SENEGAL-AFRIQUE-MEMOIRE-COMMEMORATION (PAPIER GENERAL)
Dakar, 30 nov (APS) – Le retour de la question du massacre de Thiaroye dans les registres historiques et mémoriels peut contribuer à nourrir une conscience panafricaine en même temps qu’il offre l’occasion d’édifier ‘’des humanités africaines’’ par la recherche, l’éducation et la culture, estime l’historien Mamadou Diouf, président du Comité pour la commémoration du massacre des tirailleurs sénégalais à Thiaroye.
‘’Je trouve que le retour sur le massacre des tirailleurs sénégalais à Thiaroye en 1944 est un engagement politique fort du nouveau régime sénégalais. Il renouvelle la trame des récits et sites mémoire en les réorientant vers la construction d’une souveraineté qui doit nourrir une conscience panafricaine’’, a-t-il déclaré dans un entretien avec l’APS.
‘’La commémoration est, en effet, l’autorisation de narrer son histoire, de produire un passé au service du présent et du futur. En quelque sorte, une histoire à venir. Elle institutionnalise le lieu de mémoire caché que Thiaroye était devenu sous les présidences de Senghor et de Diouf, un lieu de pèlerinage patriotique et contestataire pour la gauche sénégalaise et les fronts patriotiques de toute obédience, et un lieu de mémoire accroché à des emprises culturelles et musicales’’, a souligné l’historien.
Mamadou Diouf est d’avis que le retour du massacre de Thiaroye ‘’dans les registres historiques et mémoriels est une invitation à explorer notre passé et à alimenter des imaginaires créatifs, susceptibles de soutenir des communautés solidaires’’.
‘’Il faudra aussi aller plus loin dans les recherches, les publications, l’éducation, les arts et la littérature, pour édifier des humanités africaines’’, a suggéré l’historien sénégalais, enseignant à l’université de Columbia, aux États-Unis d’Amérique.
‘’Les infrastructures et les programmes associés au massacre de Thiaroye pourraient servir de banc d’essai pour un projet qui couvre les autres séquences historiques : précoloniale, coloniale et postcoloniale’’, a-t-il analysé.
Édifier une bibliothèque africaine
M. Diouf estime que de telles études et productions culturelles ‘’aideraient à reconsidérer les catégories que nous utilisons, les enseignements que nous dispensons et les livres que nous publions’’.
‘’Édifier une bibliothèque africaine et susciter des commentaires sur le monde, en conversation avec d’autres cultures et civilisations, est le défi à relever. Le massacre des tirailleurs sénégalais est à la fois une incitation à la production de connaissances et à la création littéraire et artistique’’, pense Mamadou Diouf.
Interrogé sur la question des fouilles archéologiques entreprises pour éclairer les zones d’ombre entourant ce massacre, il a répondu : ‘’Les fouilles archéologiques ont été effectuées sur une superficie réduite, qui couvre quelques tombes. Les archéologues ont retenu quelques résultats préliminaires et des hypothèses que les fouilles à venir confirmeront ou pas.’’
‘’Il s’agit d’abord du désaccord entre la géométrie parfaite des tombes et le désordre des inhumations. Des corps débordent des tombes comme si celles-ci étaient postérieures à l’enterrement. La disposition des corps, les soldats habillés ou non, les décorations retrouvées, des balles, l’utilisation ou non de cercueils sont des indications relativement aux grades des tirailleurs, aux modes et aux lieux d’exécution’’, a expliqué l’historien.
Il fait observer que les fouilles ‘’paraissent par exemple indiquer que certains tirailleurs ont été exécutés ou achevés dans le cimetière’’.
M. Diouf signale que ce site ‘’est certainement l’attestation matérielle la plus factuelle du massacre’’ des tirailleurs sénégalais à Thiaroye.
‘’Des victimes y ont été enterrées même si, semble-t-il, toutes n’y ont pas été inhumées’’, a-t-il nuancé, avant d’évoquer la question de la coopération avec la France sur la question des archives liées à ces évènements.
Des dossiers ‘’se révèlent étrangement muets ou lacunaires’’
‘’Il est indéniable que la France s’est efforcée de coopérer avec le Sénégal sur la question des archives. Après la restitution de ‘toutes les archives’ relatives au massacre de Thiaroye par le président français, François Hollande, en 2014, elle a facilité la visite de plusieurs centres d’archives et la mission effectuée par des historiens et des archivistes en 2024’’, a reconnu Mamadou Diouf.
Il ajoute : ‘’Si l’on juge [toutefois] à partir des appréciations d’historiens qui travaillent sur le thème et le rapport de la mission du Comité pour la commémoration du massacre des tirailleurs sénégalais à Thiaroye, la collaboration n’a pas été à la hauteur de la demande. Une suspicion légitime est entretenue par le caractère incomplet des archives remises par la France au Sénégal en 2014.’’
L’historien observe que ‘’certaines requêtes formulées n’ont pas été satisfaites par les autorités françaises’’.
Les recherches dans les archives françaises sur le massacre des tirailleurs ont certes bénéficié de la collaboration française mais plusieurs questions et demandes ‘’se sont heurtées à un mur d’ombre’’, a-t-il poursuivi, citant le rapport de la mission de la mission d’experts.
Les experts en question font également savoir que si certains dossiers ‘’offrent des informations précieuses, d’autres se révèlent étrangement muets ou lacunaires’’, remarque M. Diouf.
La mission d’experts, tout en évoquant la destruction de certaines archives par des incendies ou des inondations, fait une observation pertinente, relativement aux archives classées ou déplacées dans des dépôts non identifiés, qui occasionnent des trous noirs de plusieurs années, a-t-il signalé, citant le Livre blanc consacré au massacre de Thiaroye.
Le premier décembre 1944, des tirailleurs sénégalais réclamant le versement de leurs soldes avaient été massacrés au camp de Thiaroye, près de Dakar.
Un massacre longtemps occulté par les autorités françaises et qui suscite encore de nombreuses questions.
La décision des autorités sénégalaises d’instituer une journée de commémoration de ce massacre s’inscrit dans une volonté de rappropriation mémorielle de ces évènements.
ADL/BK/ESF/AB

