Salma Sylla : la tête dans les étoiles, les pieds sur terre
Salma Sylla : la tête dans les étoiles, les pieds sur terre

SENEGAL-GENRE-PROFIL

Par Bakary Badji

Dakar, 8 mai (APS) -Première femme docteur en Astrophysique du Sénégal, Salma Sylla Mbaye, presque quadra, a présenté, le 2 mai dernier, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) une thèse auréolée d’une mention ‘’Très honorable avec les félicitations du jury’’. Si elle a la tête dans les étoiles, cette jeune femme de 36 ans a bel et bien aussi les pieds sur terre.  

Taille élancée rehaussée par des chaussures à talons, perruque assortie à son teint noir, le sourire constant, la jeune chercheuse entre dans le hall du bâtiment principal de la Faculté des sciences et techniques avec la fierté de celles qui savent désormais que leur nom est inscrit en lettres d’or, dans les annales de temple du savoir. 

Le port vestimentaire élégant, la parole posée, le verbe précis, Salma Sylla brille en cette après-midi post-soutenance comme une étoile. Moins de deux mois avant sa brillante soutenance de thèse, le 24 mars dernier, la NASA baptise un astéroïde du non de la Sénégalaise. Un signe prémonitoire ? Un honneur pour l’astrophysicienne sénégalaise qui devient le deuxième scientifique du pays à le porter après son collègue Maram Kairé, en 2021. 

Salma Sylla : la tête dans les étoiles, les pieds sur terre

Salma Sylla reçoit dans la salle du conseil de la faculté, lumineuse et calme, un espace propice à un partage de sa trajectoire inspirante, qui l’a menée de son Kaffrine natal aux laboratoires de Dakar, Bruxelles, Paris et Rabat.

Ce périple estudiantin et pré-professionnel a accouché de sa thèse intitulée ‘’Étude de phénomènes transitoires en astrophysique : flashs d’impact et binarité dans les étoiles RR Lyrae’’. Cette étude académique sonde, dit-elle, les éclats fugaces du cosmos, ces lueurs brèves que les anciens prenaient pour des présages et que la science moderne décrypte comme autant de messages venus de la profondeur du temps. 

Soutenue en co-tutelle entre l’Afrique et l’Europe devant un jury composé d’experts de la Belgique, du Bénin, de la France, du Maroc et du Sénégal, la thèse de Salma Sylla traque ces phénomènes éphémères que les astrophysiciens nomment transitoires : flashs d’impact à la surface des planètes, binarité dans les étoiles RR Lyrae, ces astres pulsants dont les variations rythmiques servent de chandelles standards pour mesurer les distances cosmiques. 

Ce travail de longue exposition consiste à accumuler patiemment la lumière d’événements rares jusqu’à révéler ce que l’œil nu ne saurait percevoir.

Des nuits étoilées de Kaffrine aux grands observatoires spatiaux

L’enfance de Salma Sylla se passe auprès de ses grands-parents à Kaffrine, dans une région où la voie lactée se déploie chaque nuit avec une générosité que les villes, désormais, ne connaissent plus. Ici, la nuit, le temps est chaud, poussant la famille à en passer une partie à la belle étoile. ‘’On s’amusait à compter les étoiles’’, se souvient-elle.

Cette communion précoce avec le cosmos sème en elle les premières graines d’une vocation que rien, par la suite, ne viendra éteindre.

Avant l’entrée en sixième, elle rejoint ses parents à Thiès où elle intègre plus tard le lycée Malick Sy. La lycéenne excelle dans les matières scientifiques, particulièrement les mathématiques. ‘’Il y avait une émulation entre garçons et filles. Nous ne voulions pas qu’ils soient devant’’, dit-elle. Cette ambiance façonne son âme de scientifique combative et solidaire.

Le Baccalauréat en poche, elle rallie l’UCAD pour des études de sciences physiques. Elle y décroche une maîtrise en physique appliquée, puis un diplôme d’études approfondies (DEA) en physique atomique et nucléaire en 2011, sous la direction du professeur Ababacar Sadikh Ndao. Son mémoire a porté sur l’étude des diodes électroluminescentes en imagerie et microscopie optique. 

Sa soif de connaissances la mène à l’École supérieure multinationale des télécommunications (ESMT) de Dakar. Elle obtient un diplôme d’ingénieur en téléinformatique, compétence numérique qu’elle mettra plus tard au service de l’analyse des signaux célestes.

Puis, vient le temps de la pratique et le début d’une carrière professionnelle. Durant cinq ans, Salma Sylla exerce comme ingénieure téléinformatique à la Direction de l’informatique et des systèmes d’information de l’UCAD, mais c’est le ciel et ce qui s’y passe qui l’attirent. 

Inspiration féminine

Le tournant arrive lors d’une conférence internationale organisée par le directeur de l’Institut de technologie nucléaire appliquée (ITNA) où elle s’est inscrite. Une astrophysicienne belge y intervient. ‘’J’étais inspirée par cette femme’’, confie Salma Sylla, replongeant presque dans ce moment où elle s’est décidée à suivre le même parcours. La rencontre joue le rôle de catalyseur pour l’étudiante sénégalaise pleine d’ambitions.

L’astronomie n’étant pas enseignée dans les universités sénégalaises, la chercheuse trace patiemment sa trajectoire. ‘’Je savais que plus tard j’allais faire ce doctorat, même si ça allait me prendre des échelles astronomiques’’, confie-t-elle dans un sourire. 

Une bourse dans une université belge lui permet de suivre une formation de base en astronomie. Puis vient la bourse du ministère sénégalais de l’Enseignement supérieur suivie de celle de l’ambassade de France, qui lui ouvrent les portes de l’Observatoire de Paris et du pic du Midi dans les Hautes-Pyrénées, des stations en altitude comme des fenêtres ouvertes sur les confins de l’univers. 

La bourse de l’Organisation pour les femmes en sciences pour le monde en développement (OWSD, en anglais) complète son apprentissage par des séjours au Maroc. Chaque voyage est une nouvelle aventure qui projette la chercheuse vers une orbite suivante, plus haute, plus large, plus lumineuse.

‘’L’astronomie est une science prestigieuse. Elle exige des moyens’’, selon Salma Sylla. D’où l’importance des collaborations et des adhésions à des sociétés savantes telles que l’Union astronomique internationale, dont elle s’occupe de la vulgarisation, l’African Network for Women in Astronomy, Association des femmes pour la promotion des sciences et de la technologie au Sénégal (AFSTECH-Sénégal), le Comité exécutif de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques. 

Ambassadrice de l’OWSD, elle incarne cette idée de la recherche moderne qui promeut le travail en consortium ‘’Si on collabore, on peut faire des choses beaucoup plus impactantes’’, souligne-t-elle.

Chercheuse ‘’résiliente’’

Le professeur Ababacar Sadikh Ndao, qui accompagne Salma Sylla depuis sa maîtrise obtenue en 2009, dépeint une chercheuse ‘’discrète et silencieuse’’, dotée d’une ‘’ténacité tranquille’’. ‘’Résiliente, elle encaisse les difficultés sans vaciller, transformant chaque obstacle en question’’, témoigne-t-il. 

‘’Madame Salma Sylla Mbaye, ajoute son directeur de thèse, démontre qu’il est possible de mener des recherches de haut niveau depuis le continent, en s’appuyant sur un encadrement local solide, des collaborations internationales actives et une intégration dans les réseaux scientifiques mondiaux’’.

Un message politique autant que scientifique, à l’heure où l’Afrique entend cesser d’être seulement spectatrice du grand récit cosmique pour en devenir co-auteure.

Mère de famille, Salma Sylla a souvent dû s’arracher du foyer pour les missions à l’étranger. ‘’Même s’il n’est pas évident de partir en voyage et laisser ses enfants à la maison, le travail de recherche en vaut la chandelle’’, reconnaît-elle. L’entourage familial, son époux installé aux États-Unis d’Amérique qui l’a accompagné avec leur fille lors de son premier séjour scientifique au Maroc, ses parents, ses superviseurs, la soutiennent. 

À la question de savoir si elle a parfois douté de pouvoir aller jusqu’au bout, sa réponse fuse, sans hésitation : ‘’Je peux dire que je suis quelqu’un qui a toujours aimé les études. Je savais que j’allais y arriver, même si ça allait me prendre des échelles astronomiques’’. Son sentiment dominant, après la soutenance ? ‘’Un soulagement d’avoir rendu heureuses toutes les personnes qui ont contribué à ce succès’’, dit-elle reconnaissante.

Professeur vacataire au département de physique de l’UCAD, la chercheuse rêve désormais d’un poste de permanent et, à plus grande échelle, d’un laboratoire et d’un observatoire au service du Sénégal et de l’Afrique de l’Ouest. 

‘’Mon grand souhait est vraiment de rester ici. Mon pays a investi sur moi, c’est à mon tour de guider d’autres étudiants’’, affirme-t-elle. La pose de la première pierre de l’Observatoire astronomique sénégalais, à Khombole, dans la région de Thiès (ouest), le 13 novembre 2025, lui procure un espoir de grandeur pour l’écosystème scientifique national. Comme tout astrophysicien, elle nourrit le rêve d’aller sur Mars, ‘’vivre l’expérience de l’espace’’. 

Aux jeunes filles : ‘’Tout est possible, il faut juste y croire’’

En attendant, la pionnière entend produire davantage d’articles scientifiques, encadrer des étudiants en master et en doctorat, et bâtir sur le sol sénégalais un véritable environnement de recherche en astrophysique. La récente mission Artemis, qui a vu une femme se rendre pour la première fois sur la Lune, lui parle comme personne. 

Aux jeunes filles sénégalaises, nombreuses au collège et rares dans les cycles supérieurs, Salma Sylla adresse ce message d’une sobriété lumineuse : ‘’Ce n’est pas facile, mais c’est possible. Il suffit d’y croire et de travailler dur’’. 

Dans la vie de tous les jours, la chercheuse goûte aux choses simples. D’ethnie mandingue, elle avoue volontiers sa préférence pour le soupou kandia, ce plat du Sénégal à base de riz blanc et de sauce gombo. 

Au plus profond d’une conversation sur ses hobbies, elle ne peut s’empêcher de parler d’astronomie, d’astrophysique, de science.

‘’Il y a encore tellement de choses à connaître. À l’échelle astronomique, il y a beaucoup à découvrir. Et quand je regarde le ciel, ça me donne envie de travailler, travailler encore pour apporter ma touche à la recherche dans le domaine spatial’’, dit la scientifique. 

Passionnée comme elle l’est, nul doute qu’après avoir été la première femme docteure en astrophysique du Sénégal, Salma Sylla n’a pas fini d’inscrire son nom au firmament de la science. 

BAB/ABB/HB/MTN