La révolution du mbalax, entre héritage et modernité
La révolution du mbalax, entre héritage et modernité

SENEGAL-MUSIQUE-ANALYSE

Dakar, 20 juin (APS)- La musique sénégalaise contemporaine, portée par le mbalax, est le résultat d’une longue évolution marquée par la rencontre entre les traditions ancestrales, notamment celles des griots et des percussionnistes et les influences venues d’ailleurs, soulignent des spécialistes du patrimoine musical.

En prélude à la fête de la musique célébrée ce dimanche un peu partout dans le monde, l’APS a pris prétexte de la commémoration en 2025-2026 des cinquante ans de carrière de plusieurs artistes sénégalais – Souleymane Faye, Oumar Pène, Cheikh Lo -, pour analyser l’évolution de ce genre musical qui sert de moteur à la scène sénégalaise.

‎Devenu depuis les années 1970 le courant dominant de la musique populaire sénégalaise, le mbalax, plus qu’un genre musical, offre un espace d’expression identitaire, de vulgarisation de la mémoire collective et de lecture des transformations sociales du pays.

Pour le professeur Ibrahima Wane, universitaire sénégalais spécialiste des cultures africaines, de la littérature orale et de la musique populaire, l’année 1975 représente un tournant majeur dans l’histoire de la musique sénégalaise moderne.

Il s’agit d’une “année phare” et d’un “tournant dans l’évolution de la musique sénégalaise contemporaine, parce qu’elle touche pratiquement tous les acteurs en activité”, a-t-il expliqué.

Cette année marque plusieurs événements importants, rappelle l’universitaire. Le groupe Xalam, créé en 1969, sort son premier album Daïda. C’est également en 1975 que Youssou Ndour réalise son premier morceau, M’ba, en hommage à Pape Samba Diop. La même année, Thione Seck connaît ses premiers succès avec Orchestra Baobab, tandis qu’Ouza Diallo et ses Ouzettes publient leur premier 33 tours.

Toujours en 1975, Baaba Maal entame sa carrière musicale au sein de Lasli Fouta, alors que la naissance du groupe Number One, issu d’une crise au sein du Star Band, marque une nouvelle étape dans la structuration des orchestres sénégalais.

Cette période voit également la sortie des premiers enregistrements du Super Diamono, formation qui deviendra l’un des piliers du mbalax et la disparition du chanteur Abdoulaye Mboup, un événement considéré comme un marqueur important dans l’histoire musicale du pays.

‎Des influences étrangères à une affirmation identitaire

Selon Abdoul Aziz Dieng, acteur majeur de l’industrie musicale sénégalaise et ancien président du conseil d’administration du Bureau sénégalais du droit d’auteur (BSDA), devenu la Société sénégalaise du droit d’auteur et des droits voisins, l’évolution de la musique sénégalaise ne peut être comprise sans analyser l’influence occidentale.

”Beaucoup plus importante qu’on ne le pense”, souligne-t-il, rappelant que les orchestres modernes sénégalais ont longtemps été influencés par les musiques européennes, latino-américaines et américaines.

‎Dans les années 1920 et après les indépendances, les orchestres jouent notamment des polkas, mazurkas, tangos, puis du jazz, du rock et du blues. Cette période entraîne progressivement une transformation des pratiques musicales traditionnelles.

‎M. Dieng explique que cette influence a également touché les instruments et les sonorités. Il cite notamment l’évolution de la kora, dont le son traditionnel, produit autrefois avec des cordes en boyau, a évolué avec l’utilisation de matériaux modernes comme les fils de nylon.

Mais cette influence extérieure n’a pas effacé les racines locales. Elle a au contraire favorisé une forme de résilience culturelle.

‎”Ce n’était pas que ça. C’était dans la manière même de faire la musique, dans les musiques qu’on utilisait”, a-t-il indiqué, estimant que les artistes sénégalais ont réussi à produire une musique ”reconnaissable” et profondément enracinée dans leur identité.

Le mbalax, une synthèse entre tradition et modernité

Né de la rencontre entre les rythmes traditionnels du sabar, du tama et les arrangements modernes des orchestres urbains, le mbalax s’impose progressivement comme le langage musical populaire du Sénégal.

‎Le professeur Wane rappelle que cette musique est héritière de la tradition des griots, qui ont toujours occupé une place centrale dans la transmission de l’histoire et des valeurs sociales.

Avec des formations comme L’Etoile de Dakar, puis Le Super Etoile de Dakar, le mbalax connaît une transformation profonde. La voix de Youssou Ndour contribue à son internationalisation, tandis que des artistes comme Omar Pène avec le Super Diamono, Thione Seck avec le Raam Daan, Baaba Maal, Ismaël Lô, Cheikh Lô ou encore Coumba Gawlo Seck enrichissent ses expressions.

‎”Depuis les années 70, le mbalax est devenu le mainstream de la musique sénégalaise”, relève Abdoul Aziz Dieng.

Pour lui, cette popularité s’explique par son ancrage dans les réalités du peuple sénégalais. ”Le mbalax est […] authentique, ça parle aux gens, aux populations”, dit-il.

Une identité rythmique particulière

‎L’une des grandes particularités du mbalax réside dans sa construction rythmique, explique Abdoul Aziz Dieng.

Contrairement à beaucoup de musiques populaires dominantes dans le monde, souvent basées sur une pulsation binaire, le mbalax repose sur une forte dimension ternaire héritée des rythmes traditionnels sénégalais.

‎”La pulsation se compte par groupe de trois”, explique-t-il, soulignant que cette spécificité donne au mbalax son caractère dansant et sa singularité.

Cette originalité constitue également un défi dans sa diffusion internationale. Selon lui, la grande richesse rythmique du mbalax peut parfois rendre sa production plus complexe.

”Toute la force du mbalax mainstream repose sur le rythme et c’est ça notre faiblesse”, analyse-t-il, évoquant notamment la profusion d’instruments et la difficulté de construire une architecture musicale plus accessible aux publics étrangers.

Le mbalax demeure l’un des principaux symboles culturels du Sénégal. De ses racines griotiques à ses ambitions internationales, il raconte l’histoire d’une musique qui a su transformer les influences extérieures en une expression originale, reflet de la société sénégalaise et de ses évolutions.

‎Avec l’arrivée des studios numériques et l’ouverture aux nouvelles technologies, on assiste à l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes qui revisitent l’héritage du mbalax avec le hip-hop, l’afrobeat ou les musiques électroniques.

MK/FKS/BK/SBS