Le “chacun pour soi” dans les aéroports, symptôme d’une modernité déshumanisante
Le “chacun pour soi” dans les aéroports, symptôme d’une modernité déshumanisante

SENEGAL-MONDE-SOCIETE

Moscou, 6 jan (APS) – De Dakar à Moscou via Istanbul et Casablanca, le passage dans les aéroports rappelle à bien des égards un tourbillon sans fin, dans lequel le monde perd de son humanité en privilégiant l’individualisme à la place de la solidarité.

Le voyageur versé dans les textes anciens se surprend à penser à ce verset du Coran décrivant le Jour du jugement dernier où même un père de famille tournerait le dos aux siens, trop occupé par son propre sort.

Dans les grands aéroports internationaux, l’individualisme règne en maître. Les voyageurs, pour des raisons évidentes de sécurité, s’adressent rarement aux inconnus et évitent même d’intervenir, même lorsqu’une personne semble avoir besoin d’aide.

Même les messages distillés par des mégaphones à travers de voies féminines choisies exprès pour leur douceur et leur bienveillance supposées, quand il faut par exemple annoncer qu’un bagage a été retrouvé, ne peuvent rassurer les plus prudents. Des situations qui rappellent, à certains croyants, un passage coranique évoquant le Jour du Jugement dernier, lorsque chaque être sera à ce point absorbé par son sort qu’il se résoudra à fuir même ses proches, furent-ils ses parents ou ses enfants et conjoints : “Ce jour-là, chaque âme sera entièrement occupée par son propre destin”, lit-on dans le texte sacré des musulmans.

Une autre analogie s’impose en comparant le parcours dans les aéroports à la traversée du pont Sirât, telle que décrite dans le texte coranique.

Dans la tradition islamique, ceux qui ont accompli de bonnes œuvres franchissent ce pont à la vitesse de la lumière. De manière comparable, dans les aéroports, les voyageurs munis de billets en classe affaires ou “business class” traversent tout aussi facilement les différents points de contrôle.

Ils sont aussi les premiers à regagner leurs sièges dans l’avion, les premiers ou les mieux servis le long du vol et les premiers à quitter l’appareil à l’atterrissage.

À l’inverse, certains passagers peuvent être longuement retenus aux services d’immigration pour des besoins d’identification en raison de leurs pays d’origine ou de l’itinéraire qu’ils empruntent. Ce fut notamment le cas de deux journalistes sénégalais dont le billet d’avion prévoyait un aller par un pays et un retour par un autre, entre lesquels perdure un froid diplomatique.

Un milieu où il ne faut faire confiance à personne

L’agent de liaison, visiblement gêné, tenta d’abord de fournir une explication évasive. Puis, avec une courtoisie mesurée, il finit par avouer : “Je vous fais entière confiance, mais je préfère vous débarquer et vous éviter des complications lors de votre transit dans ce pays où l’on pourrait vous imposer une amende pouvant aller jusqu’à 2 000 dollars américains (environ 1 122 000 francs CFA)”.                                 

Il aura fallu écrire dare-dare aux organisateurs de la manifestation à laquelle les deux journalistes sont invités, en leur expliquant la mésaventure. Faisant preuve d’une grande réactivité, ces derniers ont envoyé quelques heures plus tard un autre itinéraire facilitant l’embarquement, le lendemain.

À Casablanca, Istanbul ou ailleurs, le francophone peut rapidement perdre ses repères et doit souvent se contenter du langage des signes pour évoluer dans ces espaces vastes et multilingues.

Le regard du voyageur se pose alors sur d’autres personnes tout aussi désorientées, tirant leurs valises et courant dans tous les sens, à la recherche de leur terminal et de leur porte d’embarquement pour éviter d’être laissées en rade.

La main en mouvement des agents aéroportuaires sans cesse interpellés indique tantôt d’aller tout droit, tantôt de monter ou de descendre avec les cinq doigts inclinés vers le bas, une indication pour prendre les ascenseurs ou un escalator.

L’aéroport apparaît ainsi comme un lieu où la débrouille s’impose, dans un univers de méfiance qui rend également difficile l’entraide et la solidarité, telles qu’enseignées dans les cultures africaines, notamment quand on a affaire à ces braves commerçantes appelées “GP”, voyageuses toujours entre deux aéroports, tout aussi promptes à reconnaître un compatriote et à solliciter de l’aide. Elles ont cette capacité à repérer un Sénégalais, par exemple, par ses traits, sa démarche ou son port vestimentaire.

C’est souvent avec le cœur serré que l’on refuse leur requête lorsqu’elles lancent en wolof cette formule désarmante : ‘’Sama tiamign’’ (mon frère). Pour ensuite vous prier d’enregistrer à votre nom leur surplus de bagages.

L’individualisme caractérisant justement les aéroports et d’évidentes raisons de sécurité invitent malheureusement à plus de vigilance et à ne faire confiance à personne. C’est dur, mais c’est la règle. La naïveté ou la bonté peuvent être fatales.

“Dieu t’a placé sur mon chemin”

Dans ce climat d’individualisme, rencontrer une connaissance relève presque de la providence, surtout lorsqu’on voyage pour la première fois, de surcroît par des aéroports aussi grands que celui d’Istanbul, de Dubaï ou d’ailleurs.

Une scène impliquant un Sénégalais en transit à Istanbul et en route pour la Chine a vite retenu l’attention du reporter de l’APS se rendant lui au pays des tsars.

On entend alors le wolof retentir dans le hall avec ces éclats de rire bien sénégalais : “Yaw dè Yàlla moo la indi” — “Dieu t’a placé sur mon chemin”. En prêtant l’oreille à cet échange dans un langage qui vous est familier, le curieux malgré lui découvre un homme imposant par sa taille et sa voix, sans doute habitué aux voyages et rassurant son compatriote inquiet et désemparé, en l’aidant à bien lire et à comprendre sa carte d’embarquement. “Avec une escale de quatre heures, tu as largement le temps de trouver ta porte d’embarquement”, lui glisse-t-il.

Il lui recommande toutefois de surveiller les écrans d’affichage, en anglais, les FIDS (Flight Information Display System) — où apparaîtront, moins de deux heures avant le départ, le numéro du vol, la destination et la porte d’embarquement.

En dehors de quelques discussions entre connaissances par petits groupes, les rares moments de gaieté dans cet univers tendu et crispé naissent souvent de petites blagues sincères et inattendues. Comme ce policier de l’aéroport international Blaise-Diagne, qui, en lisant votre nom de famille, déclenche une conversation informelle grâce au cousinage à plaisanterie érigé en règle non écrite dans la culture sénégalaise.

Ou encore cet agent de la police des frontières de l’aéroport Mohammed V de Casablanca, qui vous retient pendant quelques secondes pour parler d’un célèbre footballeur de votre pays.

De quoi arracher un sourire et détendre l’atmosphère, dans un cadre où chacun semble davantage soucieux de son sort que d’autre chose.

SMD/BK/HK/ESF