Fresque murale détruite à Thiès : Alioune Badiane pour la restitution de la marque du génie de l’auteur, un “impératif absolu”
Fresque murale détruite à Thiès : Alioune Badiane pour la restitution de la marque du génie de l’auteur, un “impératif absolu”

SENEGAL-PATRIMOINE-OPINION

Dakar, 20 fév (APS) – L’artiste et critique d’art Alioune Badiane, ancien directeur général des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs (MSAD) et ancien directeur des Arts, a plaidé pour “l’impératif absolu” de restituer à “l’édifice (qui) porte (sur La Place de France de la ville de Thiès) la marque du génie artistique de Papa Ibra Tall” et dont le décapage, le 7 janvier dernier, a suscité une vive polémique dans le milieu culturel et au-delà.

Dans une tribune dont il fait parvenir copie à l’APS, M. Badiane est revenu, arguments historiques et techniques à l’appui, sur ce qu’il appelle “le Monument de Thiès”, consistant en une “construction architecturale parallélépipédique, à l’image d’une boîte d’allumettes, couchée sur toute sa longueur, sur La Place de France de la ville de Thiès”.

Sur chacune de ses deux façades, écrit-il, “l’édifice porte l’interprétation d’une composition picturale en mosaïque”, a fait office de “Monument aux morts” et est réputé appartenir au patrimoine historique sénégalais.

Dans le détail, s’interroge Alioune Badiane, “l’une de ses façades ne raconte-t-elle pas la détresse d’une Sénégalaise dignement habillée penchée sur un baobab lui servant de mur de lamentation ? L’autre façade ne suggèrerait-elle pas l’image d’enfants orphelins de pères disparus à la fleur de l’âge ?”

Il s’impose à l’édifice les attributs d’un patrimoine culturel matériel de référence, au-delà de son caractère historique, souligne Alioune Badiane dans son texte, se demandant “dès lors, à quel niveau communal ou national de considération, ce joyau daté de 1972 se trouvait-il placé, jusqu’à la survenue du scandale qui l’a frappé, à coups désordonnés, de marteaux et de burins aveugles ?”

“La blessure de la destruction profondément ressentie”

“Dans quel registre d’archives, de programme historique, de curriculum pédagogique ou de support de communication artistique ou touristique, se trouvaient inscrites la visite « du Monument de Thiès », ainsi que l’évocation de la vie et de l’œuvre de son auteur Papa Ibra Tall ?”, s’interroge-t-il encore, estimant que, “pourtant, bien des arguments et des références ont été déployés par des autorités politiques, des artistes, de simples citoyens et même par des amis du Sénégal, pendant la période d’indignation”.

Badiane parle de “la blessure de la destruction (…) profondément ressentie”, notant que, “malheureusement, pour les donneurs d’ordre, la destruction ne pouvait être une voie de restauration pour la réhabilitation d’une œuvre d’art”.

Il pose alors une liste de questions : “Mais alors, quel est le diagnostic auquel il a été procédé avant le décollement des carreaux ? Quel était l’état général de l’édifice ? Comment se présentaient les carreaux, les murs et surtout les mortiers ayant servi à jointer les divers morceaux ? En somme, les matériaux qui ont permis d’exprimer pendant des décennies, toute la splendeur artistique du style si coloré de Papa Ibra Tall ? Autrement dit, de quelle(s) pathologie(s) souffrirait le Monument pour voir décider de sa réhabilitation ? Finalement, avec quel remède ?”

Le critique rappelle que “la sauvegarde des monuments historiques appelle des métiers qui existent bel et bien, ici ou ailleurs”. “Il faut savoir les trouver pour les solliciter en bonne et due forme, dit-il. De manière générale, toute œuvre d’art peut faire l’objet de restauration pour sa réhabilitation en vue de sa sauvegarde, sauf si l’artiste qui en est l’auteur décide dès la conception, du caractère éphémère de sa réalisation.”

Des spécialités de la restauration existent pour une prise en charge méthodique des travaux techniques et scientifiques à engager dans des délais et des étapes qui s’imposent, insiste Alioune Badiane, qui signale que dans le cas “du Monument de Thiès”, “il s’agirait vraisemblablement de soigner au plus vite une réalisation artistique atteinte par l’âge, les intempéries et l’abandon, dont certaines parties menaceraient à la fois la vie et la vision de l’œuvre elle-même”.

Badiane, auteur de l’ouvrage “Papa Ibra Tall, le Maître du trait” (Editions AIA, 2021), souhaite, pour cette restitution de l’oeuvre de Papa Ibra Tall, “la contribution centrale des MSAD”, estimant que l’œuvre “n’est pas un simple décor urbain, mais un acte fort de matérialisation de notre identité culturelle à travers la promotion de l’art public”.

Retourner à l’héritage de Papa Ibra Tall

“Ainsi la production (de l’œuvre), centrée sur l’unique produit expérimental de la tapisserie, serait appelée à porter d’autres produits diversifiés des arts décoratifs”, note Alioune Badiane, précisant que la céramique est un exemple, “car elle permet surtout de réaliser de la mosaïque, comme sur « Le Monument de Thiès »”. D’où, rappelle-t-il, le vote de la Loi 73-61 du 19 décembre 1973 portant création des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs (MSAD). Dès lors, se demande-t-il, “la ville de Thiès devait-elle aussi avoir pour vocation d’être la capitale sénégalaise des arts décoratifs aujourd’hui étendus au design et à l’artisanat créateur ? « Le Monument de Thiès »” ne se posait-il pas déjà une comme une balise majeure ?”

Il suggère de retourner à l’héritage de Papa Ibra Tall en matière d’agrandissement et de diversification d’une maquette artistique en œuvre monumentale, précisant à ce propos : “Les peintres cartonniers qui connaissent l’expertise des MSAD en matière de tapisserie, savent apprécier la valeur stratégique de l’agrandissement millimétré dans le processus de tissage. Car cette étape cruciale permet de réaliser le carton qui conduit à l’expression optimale de la version monumentale de la maquette conçue et parfois réalisée par l’artiste-auteur, qu’il soit assisté ou non”.

Dans le cas de la tapisserie, poursuit-t-il, “cette méthode d’agrandissement permet de franchir l’étape de l’échantillonnage des nuances colorées ficelées en chapelet, pour éditer une tapisserie jusqu’à huit éditions exemplaires et parfois en édition spéciale”.

Il estime que son confrère critique d’art, Babacar Mbaye Diop, a “bien fait”, dans une publication récente, d’attirer l’attention sur “la différence d’identité et de fonctionnalité entre les deux modes d’expression que sont d’une part, la composition picturale réalisée directement de la main de l’artiste-auteur et d’autre part, l’interprétation monumentale avec la technique de la mosaïque, qui en est l’amplification formelle, chromatique, matérielle et symbolique”.

“Ce sont deux œuvres liées par le cordon ombilical du regard humain, l’une dérivant de l’autre, soutient Alioune Badiane. Cependant, les deux réalisations portent la même signature de l’artiste, la même expression, la même pertinence expressive. Elles ont donc la même valeur créative”. Il relève que “c’est là que réside l’autre leçon de l’artiste Papa Ibra Tall”, estimant que c’est vers cette direction que devraient être orientées les initiatives de réhabilitation du “Monument de Thiès”.

Rappelant qu’en 1972, LE GRAND MAGAL DE TOUBA, une tapisserie de 24 m² de Papa Ibra Tall avait séjourné “comme cadeau du Sénégal”, dans la Salle des pas perdus du siège de l’ONU à New York, Alioune Badiane précise que, plus tard, “atteinte par l’âge, elle a fait l’objet d’une édition spéciale commandée aux MSAD par le président Abdoulaye Wade”.

La nouvelle version a été installée dans le Salon des Ambassadeurs du même siège par le président Macky Sall.

“Alors, pourquoi pas une édition spéciale des deux mosaïques « du Monument de Thiès », avec la méthode d’agrandissement millimétré utilisée pour les tapisseries des MSAD ?”, s’interroge l’ancien directeur des Arts, soulignant qu’à travers “cet établissement, la leçon du maître reste assimilée de génération en génération”.

ADC/BK