SENEGAL-CULTURE-PROFIL
Bakel, 15 avr (APS) – Loin de la retraite souvent synonyme d’inactivité et de repos après des années de labeur, Idrissa Diarra, enseignant retraité surnommé “doyen Diarra” ou “père Diarra”, a choisi d’ouvrir une nouvelle page de sa vie en devenant guide touristique, maître de cérémonie et conteur afin de promouvoir le patrimoine historique et culturel de Bakel, notamment le fort Faidherbe et le pavillon René Caillé, monuments emblématiques de cette ville historique de l’est du Sénégal.
Après plus de quarante ans de loyaux services dans le milieu éducatif comme enseignant puis directeur de plusieurs écoles, il est désormais considéré comme une mémoire vivante de l’histoire culturelle de Bakel, une commune dépendant de la région de Tambacounda.
Son nom est connu de toutes les générations de la ville et même du département. Une notoriété qu’il doit à son engagement pour sa communauté dont il vulgarise au quotidien la culture.
Le septuagénaire – il est né en 1951 – ne passe pas inaperçu dans les rues et ruelles de la ville de Bakel. Son visage est connu de tous, avec son teint brun foncé, ses cheveux courts et crépus, ses longues tenues dans le pur style traditionnel.
Impossible de marcher ou d’engager la moindre conversation avec lui sans entendre quelqu’un de familier l’interpeller.

Bien qu’il soit âgé, le poids des ans ne semble pas beaucoup peser sur lui, sans compte qu’il se démarque par un sens prononcé de l’humour qui entretient son charme et lui vaut de tisser des relations privilégiées et amicales avec toutes les générations.
Diarra vit une nouvelle aventure en exerçant de “nouveaux” métiers, certes, mais ces nouvelles orientations résultent chez lui d’une passion nourrie depuis sa tendre enfance, à l’époque où il vivait à Montagne central, quartier populaire de Bakel dont la vie polarise une grande partie de l’histoire coloniale de la ville.
“Je suis né dans un quartier particulier, Montagne central. Dans ce quartier se trouve la préfecture de Bakel (ancien fort Faidherbe), le pavillon René Caillé, la maison d’arrêt et de correction […], ma maison est entourée par celles de griots, j’ai grandi avec leurs enfants de telle sorte que tout ce qui concerne un peu la culture m’a pénétré sans que je le veuille”, explique-t-il en parlant de son penchant pour l’art.
Déjà doté d’un bagage important vu son âge, son parcours et son expérience, il a pu aussi capitaliser sur les apports d’hommes de culture de la localité pour des connaissances plus approfondies sur l’histoire de la ville.
Début d’une histoire alléchante
Soninké bon teint, orateur hors pair, Idrissa Diarra est polyglotte et maîtrise plusieurs dialectes, pulaar bambara, wolof et français. Un avantage qui lui permet de s’entendre avec toutes les communautés dans le Gadiaga, une ancienne province soninké du Sénégal oriental correspondant au département de Bakel.
“Je suis un enseignant et un éternel communicateur. Mais lorsque je me suis vraiment intéressé à la culture, j’ai fait des recherches. J’ai côtoyé des historiens comme Kader Tandian, Yaya Sy et Thierno Bocar Cissokho. Ce dernier est une personne très ancrée dans la culture. C’est lui qui m’a formé dans ce milieu”, dit-il.
Ses débuts comme guide touristique et maître de cérémonie remontent à quelques années. Mais sa nouvelle vie a véritablement pris “son envol” à partir de 2013-2014, avec le festival onde d’intégration organisé par JIIDA FM, une radio communautaire locale.
“C’était un festival international dont j’ai été le maître de cérémonie. Je ne pouvais pas rester, micro en main, sans communiquer avec le public. Je savais qu’il y avait beaucoup d’étrangers venus d’un peu partout. Pour les intéresser, il fallait expliquer l’histoire de Bakel”, explique-t-il.

L’appétit venant en mangeant, Idrissa Diarra va s’intéresser davantage à l’histoire de sa ville de naissance et de ses monuments, mais aussi à celles des communautés qui y vivent.
Ses efforts portent leurs fruits, d’autant que presque tous les touristes de passage à Bakel sollicitent ses services.
Sans compter que les autorités locales se rabattent systématiquement sur lui lors des cérémonies officielles à la préfecture, quand il faut présenter et partager l’histoire de la ville de Bakel aux hôtes de marque, comme des ministres, directeurs généraux ou autres responsables d’organisations de passage dans cette partie du pays.
“Je ne le fais pas pour une certaine reconnaissance. C’est dans mon rôle de transmettre ce que je connais et surtout ce qui concerne ma ville natale. C’est un amour pour ma ville. Je remercie les autorités qui font appel à moi pour partager, présenter la ville de Bakel aux hôtes”, se réjouit-t-il.
Sa “nouvelle vie” lui a en outre permis d’effectuer des voyages en France à plusieurs reprises, toujours pour raconter l’histoire de Bakel dans des écoles, places publiques, et autres maisons de jeunes.
“Il y a une année, des Hollandais m’ont contacté, pour un film. En Hollande, il y a une ville qui s’appelle Bakel comme la nôtre, et ils ont voulu réaliser un film qui parle de l’histoire des deux villes, Bakel du Sénégal et de Hollande. Et j’ai participé à ce film qui a été un succès”, signale-t-il.
“Une personne très généreuse et disponible…”
Ses proches le décrivent comme une personne d’une générosité sans égal, d’une disponibilité rare, toujours prêt à apporter sa contribution et accompagner les autres, en particulier dans des domaines touchant la préservation et la revalorisation de l’histoire culturelle de la ville.
Il est de cette race de conteurs capables de rendre les histoires les plus captivantes possibles, en les racontant comme s’ils étaient présents au moment des faits, reconnaît Kader Tandian, professeur d’histoire à la retraite et un des plus grands amis du vieux Idrissa.
“Ce qui me plaît chez, c’est sa disponibilité. Malgré les coups bas qu’il reçoit, il est là comme si de rien n’était. Je suis plus âgé que lui, mais on s’est retrouvé ici à travers la culture. On a plusieurs fois voyagé ensemble et il a toujours été à la hauteur pour parler de l’histoire culturelle de Bakel”, témoigne-t-il.
“Je suis très fier de lui”, ajoute M. Tandian, avant de se remémorer leur premier voyage en France.

“On avait besoin de quelqu’un pour un voyage en France, on avait proposé une personne mais j’ai vite pensé à Diarra. On a d’abord fait un test pour s’assurer du choix et nous avons conclu que c’était la personne qu’il nous fallait”, explique-t-il.
Il ajoute : “Depuis, lorsqu’il est question de culture, je fais appel à lui et il assure de la plus belle des manières. Il est très mobile, disponible et toujours prêt à partager ses connaissances”.
Pour sa ville, Idrissa Diarra se transforme en “avocat”, appelant les autorités à une discrimination positive pour rendre Bakel plus attractive, compte tenu de son éloignement des centres de décisions et de la capitale.
“Je ne suis pas satisfait de l’image de Bakel au niveau national. Bakel est une ville historique, mythique et touristique mais beaucoup d’infrastructures qui faisaient son attraction sont en ruines. Des choses qui pouvaient être revalorisées. Nous lançons un appel au ministre de la Culture pour qu’il vienne à Bakel pour voir ces infrastructures et découvrir notre patrimoine immatériel”, recommande le septuagénaire.
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