SENEGAL-ARTISANAT-REPORTAGE
Par Cheikh Tidiane Sarr
Kaffrine, 20 août (APS) – La région de Kaffrine (centre) est réputée pour le savoir-faire de ses forgerons. Mais le monde évoluant, ce métier tend aussi à perdre de son importance. Des acteurs pointent même le risque de voir leur métier d’artisan d’art traditionnel disparaître.
Ces artisans, dépositaires d’un savoir-faire qui se transmet de génération en génération depuis la nuit des temps, souhaitent plus que tout un accompagnement des pouvoirs publics pour s’adapter aux mutations du secteur.
Pas besoin de chercher longtemps pour trouver un atelier de forgerons au marché central de Kaffrine. Le bruit des marteaux et de la ferraille est l’indication la plus évidente du chemin à prendre.
Dans le désordre des cantines et des échoppes, l’intérêt du visiteur se porte le plus naturellement du monde sur un espace de 100 mètres de longueur sur 40 mètres de largeur, surmonté d’un toit en zinc.
Un décor fait pour donner la mesure du caractère pénible du travail de la forge. Les étincelles et la chaleur amplifiée par le soleil au zénith, en cette fin de matinée, rendent cet espace encore plus inhospitalier.

Rien pourtant qui perturbe vraiment les habitudes des artisans trouvés sur place, concentrés les uns sur leurs outils dans un coin de l’atelier, les autres en train de battre le fer ou de le couper.
‘’Ici, c’est l’atelier des forgerons de Kaffrine. Nous fabriquons tous les outils agricoles : houes, hilaires, haches, dabas, charrues, semoirs, marteaux et pinces’’, lance Abdou Gaye, un sexagénaire assis à même le sol de sa forge, jambe pliée, en train de fabriquer une daba, un outil indispensable pour le désherbage des champs.
‘’C’est grâce à nous qu’on parle d’agriculture. Sans nous, pas d’agriculture’’, se vante le vieil artisan. Sourire satisfait, la sueur perlant sur son visage, il revendique une expérience de plus de trente ans dans ce métier.
L’hivernage est une période faste, pendant laquelle les paysans ‘’viennent en masse pour acheter des outils, mais le bois, la matière première que nous utilisons, fait défaut’’, avance-t-il, faisant allusion aux restrictions émises par le service régional des eaux et forêts en matière de coupe de bois.

Assis aux côtés du vieux sexagénaire, Amath Kébé, la quarantaine, souligne que les forgerons, malgré toutes leurs difficultés, restent au service et à la disposition des paysans.
‘’Nous sommes les amis des paysans, car c’est nous qui facilitons leur travail dans les champs’’, dit-il, lunettes bien ajustées, un mouchoir autour du nez pour se protéger des étincelles émanant du foyer de sa forge.
Une tenaille dans une main, un marteau dans l’autre, Amath Kébé s’emploie à donner une forme finale à une hilaire, un outil indispensable pour le cultivateur, dans le centre du Sénégal notamment.
‘’Mbaaru tëg yi’’, l’atelier des forgerons de Kaffrine
Pour M. Kébé, c’est le prix du fer, l’une des matières premières du forgeron, qui pose problème. Le fer leur est vendu à 650 francs CFA le kilogramme à Dakar, un prix que cet artisan et ses collègues jugent très élevé, arguant qu’il ne leur offre pas des marges importantes. Les outils fabriqués par les forgerons de ‘’Mbaaru tëg yi’’ sont vendus à des prix variant entre 1 500 et 2 000 francs CFA l’unité, étant entendu qu’ils déboursent 650 pour le kilogramme.
Dans un domaine où le savoir-faire se transmet de génération en génération, beaucoup de choses peuvent relever des acquis de la tradition, à sauvegarder dans la mesure du possible. Mais certains n’hésitent pas à apporter une touche de modernité à l’activité.
‘’Fini le charbon, désormais on utilise l’électricité pour le chauffage, ce qui nous permet de gagner du temps et de faire moins d’effort physique’’, explique Badou, conscient que certaines caractéristiques du métier vont rester, comme la dimension très physique du travail de la forge.

La vérité, c’est que beaucoup de forgerons craignent pour la survie de leur activité. ‘’Ce métier est noble, mais personne ne nous aide. On dirait que nous ne sommes pas des artisans’’, déplore Modou Thiam, le président de l’Association des forgerons de Kaffrine. Selon lui, il n’est pas possible de développer l’agriculture sans valoriser le métier de forgeron.
‘’Nous réclamons plus d’aide en termes de formation, d’accès au financement, de formalisation et de plus grande implication dans la mise en œuvre des grands projets de l’État’’, lance M. Thiam.
‘’Kaffrine, la base du matériel agricole’’
Soixante patrons de forge sont installés à ‘’Mbaaru tëg yi’’, en plus de leurs apprentis, soit quelque 150 artisans au total. Ils reçoivent des commandes de partout au Sénégal, mais aussi de pays voisins, dont la Gambie et de la Guinée-Bissau.
Les commandes qu’on leur passe portent sur des semoirs, des hilaires et autres houes, pour des volumes pouvant atteindre ‘’2 millions, 3 millions, voire 4 millions de francs CFA’’, selon Modou Thiam.
‘’Nos clients nous font confiance. Ils connaissent et reconnaissent les qualités professionnelles des forgerons de Kaffrine, qui sont respectés’’, commente-t-il, avant de solliciter l’aide de l’État pour la modernisation de leur activité.

‘’Nous demandons plus de considération de l’État et souhaitons bénéficier d’une part des marchés publics relatifs au matériel agricole, car nous pouvons faire ce travail. Nous voulons aussi une modernisation du secteur pour davantage valoriser notre métier’’, plaide Modou Thiam.
Il fait valoir que les artisans forgerons ont déjà pris les devants en cherchant à moderniser leur activité, en remplaçant le charbon par l’électricité. Sauf qu’à ses yeux, la question de la modernisation va de pair avec celle du financement.
Quelques-uns misent sur l’autofinancement, surtout ceux qui s’en sortent le plus, qui viennent ensuite en aide aux autres.
‘’C’est difficile mais nous rendons grâce à Dieu. C’est notre gagne-pain, malgré les dures conditions de travail. Nous sommes malgré tout prêts à participer à la modernisation de l’agriculture, avec le renouvellement du matériel agricole’’, ajoute Modou Thiam, dont les propos peuvent être assimilés à une sorte de profession de foi.
Il insiste : ‘’Nous dépensons beaucoup de millions pour financer ou acheter du matériel. Nous ne bénéficions d’aucune aide publique. Nous faisons travailler beaucoup de jeunes. La région de Kaffrine est la base du matériel agricole. Nous voulons que l’État nous aide, afin qu’on puisse contribuer à la création d’emplois. Nous ne voulons pas prendre des pirogues pour tenter d’entrer illégalement en Europe.’’

Interrogés par l’APS sur les préoccupations des artisans forgerons, les responsables de la chambre régionale des métiers, un organisme public chargé d’aider les artisans, assurent avoir toujours prêté main-forte aux forgerons de Kaffrine.
‘’La chambre des métiers, depuis sa création, n’a cessé d’assister les forgerons et les fabricants d’ouvrages métalliques, notamment ceux qui fabriquent du matériel agricole et d’autres équipements’’, a réagi son secrétaire général, Ibrahima Diagne.
Les forgerons de Kaffrine ‘’ont toujours bénéficié des projets et programmes du gouvernement, grâce à la chambre des métiers, par la fourniture de kits de professionnalisation et d’équipements subventionnés’’, soutient-il.
Le chef du service départemental du développement rural de Kaffrine, Mignane Diouf, laisse entendre que le travail des artisans forgerons ne relève pas forcément de son domaine de compétences. Il signale que son rôle consiste à mettre à la disposition des agriculteurs le matériel agricole qu’il reçoit de l’État, par l’entremise de la SISMAR, la Société industrielle sahélienne de mécanique, de matériel agricole et de représentation.
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