SENEGAL-MUSIQUE-PORTRAIT
Dakar, 21 juin (APS) – De petite taille dans son jean assorti d’un haut rouge, Marie Dia, l’air timide, se faufile sur la scène de la maison des cultures urbaines de Ouakam, à l’occasion du démarrage de la deuxième édition du Festival international des arts et sports urbains de Dakar (Urbanoiz), pour brancher des fils ou des câbles.
Il lui revient de vérifier du bon emplacement du projecteur pour un éclairage adéquat de la scène et des musiciens, avec l’aide d’autres filles qui suivent ses pas dans ce métier de régisseuse lumière et son et de garçons qui attendent ses directives.
Marie Dia, pionnière dans son domaine, a embrassé le métier d’ingénieur en régie lumière et son en 2022-2023, sans vraiment savoir de quoi il s’agissait.
C’est par hasard qu’elle atterrit dans ce métier qui désormais la passionne tellement qu’il lui a fait oublier son rêve de devenir gendarme.
En ce jour de commémoration de la Fête de la musique, l’APS braque tous les projecteurs sur cette femme de l’ombre dont l’ambition est d’attirer de personnes de son genre dans son métier.
Cette ancienne étudiante en deuxième année à la faculté des Sciences juridiques de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar a été littéralement poussée vers ce métier par les grèves interminables et les vacances prolongées à ne rien faire.
Elle tombe alors sur l’annonce d’une formation de six mois en certification professionnelle en régie lumière de l’association “Impact Talent”. Elle n’hésite pas et se lance.
“Quand je me suis inscrite, je ne savais pas exactement c’était quoi la régie lumière. Je n’avais jamais entendu parler, c’était la première fois. Je me suis inscrite pour juste meubler le temps”, dit-elle.
Mais ne pouvant allier sa nouvelle formation avec ses études de droit, elle abandonne les cours à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. “C’était compliqué. Je me suis rendu compte que j’aimais trop la lumière, et comme j’avais les bases, je me suis lancée”, dit-elle.
S’adapter et se surpasser pour l”exemple
Elle décide alors de se consacrer totalement à son nouveau métier, même si le rêve de son père était de la voir devenir juriste. L’occasion faisant le larron, Amadou Fall Ba, coordonnateur de “Sénégal Impact talent”, une initiative dédiée à la promotion des jeunes talents émergents, lui demande de rejoindre son équipe, après avoir lancé BTS dans cette filière.
Originaire de Notto Diobass, dans la région de Thiès, cette native de Rufisque multiplie alors les stages et atterrit en France pour un apprentissage de six mois en régie lumière au Théâtre Corbeil-Essonnes de Evry. C’était par le biais de France Volontaires, car Marie s’est déjà engagée dans une mission de volontariat de 2024 à 2025.
C’est là qu’elle fait la connaissance de Khoudia Touré, danseuse et chorégraphe franco-sénégalaise avec laquelle elle entame une collaboration dès son retour au Sénégal, en assurant la régie lumière et son de la pièce “Óró”, présentée au dernier Marché des arts du spectacle africain d’Abidjan (MASA) en avril dernier et qui explore les multiples états du corps de l’homme pour traduire l’indicible et donner forme à une parole souvent contenue.
Les deux femmes connectées grâce à Amadou Fall Ba, travaillent alors ensemble sur plusieurs dates en Afrique, notamment au Rwanda, en Ethiopie, au Mali, en Côte d’Ivoire, à Saint-Louis et à Toubab Dialaw au Sénégal.
“Je suis devenue presque leur régisseuse pendant tous les spectacles de leur tournée”, une collaboration qui a prolongée par la suite et qui, de son aveu, compte parmi les plus marquantes de sa carrière.
“On est obligé de nous habituer constamment. A chaque fois, on a de nouveaux matériaux, de nouvelles manières de travailler. On ne respecte plus les plans de feu établi à la base, donc ça me permet de m’adapter et de me surpasser, de me dire que je peux le faire. Et c’est un moyen aussi de pouvoir voir les autres matériaux, d’apprendre pour partager ensuite”, explique Marie, qui a un penchant pour les spectacles de danse même si elle n’exclut pas de travailler en dehors des cultures urbaines.
Elle affirme avoir déjà travaillé avec le chanteur sénégalais Fada Freddy, en France, avec Dialaw festival aussi à Toubab Dialaw, et pendant la Biennale africaine de la danse organisée en mai dernier par l’Ecole des sables dans cette localité située à environ 47 kilomètres au sud de Dakar.
Elle a aussi travaillé avec la compagnie de danse panafricaine Ateca, pour une tournée au Maroc, à Marrakech, Rabat et Casablanca.
L’ingénieure son et lumière voit dans ces collaborations autant d’opportunités pour se surpasser et se montrer à la hauteur de ce qui est attendu d’elle, de manière à servir d’exemple et à inspire d’autres filles.
“C’était un peu compliqué de travailler quand même. Le fait que je sois une femme et tout, ça posait problème souvent à certains”, raconte-t-elle en revenant sur sa trajectoire dans un métier “assez compliqué et complexe”, malheureusement pas connu de beaucoup de monde.
Marie Dia a fait les frais de cette situation, y compris au sein de sa propre famille.
Transmettre des émotions par la lumière
“Même là où je vivais en France pendant mon stage, les gens ne savaient pas très bien ce que je faisais comme métier, car je quittais la maison le matin et je revenais le soir. Il se demandait ce que je faisais et menaçaient même de me dénoncer à mon père”, explique-t-elle.
Les perceptions ont depuis commencé à changer, à mesure que les femmes s’intéressent à la régie. La preuve, signale-t-elle, c’est que les femmes, avec neuf étudiantes, sont désormais majoritaires dans la cohorte mise en place par l’association Impact Talent pour la formation en régie.
Marie ne s’en satisfait pas, toujours encline à encourager davantage de femmes à investir ce créneau pour prendre leur place dans un métier où les hommes dominent.
“Je me dis que même les hommes n’ont pas leur place ici. C’est à nous de gérer. Donc, j’essaie de faire de mon mieux à chaque fois, de me surpasser, de me dire que je peux faire plus”, confie-t-elle, en faisant remarquer que les préjugés ont la tête dure quand sur les installations, les hommes sont parfois chargés de certaines tâches, comme porter du matériel lourd par exemple, sous prétexte que ce travail n’est pas adapté aux femmes.
La régisseuse appelle à casser ces préjugés constatés dans la société sénégalaise
Marie Dia, aujourd’hui marée, a la chance, affirme-t-elle, de pouvoir compter sur un mari qui comprend mieux les réalités du milieu en tant qu’infographiste.
Le travail de la régie demande des aptitudes techniques précises, mais aussi une certaine touche artistique, pour traduire en lumière et son les émotions. “Chaque lumière a une signification. Cela dépend des émotions que tu veux transmettre”, explique la native de Rufisque (sortie de Dakar), en citant ses mentors, dont le Français Jacques Duvergé, éclairagiste et régisseur général de scènes vivantes qui l’avait pris sous son aile lors de son stage en France.
“Il m’a beaucoup épaulée. Il m’a permis carrément de commencer à me mettre à l’épreuve, parce qu’au début, j’avais ce problème Je ne parlais pas très fort. J’avais du mal à m’exprimer devant les gens. Maintenant, si j’arrive à parler, c’est grâce à lui”, dit-il, dans une sorte d’hommage.
Même si le métier ne nourrit pas son homme, Marie compte sur le petit commerce qu’elle exerce en parallèle, pour s’en sortir et diversifier ses sources de revenus.
Mais le plus important à ses yeux, c’est que son père a désormais une meilleure compréhension du métier de sa fille dont il partage les photos avec ses amis.
FKS/BK/SBS
