SENEGAL-CULTURE-REPORTAGE
Dakar, 8 oct (APS) – A quelques jours de l’ouverture officielle de la Foire internationale du livre et du matériel didactique de Dakar (FILDAK), le 15 octobre prochain, les Nouvelles éditions africaines du Sénégal (NEAS) naviguent entre un riche héritage de plus de 50 ans et de profondes difficultés qui interpellent les pouvoirs publics et les acteurs de la chaîne du livre en général.
Les NEAS, en tant qu’acteur historique de l’édition africaine, sont à l’honneur de la FILDAK cette année.
Dans les locaux des NEAS, en plein centre-ville de Dakar, les rayonnages et les espaces de stockage rappellent l’importance de cette maison d’édition dans l’histoire intellectuelle et culturelle du Sénégal.
Créées en 1972 à l’initiative du président-poète Léopold Sédar Senghor (1906-2001), les Nouvelles éditions africaines (NEA) avaient pour ambition de promouvoir une production éditoriale africaine et de contribuer à l’émancipation culturelle du continent noir.
Les NEAS ont démarré officiellement leurs activités en 1973 et comptent dans leur catalogue plus de 150 ouvrages et plus de 80 auteurs illustres.
“C’est une grande fierté” pour les NEAS d’être l’institution mise à l’honneur par la 18ème édition de la FILDAK, souligne leur directrice générale, Aminata Sy, rappelant que la structure qu’elle dirige est ”la maison mère” d’un projet éditorial qui réunissait à l’origine le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Togo.
Cette expérience constituait, selon Mme Sy, “un bel exemple d’intégration économique”, avec des ouvrages produits circulant entre Dakar, Abidjan et Lomé.
Un patrimoine éditorial majeur
Au fil des décennies, les NEAS ont accompagné plusieurs générations d’écrivains, d’intellectuels et d’universitaires africains.
Leur catalogue compte des œuvres devenues des références de la littérature africaine, notamment “Une Si longue lettre” (1979) de Mariama Bâ, “La grève des bàttu” (1979) de Aminata Sow Fall, “Dignité Ô femmes !” (2010) de Cheik Aliou Ndao et “L’Os de Mor Lam” (1977) de Birago Diop, entre autres.
La maison d’édition a également publié des universitaires, des hommes politiques et des magistrats, tout en développant une importante production scolaire.
Pour Aminata Sy, l’une des grandes originalités du projet senghorien résidait précisément dans la volonté d'”africaniser” les contenus pédagogiques.
”Même les images venaient d’Europe”, rappelle-t-elle, avant de souligner la volonté de proposer aux élèves africains des ouvrages correspondant davantage à leur environnement, leur histoire et leur culture.
L’édition apparaît ainsi, à ses yeux, comme un secteur situé au croisement de l’éducation et de la culture.
“Quand on dit éducation, il faut le livre. Et la culture aussi, il faut le livre”, insiste-t-elle.
La fin d’un modèle économique
Mais cet héritage historique ne met pas les NEAS à l’abri des difficultés qui affectent aujourd’hui le secteur de l’édition au Sénégal.
La directrice générale évoque, notamment, la fin du monopole dont bénéficiaient autrefois les éditeurs nationaux dans le domaine scolaire, après l’ouverture des marchés à la concurrence.
Cette évolution, combinée aux difficultés de gestion et à la faiblesse du marché de la littérature générale, a fragilisé cette maison d’édition historique.
“La littérature générale seule ne peut pas faire survivre une maison d’édition”, fait observer Aminata Sy, pour qui la faiblesse de la culture de lecture et le pouvoir d’achat limité des ménages constituent également des obstacles majeurs au bon fonctionnement des maisons d’édition.
Elle appelle ainsi à une réflexion sur la place des éditeurs nationaux dans le marché de l’éducation qu’elle estime à environ 1,5 milliard de francs CFA.
”Il faut essayer quand même de nous aider un peu, donner aux maisons d’édition locales une part du marché du scolaire”, plaide-t-elle.
Le piratage, un fléau pour l’édition
A ces difficultés s’ajoute le phénomène du piratage, particulièrement visible dans certains espaces commerciaux de Dakar.
Selon la directrice des NEAS, des ouvrages piratés sont vendus à des prix largement inférieurs à ceux des livres produits et distribués par les circuits officiels.
Cette situation constitue, dit-elle, “un manque à gagner terrible” pour les éditeurs, qui doivent supporter les coûts de correction, de mise en page, d’impression, de stockage, de distribution et les droits d’auteur.

La concurrence du livre piraté contribue également, selon elle, à fragiliser les librairies traditionnelles.
“Il faut quand même un encadrement juridique” pour lutter contre le phénomène, estime Aminata Sy, qui plaide également pour une meilleure protection de la production éditoriale nationale.
Relancer la lecture et développer les bibliothèques
La baisse de la pratique de la lecture, particulièrement chez les jeunes, fait également partie des préoccupations soulevées par la directrice générale des NEAS.
Elle déplore le recul des bibliothèques scolaires et le manque d’espaces permettant aux enfants d’accéder régulièrement aux livres.
A cela s’ajoute la concurrence des réseaux sociaux et des nouveaux usages numériques.
Pour autant, Aminata Sy refuse de considérer que les jeunes ne lisent plus.
“Ils disent qu’on lit autrement”, relève-t-elle, estimant que les éditeurs doivent désormais s’adapter à ces nouvelles pratiques à travers le développement du livre numérique et du livre audio.
Les NEAS sont ainsi engagées dans une restructuration, avec l’ambition d’intégrer davantage le numérique dans leur modèle de production et de diffusion.
Les langues nationales, un nouveau chantier
La question des langues nationales constitue également une priorité pour les NEAS.
Aminata Sy rappelle que les NEAS ont participé, dans le cadre du projet “Lecture pour tous”, à la production d’ouvrages destinés aux enfants dans plusieurs langues nationales.
Ce projet bénéficie du soutien de l’USAID, l’Agence des Etats-Unis pour le développement international.
Elle se félicite de la perspective d’une intégration accrue des langues nationales dans le système éducatif sénégalais.
Elle considère que cette évolution pourrait ouvrir un nouveau marché aux éditeurs nationaux et favoriser la production d’ouvrages conçus directement à partir des réalités linguistiques et culturelles sénégalaises.
“Nous, de toute façon, on est prêts”, assure-t-elle, estimant que les maisons d’édition sénégalaises peuvent compter sur des auteurs et des compétences nécessaires pour accompagner cette politique.
Soutenir les jeunes auteurs
Malgré les contraintes économiques, les NEAS continuent de recevoir des manuscrits et de publier de nouveaux auteurs.
La maison assure la correction, la mise en page, la production, l’impression et la distribution des ouvrages, autant d’étapes qui représentent des investissements importants, selon Aminata Sy.
Elle considère ainsi l’aide à l’édition mise en place par le ministère de la Culture comme un levier indispensable au maintien d’une production littéraire nationale.

”Il faut quand même que le gouvernement intervienne un peu pour que tout le monde ait accès aux livres”, soutient la directrice des NEAS.
Elle juge notamment nécessaire de faciliter l’accès des élèves aux ouvrages scolaires, afin qu’aucun enfant ne soit privé de livre pour des raisons économiques.
Une maison tournée vers la relance
Malgré les difficultés, Aminata Sy affiche son ambition de maintenir les NEAS au cœur du paysage éditorial africain.
”On a vraiment de l’espoir”, affirme-t-elle, mettant en avant l’expérience accumulée depuis plus de cinq décennies et la reconnaissance internationale de la maison.
Pour Mme Sy, il n’est pas pas possible de parler d’édition nationale sans parler des NEAS.
La maison entend donc poursuivre sa mission historique de promotion de la littérature africaine tout en se modernisant, notamment à travers le numérique, les langues nationales et l’accompagnement des jeunes auteurs.
A la veille de la FILDAK, le choix de mettre à l’honneur les NEAS apparaît ainsi comme une reconnaissance de cette histoire, mais aussi une occasion de remettre au centre du débat les conditions de survie et de développement de l’édition sénégalaise.
Pour Aminata Sy, le combat dépasse les seuls intérêts des éditeurs et touche à la formation, à la culture et à l’avenir de la jeunesse.
“Il faut vraiment encourager les éditeurs” et prendre des initiatives pour “cultiver le goût de la lecture aux enfants”, plaide-t-elle.
Un message qui résonne avec les enjeux de la prochaine Foire internationale du livre et du matériel didactique de Dakar, appelée à placer le livre, sa transmission et son accessibilité à travers les bibliothèques au cœur des débats.
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