A l’UCAD, l’introduction de l’IA dans les enseignements séduit mais interroge
A l’UCAD, l’introduction de l’IA dans les enseignements séduit mais interroge

SENEGAL-UNIVERSITES-TECHNOLOGIE-REPORTAGE

Dakar, 17 avr (APS) – L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) veut intégrer l’intelligence artificielle (IA) dans l’enseignement supérieur. Un atelier de trois jours portant sur le renforcement des capacités des enseignants-chercheurs de la faculté des sciences et techniques a été organisé dans ce sens, début avril. Mais comment cette annonce est-elle accueillie par les étudiants et les enseignants ? L’Agence de presse sénégalaise (APS) a fait un tour instructif dans la plus grande université du Sénégal.

Il est un peu plus de 10 heures à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD). Le campus vibre déjà au rythme d’une agitation continue qui le caractérise. Des groupes d’étudiants, parfois au pas de course, traversent les allées et les couloirs. D’autres, absorbés, arpentent les espaces ouverts, supports de cours à la main, récitant à voix basse leurs leçons. À l’ombre des arbres, nombreux sur le site, des groupes d’apprenants se forment, plongés dans des discussions studieuses.

Dans ce décor de la vie universitaire, un nouvel outil s’est progressivement invité dans les pratiques : l’intelligence artificielle générative.

Adossé au mur du Centre de recherche économique appliquée, Ousmane Fall, étudiant en licence 3 au département de Géographie, trace minutieusement un graphique sur une feuille quadrillée. Concentré, il s’interrompt parfois pour consulter son téléphone.

“J’utilise parfois l’outil ChatGPT dans mes recherches ou dans mes exercices. C’est très important pour moi”, confie-t-il.

A l'UCAD, l'introduction de l'IA dans les enseignements séduit mais interroge

Pour cet étudiant, l’IA joue un rôle d’accompagnateur pédagogique. “Quand je fais des exercices et que je n’arrive pas à comprendre, je lui demande de m’expliquer”, confie-t-il.

Le recours à l’IA générative ne se limite pas pour lui aux exercices. “Je l’utilise pour les devoirs à la maison”, précise-t-il.

Ousmane insiste cependant sur la nécessité de garder une certaine maîtrise de ces outils. “Il faut avoir un aperçu de ce que tu recherches, sinon, ça peut mener à des erreurs”, avertit-t-il.

Selon lui, une mauvaise utilisation peut créer des décalages avec les attentes académiques. “Il peut arriver que l’outil IA produise des réponses dépassant le réel niveau d’étude de l’étudiant ou qui soient différentes de ce qu’on apprend en classe. Ce qui crée des confusions”, fait constater l’étudiant.

Un outil d’aide à la compréhension des enseignements

Selon lui, les enseignants, pour la plupart, ne trouvent pas d’inconvénient à l’usage d’outils d’IA générative par les étudiants. “Parfois, nos professeurs nous disent qu’on peut les utiliser, mais de manière très intelligente”, rapporte-t-il.

À quelques mètres de là, dans l’enceinte du même centre, deux étudiants discutent assis sur un banc en ciment. L’ambiance est détendue, ponctuée de rires complices. Tous deux inscrits à la Faculté des sciences et techniques (FST), ils affirment dans un premier temps ne pas utiliser l’IA, avant de nuancer leurs propos au fil de l’échange.

Awa Dramé, étudiante en Biologie, finit par avouer qu’elle utilise ChatGPT. Voilée, un chapelet à la main, elle dit : “Je l’utilise pour mieux comprendre les leçons”.

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Pour Awa, l’IA pallie certaines difficultés liées à la maîtrise de la langue et à la compréhension du vocabulaire utilisé par les professeurs dans leurs cours. “Aujourd’hui, nous ne lisons pas beaucoup. Il y a des mots qu’on ne comprend pas. Donc on utilise l’IA qui explique mieux les questions”, dit-elle.

“Quand je veux répondre à une question que je ne comprends pas dans le cadre de mes exercices, j’essaie de la reposer à l’IA qui m’aide dans ce cas”. Une pratique encouragée, selon elle, mais avec prudence par certains enseignants. “Ils nous disent de faire attention, parce que l’IA n’est pas toujours fiable”, souligne-t-elle.

À ses côtés, Papa Aly Diop Wade, chevelure longue soigneusement entretenue, fait défiler l’interface de ChatGPT sur son téléphone. Il raconte avoir commencé à l’utiliser récemment, à l’approche des examens. “J’ai commencé après avoir vu le calendrier des examens, qui approchent à grands pas, afin de mieux comprendre les cours et pallier certaines limites”, quand il juge par exemple que certains professeurs “n’ont pas bien expliqué le contenu des cours’’.

Risque de paresse et de plagiat

Papa Aly Diop Wade dit que son usage de l’IA est guidé par un souci d’efficacité. “Je lui demande de me faire des résumés ou de me proposer des questions sur mes cours auxquelles j’essaie de répondre”, explique-t-il. Face à la densité des supports académiques, l’IA devient pour lui un outil de synthèse. “Les documents sont volumineux et je ne peux pas apprendre toutes les pages”, justifie-t-il.

Il dit également l’utiliser pour préparer des exposés, mais trace une limite claire. “Je ne l’utilise pas pendant les examens, mais seulement à la maison”, précise-t-il.

À deux pas de là, dans une salle de classe éclairée par des ampoules à la lumière laiteuse, cinq étudiantes sont assises en cercle. Cahiers, livres et calculatrices disposés au centre, elles travaillent sur des exercices. Elles fréquentent l’Institut de formation en administration et en création d’entreprise (IFACE).

À l’évocation de l’intelligence artificielle, un silence s’installe. Les regards se croisent, empreints de méfiance, avant qu’elles n’acceptent finalement de s’exprimer.

Bandana rouge autour de la tête, Mariama Laye Mbengue prend la parole. “Je connais Gemini et Claude”, deux outils d’IA générative, dit-elle.

“Je les utilise surtout pour vérifier les résultats de mes exercices de comptabilité”, précise-t-elle. Elle met en avant leur utilité dans le cadre de la révision de ses cours. “Nous avons beaucoup de modules. Donc pour réviser, c’est compliqué. L’IA nous aide à résumer les cours”, explique-t-elle.

Cependant, elle insiste sur la précision des promis, les demandes adressées aux outils d’IA pour avoir les meilleures réponses. “Par exemple, un PDF à résumer sans prompts (consigne ou commande informatique) précis peut donner un résultat imprécis”, lance-t-elle sous le regard approbateur de ses camarades.

“Parfois, l’IA nous induit en erreur”, reconnaît-elle évoquant notamment les différences de méthodologie dans le domaine des opérations de comptabilité, car les méthodes apprises en classe peuvent différer de celles utilisées par les outils d’IA. “Dans ce cas, les résultats obtenus différent”, dit-elle.

Dans certaines disciplines pratiques, cette divergence pose un problème. C’est pourquoi, certains enseignants ne veulent pas que leurs étudiants utilisent les outils d’IA générative. “Un de nos professeurs est catégorique et nous prévient qu’il peut reconnaître une réponse donnée par l’IA”, rapporte la jeune étudiante.

Utiliser l’IA, c’est comme déléguer sa faculté de penser à une machine”

Interrogées sur les risques, les cinq étudiantes répondent en chœur, sans hésitation : celui de la paresse qui risque de prendre possession des utilisateurs d’IA. “Pis, elle peut faire baisser le niveau des étudiants, qui perdront l’habitude de réfléchir par eux-mêmes”.

Dans la salle des professeurs du département de Lettres modernes, au rez-de-chaussée de la faculté des Lettres et sciences humaines, l’ambiance est plus feutrée. Le calme règne. Derrière une porte vitrée, trois enseignants échangent. L’un clique sur le clavier de son ordinateur, tandis que les deux autres discutent.

Papa Malick Ba, enseignant-chercheur en études américaines au département d’anglais, est l’un d’eux. Barbe poivre et sel fournie, sourire facile, il analyse avec recul l’irruption de l’IA dans le milieu universitaire.

“L’IA est une avancée incontournable, mais la question fondamentale est de savoir comment l’intégrer à bon escient dans les apprentissages”, avance-t-il.

Lui-même utilise certains outils, notamment Perplexity, dans le cadre de ses recherches. “Ça m’aide surtout pour la revue de littérature et la rédaction d’articles”, dit-il.

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En revanche, il précise ne pas les intégrer directement dans ses cours et ajoute plutôt utiliser des applications de détection de plagiat et d’usage de l’IA.

S’agissant de l’évaluation des étudiants via des outils IA, il estime que cette question incombe aux autorités universitaires qui peuvent l’autoriser ou pas.

Le professeur Malick Ba pense par ailleurs qu'”il faut d’abord éduquer les étudiants à l’utilisation de l’IA”, plaidant pour la création de cours dédiés.

Pour lui, “le risque de plagiat est grand”, soulignant l’importance de la traçabilité des sources dans le travail académique. Il relève toutefois : “À force d’utiliser l’IA, on peut perdre l’esprit critique”, car c’est comme “déléguer sa faculté de penser à une machine”, alors que “l’université est un espace où la rationalité et l’esprit critique doivent prévaloir”, rappelle l’enseignant-chercheur.

Un étudiant qui fait rédiger son mémoire par ChatGPT n’apprend rien”

Dans dans ce contexte d’espoir et de méfiance que s’inscrit la stratégie de l’université sur l’intelligence artificielle. Maguette Dieng, directrice des affaires pédagogiques de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, replace les usages dans une perspective institutionnelle.

“En l’état, il n’existe pas de données permettant de savoir les modes d’usage de l’IA par les acteurs”, indique-t-elle, soulignant que “les usages restent diversifiés et les IA génératives déroutent nos certitudes”. 

Selon cette professeure d’espagnol à la Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation (FASTEF), il n’existe pas encore de profil type d’utilisation au sein de l’université.

“En l’absence de données, il est impossible de déterminer des profils types, des modes d’usage ou d’appropriation par les acteurs”, ajoute-t-elle.

Dans cette perspective, la direction des Affaires pédagogiques entend impulser une dynamique d’usage encadré de l’IA sur l’ensemble de la chaîne universitaire.

“Les enseignants, dans leur manière d’agir professionnel, utilisent l’IA pour générer des supports pédagogiques, créer des QCM [questions à chois multiple], produire des cas pratiques adaptés au contexte sénégalais, fournir un feedback plus rapide et plus détaillé à leurs étudiants, etc.”, détaille Maguette Dieng.

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Dans le champ de la recherche, l’IA est également utilisée comme outil d’appui. Elle facilite notamment la revue de la littérature, la structuration de projets, l’exploration de données et le suivi des travaux d’étudiants, signale-t-elle.

Du côté des étudiants, les usages sont tout aussi variés : recherche documentaire, synthèse de textes, traduction, préparation d’exposés ou encore programmation et analyse de données dans certaines disciplines scientifiques.

Mme Dieng trace toutefois une ligne rouge. “L’IA se doit de rester un outil d’appui à l’enseignement-apprentissage et non se substituer à la réflexion personnelle”, affirme-t-elle.

“Un étudiant qui fait rédiger son mémoire par ChatGPT n’apprend rien, tandis que celui qui utilise l’IA pour explorer un sujet, vérifier sa compréhension ou améliorer sa méthodologie développe une compétence recherchée par les employeurs”, dit-elle.

Pour être dans l’air du temps, la formation des enseignants intègre aujourd’hui cette dimension d’encadrement des usages étudiants de l’IA, dans un contexte où l’université sénégalaise cherche à concilier innovation technologique et exigence académique.

BAB/ABB/BK/SMD