Serigne Abdoul Aziz Sy avait entrepris des démarches en faveur de l’apaisement.
Le magistère de Mame Abdou allait justement au-delà des frontières nationales, avec ses tentatives en faveur de la paix lors de la guerre Iran-Irak, et ses messages adressés à des dirigeants étrangers. Par son approche, le religieux abordait la recherche de la paix non pas comme une simple question politique, mais comme une exigence morale et spirituelle.
Vingt-neuf ans après son rappel à Dieu, la mémoire de Mame Abdou demeure particulièrement vivace à travers le pays et plus particulièrement à Tivaouane.
Dans un Sénégal en proie à de nouvelles formes de tensions, son parcours offre une source d’inspiration quant à la place de l’autorité morale dans la médiation et le dialogue, pour la prévention des crises.
MKB/ADI/BK
