Les champs communautaires, des laboratoires à ciel ouvert d’une souveraineté alimentaire en chantier
Les champs communautaires, des laboratoires à ciel ouvert d’une souveraineté alimentaire en chantier

SENEGAL-AGRICULTURE-REPORTAGE

Niakhène (Tivaouane), 17 avr (APS) – L’agriculture n’est plus seulement une affaire de saisons capricieuses à Niakhène et Mbayène, deux localités du département de Tivaouane. Cela se voit dans la tenue des champs agricoles, se traduisant par un certain sens de l’organisation et l’anticipation, sous-tendu par une stratégie bien en place.

De plus en plus, dabs ces contrées, émerge un modèle : celui des coopératives agricoles communautaires, désormais au cœur de l’ambition sénégalaise de souveraineté alimentaire.

À l’aube, dans cette partie discrète du Cayor, la terre s’éveille avant le soleil. Une brume légère enveloppe encore les parcelles, lorsque les premières silhouettes apparaissent, courbées au milieu des rangées de cultures. Les gestes sont précis, presque rituels. Ici, un arrosoir fait l’affaire, en attendant l’arrivée de la pompe ; là, un filet d’eau s’échappe d’un système de goutte-à-goutte, dessinant une trajectoire silencieuse jusqu’aux racines. Dans ce décor sobre, une révolution est en marche, patiente, mais déterminée.

Portée par la “Vision Sénégal 2050”, la transformation en cours vise un objectif clair : rompre progressivement avec la dépendance vis-à-vis des importations et redonner à la terre son rôle nourricier. Sur le terrain, cette ambition prend une forme bien concrète. Des changements visibles à l’œil nu dans les fermes pilotes de Niakhène et Mbayène, dans le département de Tivaouane.

Sur ces étendues de terre où dominaient des exploitations isolées, vulnérables aux aléas climatiques, émergent aujourd’hui des unités structurées. Des forages assurent l’accès à l’eau, des systèmes d’irrigation modernes rationalisent son usage, et l’énergie solaire commence à alimenter les installations. La production se sécurise, se planifie, s’inscrit dans la durée.

Pour Mame Mor Guèye, directeur technique de l’Agence nationale d’insertion et de développement agricole (ANIDA), l’enjeu dépasse largement la simple modernisation des outils. “Il s’agit de bâtir un écosystème agricole viable, inclusif et durable”, explique-t-il.

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Dans cette dynamique, la coopérative devient bien plus qu’un cadre de production : elle est un levier d’organisation sociale.

Dans la zone, cette mutation s’apprend au quotidien. Les producteurs mutualisent leurs terres, partagent les équipements, coordonnent les cultures. Ce passage du travail individuel à une logique collective ne se fait pas sans défis. Il exige du temps, de la confiance et un accompagnement constant. La machine est déjà en marche. Peu à peu, une nouvelle culture agricole s’installe, plus solidaire et plus efficace.

Dans cette transformation, l’ANIDA agit comme une cheville ouvrière. L’agence conçoit les infrastructures, encadre les projets et mobilise les acteurs locaux. À ses côtés, des partenaires comme la Banque mondiale et la Banque agricole facilitent l’accès aux financements et aux intrants, renforçant ainsi la viabilité des exploitations.

L’innovation, elle aussi, s’invite dans les champs. L’irrigation goutte-à-goutte optimise chaque goutte du liquide précieux dans un contexte de changement climatique. Des panneaux solaires réduisent les coûts énergétiques et dans certaines exploitations, des outils de suivi modernes — parfois appuyés par des drones — permettent d’observer la croissance des cultures avec une précision nouvelle.

Le modèle “Wari” contre l’exode rural

Avec ces fermes, toute une dynamique sociale se met en place. Les jeunes et les femmes, longtemps restés en marge des circuits agricoles structurés, occupent désormais une place centrale. Le modèle “Wari”, associant habitat et activité agricole, propose une réponse concrète à l’exode rural en offrant des conditions de vie et de travail stabilisées.

À Niakhène, le maire Serigne Maï Dieng observe cette évolution avec lucidité. Pour lui, ces fermes ne sont pas de simples projets agricoles : elles représentent une opportunité économique majeure. “Ce sont des emplois, des revenus, mais aussi de l’espoir pour une jeunesse en quête de perspectives”, commente-t-il.

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Dans les villages environnants, cet espoir se lit dans les regards. Les chantiers attirent, les formations mobilisent, et les premières récoltes rassurent. L’économie locale commence à se transformer : des emplois directs apparaissent, des activités connexes se développent, et les circuits de commercialisation se structurent progressivement.

À la ferme  de Koul pilotée par le Gie Takou Liggéy, cette transformation se vit au quotidien. Sous la houlette de Touty Ndiaye, les membres planifient ensemble les cultures et organisent la vente des productions. Ici, l’agriculture ne se limite plus à nourrir : elle permet de vivre, d’anticiper, de construire.

Même dynamique à Ndiné, où Seynabou Faye supervise une exploitation regroupant 17 familles. “Nous avons retrouvé confiance”, confie-t-elle simplement. Derrière ces mots, une réalité : celle d’un cadre structuré, stable, où solidarité et efficacité avancent de pair.

Plus au nord, dans la commune de Mbayène, Mor Sow, l’édile local, suit de près l’implantation des nouvelles fermes. Dix projets sont en cours d’exécution, et déjà, toutes les premières exploitations environnantes donnent le ton. À Khatre Sy, Kéry Mbackol ou Darou Wagnane, les résultats rassurent et dessinent les contours d’un avenir différent.

Au-delà de ces champs qui poussent comme des champignons, c’est toute une ambition nationale qui prend racine : faire des zones rurales de véritables pôles de production continue, pour porter la souveraineté alimentaire du pays. Produire davantage, certes, mais surtout mieux organiser la chaîne de valeurs,  de la semence jusqu’à la commercialisation.

Ainsi, au fil des saisons, les champs communautaires deviennent les laboratoires à ciel ouvert d’une agriculture sénégalaise en mutation. Une agriculture plus résiliente, plus technologique, mais aussi plus humaine.

Et dans le silence des gouttes d’eau qui irriguent la terre, sous les pas feutrés qui écrasent les mottes de terre entre les sillons, se dessine peu à peu le visage d’un pays décidé à se nourrir par lui-même, en s’appuyant sur ses terres, son savoir-faire et la force de ses communautés.

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MKB/ADI/BK