SENEGAL-COLLECTIVITE-GENRE-REPORTAGE
Par l’Envoyé spécial de l’APS. : Bakary Badji
Kafountine (Ziguinchor), 12 août (APS) – Malgré les efforts conjugués des structures sanitaires, des établissements scolaires et des organisations communautaires, les grossesses précoces continuent de compromettre la santé, la scolarité et l’avenir de nombreuses adolescentes à Kafountine, localité côtière de la Basse-Casamance. Le phénomène, qui prend de l’ampleur dans ce village cosmopolite, s’explique par la précarité économique, le tabou persistant autour de la sexualité et l’afflux saisonnier de pêcheurs.
Ce matin-là, l’horloge poste de santé de Kafountine affiche 10 heures. Les rayons du soleil ont fini de couvrir de chaleur l’établissement sanitaire, situé au cœur du village, à quelques encablures de la mairie.
À la maternité, le va-et-vient est constant. Des femmes, souvent jeunes, arrivent, un nourrisson serré contre la poitrine ou porté dans le dos. D’autres patientent sur les bancs d’accueil, tandis que par moments, les pleurs d’un nouveau-né rompent le calme des lieux.
Parmi elles, une silhouette attire l’attention. Une adolescente en robe jaune, dont les rondeurs trahissent une grossesse avancée. Une image qui ne surprend plus personne ici, confie Banna Diatta, sage-femme. ’’À Kafountine, les cas de grossesse d’adolescentes sont nombreux’’, dit-elle, qualifiant cette réalité de véritable phénomène.
Elle ajoute qu’il lui arrive fréquemment de recevoir des adolescentes de 13, 15 ou 17 ans enceintes. Mariées ou non, ces jeunes filles ne disposent toutefois pas toujours de la maturité physique nécessaire pour mener leur grossesse à terme sans danger.
‘’Il y a des filles dont le bassin n’est pas encore mûr. Elles ne peuvent pas accoucher ici. Nous sommes obligés de les évacuer à Ziguinchor’’, explique la sage-femme.
‘’Véritable fléau’’
Ces évacuations se transforment en véritables courses contre la montre. L’état dégradé de la route reliant Kafountine à Ziguinchor ralentit considérablement les transferts, aggravés par les pannes fréquentes des ambulances.
‘’Une ambulance qui revient d’une évacuation repart presque aussitôt au garage’’, résume-t-elle.
Pour limiter les risques, les équipes médicales orientent désormais les adolescentes vers Ziguinchor plusieurs semaines avant le terme de leur grossesse. Une précaution que certaines familles peinent à accepter.
Bintou Sagna, responsable de l’éducation et de l’information pour la santé, confirme que les grossesses précoces demeurent ‘’un véritable fléau’’, même si une légère amélioration est observée ces dernières années.
‘’Si l’on remonte deux ans en arrière, nous avions beaucoup plus de cas, notamment en milieu scolaire’’, indique-t-elle.
548 grossesses en 2025 chez les filles de 15 à 19 ans
Les données sanitaires de 2025 révèlent deux grossesses chez des filles âgées de 10 à 14 ans à Kafountine. Dans la tranche de 15 à 19 ans, le poste de santé du village a enregistré 548 grossesses, un chiffre qui inclut également les jeunes majeures de 18 et 19 ans.
Au-delà des statistiques, les professionnels de santé insistent surtout sur les conséquences médicales.
‘’Physiquement, ces filles ne sont pas encore matures. Les complications lors de l’accouchement peuvent être très graves, aussi bien pour la mère que pour le nouveau-né’’, souligne Mme Sagna.
Elle relève toutefois que les décès maternels ont fortement diminué grâce aux efforts consentis ces dernières années pour renforcer la prise en charge obstétricale.
Si les personnels de santé décrivent les conséquences, tous les acteurs rencontrés s’accordent également sur les facteurs qui alimentent ces grossesses.
Kafountine vit principalement de la pêche artisanale. Chaque année, des centaines de pêcheurs saisonniers venus d’autres régions du Sénégal ou des pays voisins s’y installent durant plusieurs mois. À cette population s’ajoutent les visiteurs attirés par les plages de cette station balnéaire de la Basse-Casamance.
‘’L’éducation sexuelle reste un sujet tabou’’
Pour Banna Diatta, cette forte mobilité favorise la vulnérabilité des adolescentes, souvent séduites par la promesse de cadeaux en nature, les téléphones portables, des habits, etc., ou en espèces.
‘’Lorsqu’une jeune fille voit le téléphone portable ou les habits de son amie, elle veut souvent les mêmes choses. Si elle n’a pas la maturité nécessaire pour refuser certaines propositions, cela peut lui porter préjudice’’, explique-t-elle.
Les jeunes filles enceintes qu’elle reçoit désignent fréquemment un fiancé ou un compagnon qui assurait jusque-là leurs dépenses quotidiennes.
Seynabou Dianké Diatta, bajenu gox (marraine de quartier) à Kafountine, partage ce constat.

‘’Beaucoup de filles sont attirées par l’argent. Certaines travaillent au quai de pêche et y rencontrent des hommes qui les prennent en charge avant de les abandonner une fois leur désir sexuel assouvi’’, confie-t-elle.
Mais le facteur économique n’explique pas tout. Des habitants de Kafountine évoquent également le poids du silence qui entoure encore la sexualité au sein des familles. ‘’Le sexe reste un sujet tabou entre les parents et leurs enfants’’, regrette Banna Diatta.
Les séances de sensibilisation menées dans les écoles montrent les importantes lacunes de nombreuses adolescentes concernant leur santé sexuelle et reproductive.
‘’Il fut un temps où interroger une jeune fille sur les menstruations amenait à se demander si elle bénéficiait réellement de l’accompagnement d’adultes dans sa famille’’, s’étonnent la sage-femme.
Cette difficulté pour aborder l’éducation sexuelle est également observée par l’ONG Kakolum (l’empreinte laissée en marchant sur la terre, en langue diola), qui intervient depuis 2022 dans la commune de Kafountine sur les questions de santé sexuelle et reproductive.
Selon Awa Sadio, la coordonnatrice, certaines filles voient survenir leurs premières règles sans que leur mère le sache. ‘’D’autres parents éprouvent de la honte à parler de ces questions avec leurs enfants’’, ajoute-t-elle.
Une fois la grossesse découverte, une autre épreuve commence pour les adolescentes. Au-delà des risques médicaux, la nouvelle bouleverse souvent l’équilibre familial. Les réactions oscillent entre honte, colère et rejet de la part de la famille de la ‘’malheureuse’’.
‘’Certains parents arrivent ici en insultant leur fille, l’écume à la bouche. Je leur conseille plutôt de l’accompagner plutôt que de l’accabler’’, raconte Banna Diatta,
‘’Certaines adolescentes cachent leur grossesse le plus longtemps possible’’
Dans bien des cas, explique-t-elle, les auteurs des grossesses disparaissent dans la nature ou refusent d’assumer leurs responsabilités. Les frais liés au suivi médical de la fille engrossée (consultations sanitaires, évacuation vers Ziguinchor) sont alors entièrement supportés par leur famille démunie pour leur grande part.
‘’Ce sont les parents qui prennent en charge tout cela jusqu’à l’accouchement. Quand la jeune fille est évacuée à Ziguinchor, le manque de moyens financiers devient une barrière infranchissable’’, souligne la sage-femme.

À cette détresse financière s’ajoute le poids du regard des autres, poussant beaucoup d’adolescentes à cacher leur grossesse le plus longtemps possible avec tous les risques que cela comporte. D’autres renoncent même à solliciter les services de la planification familiale.
‘’Elles viennent parfois en cachette. Elles ont peur d’être vues dans la file d’attente ou qu’un proche les dénonce à leurs parents’’, explique Banna Diatta.
Pourtant, insiste-t-elle, ces jeunes filles sont souvent déjà sexuellement actives et auraient davantage besoin d’écoute que de condamnation.
C’est pourquoi elle plaide pour la création d’un centre adolescent comme il en existe dans certaines villes du pays. ‘’Là, elles pourraient bénéficier d’une prise en charge adaptée, dans un environnement préservé des regards et des préjugés’’, plaide la sage-femme.
Quatre cas de grossesse au lycée cette année
Les conséquences des grossesses précoces s’étendent jusque dans les établissements scolaires. Au lycée de Kafountine, le censeur Abdoulaye Diédhiou, installé dans un bureau au plafond et aux murs lézardés, dresse un constat sans appel. ‘’Cette année, nous avons enregistré quatre cas de grossesse, dont trois victimes en classe de seconde et une en terminale. Parmi elles, trois concernent des grossesses précoces’’, indique-t-il.
Pour autant, souligne-t-il, l’établissement s’efforce désormais d’éviter que la maternité ne conduise systématiquement à l’abandon scolaire. Une élève enceinte peut poursuivre les cours, tant que son état de santé le permet. Après l’accouchement, elle est autorisée à reprendre sa scolarité.
‘’Cette année, une élève de seconde est revenue après avoir accouché’’, informe le responsable pédagogique.
Le lycée s’appuie notamment sur une cellule ‘’Genre et Équité’’ et sur un Observatoire de la vulnérabilité, deux structures chargées d’accompagner ces élèves tout au long de leur parcours.
Des séances de sensibilisation sur les infections sexuellement transmissibles, la santé reproductive et les grossesses précoces sont également organisées en partenariat avec les structures sanitaires.
Maintenir ces jeunes filles dans le système éducatif demeure, selon les responsables des établissements scolaires et sanitaires, l’un des meilleurs moyens de limiter les conséquences sociales de ces maternités précoces.
Cas d’inceste
A côté de ces initiatives salutaires, des situations dramatiques continuent de défrayer la chronique locale. Selon la coordonnatrice de l’ONG Kakolum, en plus des grossesses précoces, des infections sexuellement transmissibles, des violences basées sur le genre, des cas d’inceste lui ont été signalés.
Awa Sadio se souvient de la triste affaire d’une adolescente engrossée par son propre père, qui a ensuite pris la fuite vers la Gambie.
‘’Nous avons accompagné cette jeune fille jusqu’à son accouchement. Une +bajenu gox+ a finalement accepté d’élever l’enfant’’, raconte-t-elle.

Face aux nombreux tabous qui entourent la question de la sexualité, l’ONG privilégie une approche de proximité. Ses équipes interviennent dans les collèges, les lycées et jusque dans les villages insulaires. Elle organise également des rencontres entre mères et filles afin de favoriser un dialogue souvent inexistant au sein des familles.
‘’Beaucoup de parents ont honte d’aborder ces questions avec leurs enfants. Pourtant, c’est souvent ce silence qui expose davantage ces derniers’’, remarque Mme Sadio.
Heureusement, les premiers résultats encourageants commencent à se faire sentir. ‘’Plusieurs enseignants nous disent avoir constaté une baisse des cas grossesses après les campagnes de sensibilisation menées dans les établissements scolaires’’.
Les jeunes désormais en première ligne du combat
En plus des professionnels de santé et scolaires, des organisations communautaires, les jeunes eux-mêmes commencent à prendre conscience du danger des grossesses précoces. C’est le cas des membres de l’association Ensemble pour l’avenir (EPA), démembrement de Kakolum, qui sensibilisent leurs camarades.
Mariam Ba, élève au lycée de Kafountine, fait partie de ces jeunes relais. Pour elle, la lutte contre les grossesses précoces passe d’abord par une meilleure information. ‘’Si l’on parlait davantage de contraception, on pourrait réduire le nombre de jeunes filles qui tombent enceintes chaque année’’, estime-t-elle.
La lycéenne se souvient de la période où Kafountine figurait parmi les communes les plus touchées de la région de Ziguinchor. ‘’Ce n’était pas normal et partir de là, nous avons pris la résolution de nous engager dans la lutte contre les grossesses précoces’’, dit-elle.
A travers les séances d’échanges organisées dans les écoles et les quartiers, les jeunes cherchent désormais à briser un tabou longtemps entretenu autour de la sexualité.
Au fil des rencontres, ils cherchent à convaincre leurs camarades que parler de santé reproductive ne favorise pas la débauche, mais contribue au contraire à les préserver de situations qui peuvent affecter durablement leur avenir.
À Kafountine, la lutte contre les grossesses précoces ne se limite plus aux salles de consultation ou aux campagnes de sensibilisation. Conscients du danger que ce phénomène engendre pour les jeunes filles et pour toute la communauté, personnels de santé, enseignants, marraines de quartier, associations et jeunes bénévoles sont aujourd’hui déterminés à le prendre à bras-le-corps. Seul bémol : l’accompagnement encore timide voire inexistant des pouvoirs publics.
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