Marché du doublage, la “voix” sénégalaise en quête de sa signature
Marché du doublage, la “voix” sénégalaise en quête de sa signature

SENEGAL-CINEMA

Par Mansoura FALL

Dakar, 27 août (APS) – L’industrie audiovisuelle africaine connaît une croissance remarquée, entrainant dans son développement le secteur du doublage et de la voix-off, un maillon essentiel de ce domaine d’activité, bien que souvent sous-estimé et cherchant sa voix dans des pays comme le Sénégal.

Dans un petit quartier sur l’île de Ngor, au bord de l’eau, un bâtiment sous forme de poste d’observation. Sauf qu’à l’intérieur, ce ne sont pas les navires que l’on guette, mais des voix.

Tout en haut au dernier étage, la baie est teintée de bleu, un bleu du matin. L’océan, calme, presque immobile, silencieux, comme s’il retenait son souffle, s’étend à perte de vue à travers cette baie vitrée.

Derrière la lourde porte capitonnée, l’équipe de doubleurs entre et se prépare. Une peinture acoustique bleue cobalt recouvre les murs, et au centre, un pupitre, un microphone suspendu à sa perche et un écran montrant une scène d’animation. C’est le cœur de l’installation, tout est serré, précis. Ici, tout est feutré, mat, silencieux.

C’est dans ce petit espace que l’illusion prend forme. Un acteur de voix expérimenté arrive en premier, son nom Abdoulaye Diakhaté. Il pose son sac discrètement, hoche la tête et salue l’ingénieur du son. Les gestes sont sûrs, économiques. On sent l’habitude, presque un rituel. Il s’échauffe à voix basse, roule les consonnes, vérifie les respirations. Le microphone n’est pas un objet technique devant lui : c’est un partenaire. Il sait à quelle distance se tenir, quand tourner légèrement la tête pour éviter les plosives, quand se rapprocher pour chuchoter et quand reculer pour laisser exploser les émotions.

Deux jeunes acteurs assis à côté l’observent attentivement, attendant leur tour en silence. Les yeux écarquillés, ils découvrent un monde à la fois exaltant et terrifiant. Les écouteurs sur l’un deux paraissent énormes sur ses oreilles. La hauteur du pupitre est relevée, le microphone légèrement abaissé. La directrice artistique d’origine européenne parle doucement, réconforte, explique. Ici, chaque détail compte : un simple froissement de vêtement peut être entendu, une respiration libre ruine une prise encore meilleure. “On tourne”, annonce la salle de contrôle. Le ton est donné. Le personnage ouvre la bouche à l’écran.  L’acteur chevronné émerge au bon moment. Il synchronise les mouvements de la bouche avec sa voix, l’émotion et le rythme. En quelques secondes, il devient quelqu’un d’autre. La beauté du doublage est que l’acteur doit, en d’autres termes, disparaître sans être vu.

Puis c’est au tour de l’enfant. La scène est plus courte, trois lignes simples. Mais ensuite, la technique le rappelle rapidement : il parle trop tôt, puis trop tard. Ils recommencent. La directrice artistique (DA) intervient, à une distance respectueuse. Elle explique comment entendre les bips, comment respirer avant la réplique, comment “penser” l’émotion, avant de la prononcer.

L’océan roule doucement dehors. A l’intérieur, l’enfant réessaie. Cette fois, la voix est juste et correcte. Dans la salle de contrôle, un sourire. L’ingénieur du son marque la prise, fait un léger ajustement des niveaux. Le travail technique se poursuivra : montage, choix des meilleures prises, réglage très subtil de l’image pour l’adapter. Le doublage est un art où la technologie sert l’émotion et jamais l’inverse. Les heures passent, les voix se mêlent, les personnages se forment. Le studio se transforme en un petit théâtre, dépourvu de décors et de costumes mais d’une intensité inhabituelle. Dehors, la lumière a changé. Le soleil se couche sur le rivage, et les sons des vagues reprennent.

C’est dans ce même esprit que chaque jour, à Dakar, de nombreuses structures actives dans la production audiovisuelle offrent des services de doublage et d’audio de haute qualité.

Le doublage, essentiel à l’accessibilité des contenus audiovisuels

Le métier de doubleur, qui consiste à remplacer les dialogues originaux d’une production par une version traduite et jouée, est ‘’fondamental’’ pour l’exportation et l’accessibilité des contenus sur un continent riche d’une diversité linguistique remarquable.

Les langues nationales au Sénégal ne font pas exception. Avec son riche patrimoine culturel et son potentiel dans le domaine du cinéma en Afrique de l’Ouest, le pays de Sembène Ousmane  cherche donc à affirmer sa place dans une industrie massivement établie en occident.

L’expertise se construit autour des métiers de la voix-off, du sous-titrage et du doublage pour des contenus audiovisuels (publicités, documentaires, séries télévisées, et de plus en plus, le cinéma). Le paysage est dominé par des sociétés de production et des studios spécialisés en post-production audio qui intègrent le doublage et la localisation dans leurs services.

Même si certains réalisateurs africains optent pour le sous titrage de leurs films pour faire exister les langues locales au-delà de leur pays et préserver l’authenticité culturelle et l’émotion originelle des acteurs, des experts comme Abdoulaye Diakhaté, soutiennent que le doublage, plus qu’une simple traduction, est un outil stratégique qui offre des bénéfices considérables aux productions du continent.

Abdoulaye Diakhaté n’est pas un inconnu du cinéma africain. Comédien, metteur en scène et formateur d’art dramatique, il est sorti du conservatoire de Dakar en 1997. Ancien directeur de casting de la société de production Marodi, Diakhaté est également directeur artistique (DA) doubleur.

‘’Le doublage en pulaar, sérère, mandingue, wolof, soninké permet de lever les barrières linguistiques et culturelles au sein d’un même pays ou entre pays voisins partageant des langues similaires. Une localisation réussie, en adaptant les expressions et les nuances culturelles, crée un lien plus profond et plus immersif avec le public’’, explique-t-il.

L’intérêt du doublage ne cesse de croitre, notamment avec l’arrivée des plateformes de streaming mondiales et africaines qui exigent une offre diversifiée et localisée (aussi bien en français qu’en langue nationale). Une production nigériane, kényane ou sud-africaine doublée en wolof, diola ou swahili peut traverser les frontières et renforcer le marché panafricain des contenus.

L’essor de ce secteur favorise en outre la création d’emplois qualifiés : adaptateur linguistique, directeur artistique de doublage, ingénieur du son spécialisé, et bien sûr, comédien de doublage.

Les précurseurs du doublage au Sénégal et certains experts du domaine ont accepté de partager leurs expériences sur la richesse du secteur mais également sur les défis liés à son développement.

Le doublage est un processus qui implique près d’une dizaine de compétences. De la traduction à la transcription, en passant par l’adaptation, la prise en cabine, la DA (direction artistique) en cabine et au PAD (prêt à diffuser), selon Abdoulaye Diakhaté.

Le DA doubleur doit être selon lui en mesure de maitriser tous les procédés numériques notamment au niveau de la cohérence artistique et technique entre l’œuvre originale (langue de départ) et sa version doublée (langue d’arrivée).

Les premiers doublages professionnels au Sénégal ont été réalisés il y a près de 10 ans avec des sociétés de production comme Prod-Events, précise Abdoulaye Diakhaté.

Des films à l’international comme ‘’Twist à Bamako’’ (2021) ou des séries télévisées comme ‘’C’est la vie’’ (un projet cinématographique initié en 2013 par l’ONG Raes avec beaucoup de partenaires dont le réalisateur sénégalais Moussa Sène Absa et la franco-ivoirienne Marguerite Abouet comme scénariste) ont été doublés en plusieurs langues locales.

Les défis de la formation et du matériel de pointe

Mais pour Diakhaté, les défis restent encore nombreux, se traduisant par le manque de matériel de pointe qui, selon lui, coûte excessivement cher, sans compter le manque de formation. Aussi invite-t-il les gouvernements ou les institutions culturelles à mettre en place des programmes de formation subventionnés, comme c’est le cas au Maroc, en Afrique du Sud ou au Nigeria, de grands pays du cinéma sur le continent.

Des pays comme le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la République Démocratique du Congo ou encore le Togo ont aussi beaucoup investi dans des programmes complets de formation centrés sur la comédie de doublage, les techniques de studio, la voix-off et la maîtrise vocale, souligne Abdoulaye Diakhaté.

Le réalisateur et producteur Fabacary Assimby Coly, qui a réalisé plusieurs doublages institutionnels en langues locales, explique en détails les différentes étapes du procédé. ‘’La première étape est de faire un casting de tous les rôles et de tous les âges qui sont dans le film original’’, dit-il, précisant qu’en termes de rémunération, les comédiens doubleurs peuvent parfois toucher le même cachet que les acteurs de cinéma.

Mais le plus difficile dans l’exercice du doublage, c’est l’aspect technique lié à l’équivalence de phonèmes et aux repères labiaux à la transcription des textes, insiste le producteur. Cette technique est bien connue dans le secteur du doublage, consistant à faire correspondre les mouvements des lèvres, le rythme et l’ouverture de la bouche d’un acteur à l’écran avec les paroles d’une nouvelle piste audio, créant ainsi l’illusion que le son provient naturellement de lui.

Ousseynou Thiam, initiateur de MobiCiné, un concept de cinéma itinérant et de proximité, révèle que le pulaar et le mandingue sont les langues locales les plus doublées, car la majeure partie des programmes de diffusion de proximité ont cours au Sénégal orientale et en Casamance.

Toutefois, il considère que la partie le coaching des voix est l’aspect le plus complexe du doublage. ‘’Le vrai challenge c’est le coaching même des voix et des acteurs avec également l’aspect technique au niveau de la traduction du vocabulaire et leur correspondance en langue locales qui peuvent ne pas exister’’, fait savoir Thiam, qui a notamment travaillé avec la société de production Prod-Events.

Selon lui, c’est la raison pour laquelle il est important de trouver, durant les castings, des acteurs maitrisant aussi bien le français que la langue locale de doublage, sachant que la durée d’un doublage d’un long ou court métrage va dépendre de la facilité de compréhension des comédiens doubleurs, mais aussi du relevé de dialogue.

Par ailleurs, très investi dans la distribution de films à travers Mobiciné, Thiam estime que pour développer l’industrie du doublage au Sénégal, il faudrait que les sociétés de distribution puissent porter le combat, car ils ont tous intérêt à ce que les films soient vus par le maximum de personnes à travers notamment l’élargissement des langues locales de doublage en Afrique.

Selon lui, compte tenu de nombreuses raisons, il peut  arriver par exemple que deux longs métrages d’une même durée puissent ne pas avoir le même temps de doublage. ‘’Pour trouver de bons comédiens de doublage, il nous arrive d’organiser ce qu’on appelle des castings sauvages, en faisant le tour des régions où la langue locale ciblée est la plus parlée avant de comparer et choisir ceux dont les voix collent le plus à l’original’’, à ses yeux. 

Un casting sauvage auquel Modou Lolly Sarr s’est adonné pour doubler un blockbuster américain en wolof, une première au Sénégal. Quasiment tous les comédiens choisis n’avaient aucune expérience du doublage. Il fallait, selon lui, trouver les voix qui correspondaient aux versions originales du long métrage.

L’IA dans le doublage, entre opportunités et menace 

Lolly Sarr, à la tête d’une startup de distribution et de localisation de contenus audiovisuels depuis deux ans, estime également que la rémunération des comédiens doubleurs va dépendre du talent de la voix, car ‘’il n’y a pas vraiment de barèmes dédiés puisque le secteur du doublage n’est pas réellement structuré au Sénégal’’.

Mais il considère que le pays devrait être à la page de la transformation numérique des industries culturelles et créatives (ICC), surtout avec l’avènement de l’intelligence artificielle (IA). ‘’L’IA est une grande opportunité pour le secteur du doublage, car des agents IA capables de doubler en wolof commencent à émerger même si l’émotion que requiert l’intonation dans ces doublages fait encore défaut’’, explique-t-il.

Selon de nombreux experts interrogés, l’intelligence artificielle est en effet en train de rebattre les cartes du doublage audiovisuel.

Synthèse vocale hyperréaliste, clonage de timbre, sous-titrage et doublage automatisés en quelques heures au lieu de plusieurs semaines : la technologie promet de démultiplier la capacité des industries culturelles à adapter leurs contenus à de nouvelles langues et de nouveaux publics, et à moindre coût. Mais cette promesse s’accompagne d’une question centrale, encore mal résolue : à qui appartient une voix, et qui a le droit de la faire parler ?

Pour Bassirou Ndiaye, directeur et fondateur de la société de production Prod-Events, l’intelligence artificielle représente d’abord un gain de productivité pour le secteur du doublage. ‘’Ça nous permet d’aller plus vite’’, explique-t-il, un gain de temps qui profite directement aux commanditaires puisque ‘’logiquement, il paiera moins cher’’.

Il cite l’exemple de commandes massives, comme 800 heures de doublage pour de nouvelles chaînes en langues locales, un volume qui, selon lui, nécessiterait des mois de travail avec les méthodes traditionnelles.

Le producteur pointe cependant une limite éthique et juridique claire : le clonage vocal sans consentement. ‘’Tu ne peux pas cloner la voix de quelqu’un sans avoir son autorisation’’, affirme-t-il, ajoutant qu’il ne s’y risquerait ‘’jamais’’. Il appelle à une réforme du cadre légal sénégalais, estimant que ‘’le Sénégal doit travailler à mettre à jour sa législation autour du droit d’auteur par rapport au numérique’’.

Loin de prôner un rejet de la technologie, il plaide pour une adaptation maîtrisée : ‘’Est-ce qu’il ne faut pas s’adapter, au lieu d’essayer de combattre ?’’ L’humain resterait toutefois indispensable, notamment via le rôle du directeur artistique, qu’il juge incontournable même en cas de clonage vocal : ‘’On n’a pas dit que l’IA va tout faire’’, note-t-il.

En Afrique pourtant, pendant que l’Europe légifère, plusieurs industries du doublage ont déjà intégré l’IA à leur chaîne de production, portées par des marchés massifs et une demande locale forte.

Au Nigeria, Nollywood, devenue la première industrie cinématographique d’Afrique de l’Ouest en valeur, expérimente l’IA générative pour la post-production automatisée et le doublage en langues locales telles que le yoruba, l’igbo et le haoussa. Des studios comme EbonyLife y voient un outil pour toucher un public panafricain plus large sans multiplier les coûts de tournage.

Au Maroc, le doublage en darija (arabe marocain) est devenu un secteur à part entière depuis une quinzaine d’années, porté par des studios qui emploient plusieurs centaines de comédiens et de techniciens et qui doublent quotidiennement des séries étrangères à succès. Cette base industrielle solide permet désormais à ce pays d’Afrique du Nord d’explorer l’intégration de l’IA vocale en darija, alors même que les grands modèles génératifs peinent encore à maîtriser ce dialecte non standardisé.

Dans les deux cas, le point commun est le même : une industrie du doublage déjà structurée, avec des studios, des comédiens formés et un marché solvable, sur laquelle l’IA vient se greffer comme accélérateur plutôt que substitut.

Sénégal : un cadre juridique dépassé, une industrie qui n’a jamais décollé

C’est là que le contraste avec le Sénégal est le plus frappant. Le pays dispose pourtant d’un atout rare : le wolof, compris par près de 90 % de la population, est aujourd’hui intégré par certains grands modèles d’IA capables de le comprendre et de le générer. Sur le papier, les conditions techniques d’un doublage assisté par IA en wolof existent donc déjà.

Mais l’industrie du doublage proprement dite n’a jamais réussi à s’implanter durablement à Dakar, faute d’une industrie cinématographique et audiovisuelle suffisamment structurée pour la porter, déplorent les spécialistes.

Le nombre de longs métrages produits chaque année reste extrêmement réduit, les salles de cinéma se comptent sur le bout des doigts, et les moyens techniques de post-production, précisément le maillon où se joue le doublage, font défaut.

Le financement des séries télévisées sénégalaises, portées par des sociétés de production locales depuis une dizaine d’années, repose presque exclusivement sur la publicité et le placement de produits, un modèle qui laisse peu de marge pour investir dans des filières annexes comme le doublage.

A ces obstacles structurels s’ajoute un flou juridique. Le cadre sénégalais du droit d’auteur et des droits voisins repose sur la loi de 2008, géré depuis 2013 par la Société sénégalaise du droit d’auteur et des droits voisins (SODAV), en remplacement de l’ancien Bureau sénégalais du droit d’auteur (BSDA). Ce texte, salué à l’époque pour avoir reconnu les droits des interprètes et des producteurs, est aujourd’hui jugé obsolète face aux usages numériques : il ne prévoit aucune disposition spécifique sur le clonage vocal ou l’entraînement de modèles d’IA à partir de voix d’artistes.

La direction de la SODAV elle-même a récemment alerté sur les défis posés par l’usage des œuvres culturelles par les plateformes d’IA, appelant à une meilleure protection et une rémunération plus juste des créateurs, sans qu’un texte spécifique n’ait encore vu le jour.

Dans un récent entretien avec l’Agence de presse sénégalaise, le directeur général de la SODAV, Aly Bathily, a révélé que l’IA avait entrainé des pertes colossales en matière de droits d’auteur, même si la structure qu’il dirige ne l’a pas encore ressenti du fait d’un retard technologique de la plupart de ses sociétaires.

Le Sénégal s’est certes positionné sur la scène diplomatique de la gouvernance de l’IA, en coprésidant en juillet 2026 une table ronde du premier Dialogue mondial de l’ONU sur le sujet à Genève, aux côtés d’autres pays d’Afrique francophone.

Sa stratégie nationale en intelligence artificielle mise sur l’IA comme catalyseur de développement économique. Mais cette ambition reste pour l’instant tournée vers l’agriculture, la santé ou l’inclusion numérique, sans volet spécifique consacré aux industries culturelles et créatives.

Sans base industrielle solide pour absorber la technologie, ni cadre juridique actualisé pour sécuriser le consentement des artistes-interprètes, l’IA risque de rester au Sénégal une opportunité théorique plutôt qu’un levier concret pour un secteur en pleine expansion comme le doublage. Les exemples nigérian et marocain montrent pourtant qu’une langue nationale bien portée par une filière structurée peut transformer l’IA en accélérateur plutôt qu’en menace.

MF/FKS/SMD/BK/AKS