MONDE-SENEGAL-MEMOIRE
Dakar, 125 mars (APS) – L’essayiste franco-sénégalais Karfa Diallo soutient que l’oubli de l’histoire de l’esclavage et de la Traite transatlantique contribue à perpétuer les mécanismes ayant sous-tendu ce crime contre l’humanité.
“Entretenir la mémoire n’est pas culpabiliser. Il s’agit de compréhension, de réparation et de prévention. Se remémorer l’histoire de l’esclavage colonial n’est donc pas un exercice du passé, mais un outil pour comprendre le présent”, a-t-il dit.
L’éditorialiste s’exprimait ainsi dans un entretien à l’Agence de presse sénégalaise (APS), dans le cadre de la Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la Traite transatlantique, observée le 25 mars de chaque année.
“L’esclavage et la Traite transatlantique ont façonné durablement les hiérarchies raciales, économiques et géopolitiques actuelles. C’est le plus grand crime contre l’humanité de l’époque moderne, par sa durée, par son ampleur et par ses répercussions géopolitiques, économiques, sociales et culturelles”, a fait observer Karfa Diallo, président de l’association Mémoires & Partages.
Le réseau Mémoires & Partages est une association d’éducation populaire dont l’ambition est de promouvoir un travail de mémoire autour des mémoires et héritages de la colonisation, de la traite des noirs, de l’esclavage, du racisme et des combats pour la liberté.
La Traite transatlantique des esclaves a duré plus de 400 ans, déportant plus de 15 millions de personnes entre le XVIe et le XIXe siècle.
Selon Karfa Diallo, oublier cette histoire, c’est permettre la reproduction de mécanismes similaires : déshumanisation, exploitation, racisme systémique.
Né à Dakar, ce conseiller régional de Nouvelle-Aquitaine, en France, estime que la mémoire est une exigence de justice envers les victimes, mais aussi une responsabilité envers les générations futures.
Plaidoyer pour l’institutionnalisation de la question mémorielle et de la réparation
En cela, “la mémoire permet de restaurer la dignité des descendants en reconnaissant officiellement les crimes subis”, a indiqué Karfa Diallo, ajoutant qu’il est essentiel d’œuvrer à son institutionnalisation, notamment dans un “contexte occidental de montée des discours populistes, négationnistes ou racistes”.
L’auteur du rapport “Maison Esclaves et résistances”, édité par Zola Ntondo et commandité par la Mairie de Bordeaux en 2023, a tenu à signaler que la Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la Traite transatlantique de cette année coïncide avec les 25 ans de la loi Taubira, du nom de l’ancienne ministre de la justice française Christiane Taubira, déclarant la Traite et l’esclavage des noirs de “crimes contre l’humanité”.
“La décision législative française sera d’ailleurs la source d’inspiration de la loi sénégalaise similaire que nous avons fait voter par l’ancien président Abdoulaye Wade [2000-2012], en 2010, lors du 50e anniversaire de l’indépendance du Sénégal”, a-t-il souligné, regrettant que cette loi, qui fixe la journée du 27 avril comme journée de commémoration, soit un peu oubliée par les autorités sénégalaises.
Le président de l’association Mémoires & Partages s’est toutefois félicité de ce que la loi Taubira s’est traduite en France par une nette évolution des politiques publiques sur la mémoire de l’esclavage, avec une meilleure prise en charge dans les musées et les programmes scolaires.
Il a aussi évoqué l’organisation de rituels commémoratifs, la valorisation d’un tourisme mémoriel et le débat sur la question des réparations et des restitutions.
“L’année dernière, le bicentenaire de la rançon qu’Haïti a été contrainte de payer, de 1825 en 1950 aux esclavagistes français, pour le prix de son indépendance, a été l’occasion de grandes mobilisations militantes autour de la restitution aux Haïtiens de ces indemnisations que l’économiste Thomas Piketty estime à 35 milliards d’euros”, soit près de 23 000 milliards de francs CFA, a-t-il dit.
Au plan international, les Nations unies et l’Union africaine comprennent le sens de ce texte de loi, puisque de nombreuses initiatives sont maintenant prises pour poser sur la table cette question, a souligné Karfa Diallo.
“D’ailleurs, aujourd’hui même, le président ghanéen, John Dramani Mahama, va présenter à l’Assemblée générale des Nations unies, une résolution visant à reconnaître la Traite transatlantique des esclaves comme le crime le plus grave contre l’humanité. Une initiative soutenue par l’Union africaine et plusieurs pays du Sud”, a déclaré Kara Diallo.
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