Ibrahima Thioub évoque ”l’arbre des bourses” face à “la forêt des questions stratégiques” sur l’université
Ibrahima Thioub évoque ”l’arbre des bourses” face à “la forêt des questions stratégiques” sur l’université

SENEGAL-UNIVERSITES-SOCIAL

Dakar, 23 fév (APS) – La bourse universitaire doit redevenir “un investissement collectif dans la compétence, la discipline et l’excellence”, plaide l’ancien recteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), Ibrahima Thioub, estimant que cette question ne doit pas occulter “la forêt des questions stratégiques de nos choix sociétaux en rapport avec l’état actuel de notre système universitaire”.

“La bourse universitaire ne doit pas être un droit abstrait détaché de toute responsabilité, encore moins un instrument politique visant à faire accepter la pérennité du statut d’étudiant. Elle doit redevenir ce qu’elle est censée être : un investissement collectif dans la compétence, la discipline et l’excellence”, écrit-il dans une contribution dont l’APS a obtenu copie.

“Réformer la bourse, c’est en réalité réformer l’université elle-même. Et réformer l’université, c’est préparer l’avenir du pays”, souligne l’actuel vice-recteur de l’Université Cheikh Ahmadoul Khadim de Touba, selon lequel cette problématique “dépasse la seule question budgétaire”.

Ibrahima Thioub, historien de formation, considère que cette question “touche à notre modèle d’enseignement supérieur”. “L’arbre des bourses universitaires ne doit pas nous cacher la forêt des questions stratégiques de nos choix sociétaux en rapport avec l’état actuel de notre système universitaire”, avance-t-il.

“Voulons-nous une université de masse sans exigence, fragile financièrement, et instable académiquement ? Ou une université régulée, différenciée, assumant pleinement la complémentarité entre filières académiques longues et formations professionnelles et entrepreneuriales courtes ?”, se demande l’ancien recteur de l’UCAD.

Il rappelle qu’au Sénégal, “la bourse n’est plus seulement un instrument d’égalité sociale. Elle est devenue le cœur névralgique des tensions universitaires, le point de cristallisation des crises récurrentes qui secouent nos campus — de l’Université Cheikh Anta Diop aux universités régionales”.

“Pourtant, la bourse n’est pas une fin en soi, mais bien un moyen en appui à l’académique”, “un outil de justice sociale” permettant aux apprenants d’accéder à l’enseignement supérieur et de s’y maintenir avec des chances de succès.

“Elle est donc un levier de démocratisation, de réduction des inégalités sociales à l’entrée de l’école publique et un investissement dans la constitution d’une expertise compétente, au service du développement national”, écrit-il.

Il fait observer que dans les faits, “une dérive s’est installée au fil des années, entretenue par une logique à courte vue, transformant les campus universitaires en instrument de pacification politique et sociale de l’espace public”.

Ibrahima Thioub note que cette logique “consiste à maintenir dans le statut d’étudiant des citoyens ayant largement atteint l’âge d’entrée dans la vie professionnelle. Le marché n’offrant pas de solutions au défi de l’emploi, les pouvoirs publics ont souvent opté pour la facilité : maintenir le plus longtemps possible les jeunes dans ce statut en principe très transitoire”.

Les étudiants dans “une stratégie intelligente d’ajustement” 

“Le prix politique à payer coûtait moins cher que la responsabilité de relever le défi autrement : investir le gros du budget des universités dans le social au détriment du pédagogique, de la recherche et de l’innovation”, analyse-t-il, ajoutant : “Tant qu’on n’a pas compris à quoi sert la bourse dans le contexte actuel des études dans les universités publiques, on pilotera en aveugle sa gestion”.

Le fait est que pour beaucoup d’étudiants issus de milieux très modestes, majoritairement ruraux, avec une attache urbaine plutôt faible, la bourse garantit des conditions sociales minimales de subsistance.

En conséquence, poursuit-il, leur attachement aux droits acquis en la matière et souvent de haute lutte et au prix fort, avec le sacrifice de martyrs, relève davantage d’une nécessité sociale qui ne saurait signifier un désintérêt pour la qualité des études.

Les étudiants semblent s’accommoder de l’irrégularité des années universitaires et de l’ineffectivité des enseignements, écrit-il, soulignant que l’on ne saurait leur reprocher “la stratégie de l’accommodation à ce laxisme, du fait du risque élevé que constitue la confrontation avec l’enseignant défaillant”.

“Partant de cet état de fait, nombre d’étudiants développent une stratégie intelligente d’ajustement aux contraintes légales et pédagogiques engendrées par le système. Avec la bourse du public, ils satisfont leurs besoins sociaux, mais aussi paient la formation professionnelle dans le privé délivrée par certains de leurs enseignants du public qui y font régulièrement les cours et récupèrent ainsi une partie de la bourse”, explique Ibrahima Thioub.

Il fait remarquer que pendant ce temps, l’État, “devenu le dindon de la farce, finance des étudiants qui, indirectement et à leur corps défendant, reversent une partie de la ressource aux circuits marchands de la formation. Il est même établi que la bourse participe parfois au capital de départ de petites entreprises, que ce soit sur le campus ou à l’extérieur ; ce qui témoigne de la volonté de la population étudiante de s’engager dans un système réformé”. 

 Il en résulte qu’un “système hybride s’installe avec des formations payantes qui prospèrent au sein même des établissements publics, sous forme de masters professionnels ou de diplômes d’université”.

L’ancien recteur de l’UCAD soutient que le secret de l’inflation des formations payantes, “qui n’ont cure du service public et discriminent l’accès par l’argent, réside dans ce détournement astucieux de la fonction de service”, aux termes duquel le service public se trouve ainsi concurrencé, aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur des établissements universitaires publics.

L’universitaire en tire le constat suivant : “La situation ainsi décrite a fini par produire une entropie généralisée qui, de façon récurrente, met le système à genou, voire en panne. On comprend que la mobilisation étudiante soit souvent plus vive pour préserver la bourse que pour exiger la régularité de l’année universitaire, l’effectivité des enseignements ou la qualité des évaluations dans le service public. Des enseignements sont irréguliers. Des validations accordées dans des conditions discutables. Des années académiques sont ainsi prolongées, compressées, parfois désorganisées avec une certaine indifférence des parties prenantes qui semblent résignées à cette situation en apparence insolite, mais d’une étonnante rationalité. C’est cette apparente attitude d’indifférence qui, du reste, fait tenir cette situation depuis des décennies. Tout le monde s’en plaint ; chacun des acteurs s’y accommode à sa façon”.

La conséquence, c’est que la bourse “devient alors une fin en soi, détachée de l’exigence académique dans le secteur public, pour devenir un moyen dans le privé”. Une “inversion des valeurs [qui] constitue l’une des sources principales des contre-performances du système public de l’enseignement supérieur”.

Le calendrier académique doit redevenir intangible, quoi qu’il en coûte

“Il sera difficile de tenir rigueur aux étudiants quant à leur stratégie de contournement des contraintes d’un système qui appelle la conduite d’une réforme intelligente, en s’attaquant aux multiples causes des dysfonctionnements, dont, principalement, le déficit d’infrastructures, le faible taux d’encadrement, l’instabilité de l’année universitaire et l’ineffectivité des enseignements et non aux conséquences dont la hausse croissante des ressources financières consacrées au social (œuvres sociales et bourses d’études) et non au pédagogique, à la recherche et à l’innovation”, argumente l’ancien recteur de l’UCAD.   

Sur la base de cette analyse, il dresse “cinq orientations pour sortir de l’impasse”. “Dans une phase transitoire, écrit-il, l’État doit apurer les arriérés de bourses pour restaurer le calme et créer les conditions politiques d’une réforme. Dans ce sens, il doit accepter de payer les rappels de bourses aux étudiants, rouvrir le plus tôt possible les campus de l’UCAD, rétablir les canaux de communication avec les associations d’étudiants”.

Il considère que la suspension de ces dernières “est contreproductive, sous un certain rapport”, sans compter que cette décision “risque, à terme, d’imposer à l’exécutif de l’université un travail de médiation insoutenable, tant vont se multiplier les structures informelles de négociation”.  

“Quoi qu’il en coûte en recrutement de personnels, en heures complémentaires à payer, en infrastructures à achever ou en correction rémunérée des copies (institution de collèges de correcteurs avec les doctorants et les vacataires en niveau L1-L3), le calendrier académique doit redevenir intangible. La crédibilité des diplômes en dépend. Il est même probable que cette régularisation sera source d’économie de ressources”, signale-t-il, en faisant valoir que prolonger l’année universitaire d’un mois (août), pour boucler les examens, coûterait au COUD près d’un milliard de francs CFA. “Dès lors, régulariser et écourter le transit de l’étudiant dans le cursus ferait économiser des ressources substantielles à réinjecter efficacement dans le système universitaire”. 

Sauf qu’assurer l’effectivité des enseignements “passe par un contrôle réel de la délivrance des cours. Pour ce faire, il est plus que nécessaire d’exiger un emploi du temps réel pour chaque enseignant, dans chaque établissement, recensant l’ensemble de ses cours, leurs heures et lieux de délivrance, de la L1 au séminaire doctoral, le cas échéant. Cet emploi du temps sera connecté au syllabus obligatoire pour chaque cours et au cahier de textes électronique de la classe”.

De cette manière “sera assuré le suivi institutionnel du volume horaire effectué, la détection en temps réel des éventuels retards dans le calendrier universitaire, la mise en évidence des déficits en personnels, en infrastructures et équipements, le suivi des enseignements en temps réel, l’intégration d’un dispositif d’évaluation anonyme des enseignements par les étudiants, conformément à l’article 7bis de la loi 94-76 du 24 novembre 1994 et, last but not least, la prise de mesures immédiates de remédiation”.

Il note que les outils numériques existent pour opérationnaliser la connexion de ces différents outils de suivi pédagogique du calendrier universitaire, ajoutant que dans un premier temps, il sera nécessaire de rendre contraignant l’usage de ce dispositif, jusqu’à ce qu’il entre dans la culture institutionnelle, ainsi qu’il en est dans les universités qui suivent à minima les principes de base de l’assurance-qualité.

“Les formations payantes ne doivent pas concurrencer le cœur du service public de l’enseignement. Il est sûr qu’en termes de formation, elles rendent des services importants. Toutefois, des pratiques pernicieuses les rendent en partie contreproductives à bien des égards. La sélection par l’argent ne peut devenir un principe structurant de l’université publique. Un audit exhaustif de ces formations est aujourd’hui d’utilité publique pour les conformer à l’esprit de la loi qui les a instituées”, préconise-t-il par ailleurs.  

De même, le développement d’un Institut supérieur d’enseignement professionnel (ISEP) par région et l’orientation d’une majorité de bacheliers vers des filières techniques et entrepreneuriales permettraient de désengorger les universités classiques et de mieux répondre aux besoins économiques, culturels et sociaux du pays.

“Cette réorientation trouve sa pertinence dans la territorialisation des politiques publiques appelant la mise en relation adéquate des institutions d’enseignement supérieur, de recherche et d’innovation avec les pôles territoires projetés dans la politique de décentralisation”, conclut Ibrahima Thioub. 

BK/FKS/SMD