Journée de la langue chinoise : à Dakar, le commerce forge un dialecte mixte mandarin-wolof-français 
Journée de la langue chinoise : à Dakar, le commerce forge un dialecte mixte mandarin-wolof-français 

SENEGAL-CHINE-SOCIETE-REPORTAGE

Par Bakary Badji

Dakar, 20 avril (APS) – Le boulevard président Mamadou Dia, ex-de Gaulle, se présente comme l’un des symboles les plus vivants de la présence chinoise à Dakar. Sur cet axe devenu grand lieu marchand de la capitale sénégalaise, les échanges entre commerçants chinois et employés locaux illustrent une cohabitation linguistique en pleine évolution, où mandarin, wolof et français s’entremêlent au quotidien. La Journée internationale de la langue chinoise, instituée par l’UNESCO en 2010 et célébrée chaque 20 avril, est l’occasion d’aller à la découverte de cette dynamique de transformation sociale mutuellement enrichissante.

Sur ce boulevard dakarois communément appelé allées du centenaire, les Bus Rapid Transit (BRT) de marque chinoise Yutong, mot chinois que l’on peut traduire par “univers” ou “passage de l’univers”, roulent en toute douceur sur leur voie propre. 

En cette matinée de fin de semaine d’avril, ces véhicules électriques de transport en commun, parés aux couleurs nationales, passent à intervalles rapprochés, bondés de passagers. Le BRT s’impose comme l’un des symboles visibles de la présence chinoise au Sénégal.

Le long de cet axe, cette présence est également palpable dans les commerces de vêtements et de bijouterie, à tel point que des Dakarois ont surnommé cette partie de la ville “China Town”.

Dans une boutique débordante de robes, bonnets et foulards de diverses couleurs, Michel Diatta, originaire de Niomoune, dans les îles Karones (département de Bignona), travaille avec une commerçante chinoise.

Le regard vif, ce dernier explique avoir appris, au fil d’une dizaine d’années de collaboration, à se familiariser avec quelques mots et expressions en mandarin. “J’arrive parfois à communiquer avec les Chinois, surtout ceux qui débarquent fraîchement dans le pays, par exemple pour dire qu’un article, un produit manque”, confie-t-il.

Selon lui, la dynamique de communication va dans les deux sens. Autant les collaborateurs sénégalais s’essaient au chinois, autant les Chinois s’initient au wolof et au français. “Ce sont eux qui, le plus souvent, apprennent une fois au Sénégal le français et le wolof afin de communiquer avec leurs collaborateurs et les clients”, déclare Michel Diatta. 

                               Les premiers mots appris ? Les prix des marchandises

“Les premiers mots qu’ils apprennent concernent la prononciation des sommes d’argent : 10 000, 5 000 ou 2 000”, explique-t-il en montrant un vieux cahier où sont notés les rudiments des langues française et wolof.

Une cliente à l’habillement bigarré interrompt la conversation pour demander le prix d’un article. Restée jusque-là silencieuse, la commerçante chinoise répond brièvement : “Cinq mille”. Michel lance, amusé : “Tu as entendu”, arrachant un léger sourire à sa collègue.

Plus loin, sur le même alignement, Seydou Mballo, assistant-commerçant originaire de Kolda (sud), dit s’être initié au mandarin sur Google et à l’aide d’un dictionnaire. Tout de vert vêtu, ce trentenaire parvient à communiquer, tant bien que mal, avec les nouveaux arrivants chinois.

Langue difficile, selon plusieurs collaborateurs sénégalais interrogés par l’APS, le chinois ou mandarin, l’une des six langues officielles de l’ONU, est la langue qui compte le plus grand nombre de locuteurs natifs (langue maternelle), avec près d’un milliard de personnes.

En instituant une journée mondiale dédiée à cette langue, en hommage à Cangjie, l’inventeur légendaire des caractères chinois, les Nations unies entendent promouvoir la diversité linguistique et culturelle et l’histoire millénaire d’un peuple.

Dans une autre échoppe qui borde le boulevard président Mamadou Dia, Seydi Sy et son collaborateur chinois partagent un espace. Lunettes transparentes bien vissées sur le nez, Seydi Sy dit parfois comprendre les échanges en chinois sans pour autant bien s’exprimer dans cette langue.

Journée de la langue chinoise : à Dakar, le commerce forge un dialecte mixte mandarin-wolof-français 

À quelques minutes de marche, au marché Petersen, l’ambiance change. L’agitation est constante, portée par un concert dissonant et assourdissant de chansons s’échappant des boutiques qui peuplent ce lieu. Près de la gare du BRT des allées Papa Guèye, plusieurs échoppes sont également tenues par des ressortissants Chinois.

Dans l’une d’elles, des colliers et boucles d’oreilles sont exposés sous un téléviseur accroché au mur, tandis que deux ventilateurs de plafond brassent de l’air frais.

Aboubacar, un jeune d’origine malienne, y travaille depuis trois ans. Il explique avoir appris à se débrouiller en mandarin, pour notamment désigner les montants d’argent, les prix des marchandises.

“A mon tour, j’apprends aux Chinois nouvellement arrivés les noms des produits en wolof et comment dire certaines sommes en français”, indique le jeune d’origine malienne, qui a appris le mandarin sur le tas.

Dans une boutique voisine, deux employées, des Sénégalaises préférant garder l’anonymat, confient ne savoir dire que les salutations et la somme de 10 000 francs CFA dans la langue chinoise. Elles estiment que cette langue reste difficile à apprivoiser.

À côté, les trois Chinois en pleine conversation, les propos ponctués de rires, doivent en dire autant de la langue wolof ou française. On n’en saura rien, car, comme s’ils s’étaient donné le mot, au marché Petersen ou le long du boulevard Mamadou Dia, les hôtes des Sénégalais venant d’Asie ne sont pas du tout disert en face d’un journaliste.

Malgré tout, un constat reste constant : au fil des échanges marchands et des interactions quotidiennes, un apprentissage mutuel des langues s’est durablement installé.

Preuve d’une cohabitation pragmatique où le commerce, secteur à forte présence de ressortissants chinois dans la capitale sénégalaise, devient un terrain d’expérimentation linguistique, bien au-delà des cadres institutionnels.

BAB/ABB/BK