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Dakar, 21 sept (APS) – Ils passent des heures devant les écrans de leurs smartphones et laptops, jusqu’à en ressentir les effets. Pour les jeunes en particulier, le rapport aux écrans peut devenir aussi problématique que dangereux : fatigue, troubles du sommeil, difficultés de concentration. Des signes de ce que les spécialistes appellent la fatigue numérique, référence à un état d’épuisement physique et mental lié à une exposition excessive aux technologies digitales.
Cheikh Tidiane Dione est un jeune diplômé en gestion des ressources humaines passionné de photographie, de vidéographie et de manga, ces bandes dessinées d’origine japonaise.
Trouvé à Maristes, le quartier où il réside à Dakar, le jeune homme ne fait pas mystère de la place de plus en plus importante que les écrans occupent dans son quotidien.
“Lorsque je ne travaille pas, je peux passer de plus de six-sept heures de temps devant l’écran de mon téléphone’’, confirme-t-il, assis au bas de son immeuble d’habitation.
À proximité où réside Cheikh Tidiane Dione, un jardin à l’herbe dense s’étend sous de grands arbres dont les cimes sont visibles depuis le troisième étage. La rue, relativement calme en cette fin d’après-midi de septembre, offre une occasion idéale de détente.
Vêtu d’un maillot de l’équipe nationale du Sénégal, confortablement assis dans son fauteuil, Cheikh ne cesse de swiper, en profitant de son après-midi.
‘’C’est surtout après les entrainements du soir que je reprends mon téléphone, je l’utilise entre vingt-trois heures et trois heures du matin’’.
Il faut scruter un peu plus pour voir des tableaux accrochés tout le long du couloir jusqu’à l’intérieur de son salon. Un rappel de l’intérêt qu’il porte à l’art.
‘’Sur mon ordinateur, je regarde principalement des films et des vidéos sur YouTube. Sur mon téléphone, je joue aux jeux vidéo ou édite des photographies’’, explique-t-il.
Des habitudes qui remontent à la période de la Covid, entre 2020 et 2023. Il dit avoir depuis constaté une dégradation de sa capacité de concentration et de mémorisation.
‘’J’ai remarqué que j’ai commencé à oublier trop vite. De base, je retenais beaucoup de choses facilement”, confesse Cheikh Tidiane Dione.
Mais aujourd’hui, il ressent ”une certaine fatigue intellectuelle et le sentiment d’oublier rapidement certaines choses” qu’il vient de dire ou faire.
Dans le salon, deux bibliothèques presque remplies de livres, parmi lesquels des ouvrages littéraires et religieux, complètent le décor.
‘’Je lisais beaucoup avant, mais depuis que les écrans sont devenus omniprésents dans ma vie, je n’y arrive plus car après vingt minutes de lecture, je perds ma concentration et toute mon attention se porte sur mon téléphone’’, ajoute-t-il.
Les livres sont pourtant toujours là, presque à portée de main. Mais le téléphone n’est jamais loin et vient tout le temps rappeler combien est-il difficile de se soustraire à l’univers qu’il représente.
Dans une chambre de la résidence de Cheikh, un grand téléviseur posé à même le sol attire également l’attention. Il explique qu’il le fait descendre pour jouer à la console ou regarder des matchs.
‘’Il m’est déjà arrivé de faire une crise à cause du numérique. Je venais d’avoir une PlayStation 4. J’ai consacré plusieurs jours presque entièrement aux jeux en ligne et au visionnage d’un dessin animé”, dit-il.
‘’Pendant trois jours, j’ai à peine dormi deux heures par nuit. Je passais la quasi-totalité de mes journées à jouer et à regarder des films. Le troisième jour, j’ai essayé de me lever mais je suis tombé’’, révèle le jeune homme.
Cheikh Tidiane semble même un peu fataliste. ‘’Ce n’est même plus pour regarder quelque chose de spécifique. Je scrolle des fois sur Instagram ou TikTok pour voir des contenus sans objectif précis, simplement parce que j’en ai pris l’habitude’’.
Cette pratique a également accompagné ses premières années à l’université, après le baccalauréat. ‘’Les écrans ont affecté mes premières années universitaires. J’ai rencontré des difficultés à retenir certains cours que j’avais pourtant déjà appris.’’
Il y a aussi la procrastination. ‘’A force de scroller, je remets beaucoup de choses à plus tard, et ça peut me faire perdre pas mal d’opportunités’’, reconnaît le jeune homme.
Des difficultés à dormir
Lunettes sur le nez, vêtu d’une chemise à carreaux blanc-noir et d’un pantalon beige, Cheikh Diop, journaliste sportif à Radio Sénégal Internationale (RSI), a l’air épuisé, mais répond avec le sourire aux questions.
‘’Lorsque je me réveille à 10 heures, je peux rester devant mon téléphone jusqu’à 15 heures, soit environ cinq heures d’affilée. En réalité, je ne m’éloigne de mon écran que lorsque je dors’’, témoigne-t-il.
Le téléphone lui permet notamment de communiquer, de s’informer et d’échanger avec ses interlocuteurs. Après plusieurs heures devant les écrans, le journaliste dit ressentir certains désagréments : ‘’Des fois, le soir quand je rentre à la maison, j’ai des maux de tête. Mes yeux se mettent à clignoter et deviennent très douloureux’’.
Il évoque également des difficultés à dormir. ‘’Généralement, je dors très tard en réalité. J’ai les yeux tout le temps rivé sur les écrans, donc je dors des fois difficilement’’, confie-t-il.
Les lunettes qu’il porte constituent, selon lui, une manière de se protéger contre les écrans. ‘’C’est pour essayer de me protéger un peu des écrans. Mais bon, rien n’y fait’’, affirme-t-il. Il admet par ailleurs qu’il lui arrive d’être parfois distrait par le téléphone même quand il travaille.
‘’De temps en temps, quand je reçois des messages, quand je scrolle sur certaines applications, sur certains sites, ça engendre une grande déconcentration’’, reconnaît-il.
L’envie de s’éloigner des écrans lui prend parfois, notamment lorsqu’il ressent une forte fatigue. ‘’Des fois, j’ai envie de poser mon téléphone, de ne rien regarder. Je suis par moments tellement fatigué que j’ai même l’impression que l’écran est logé dans ma tête à force d’avoir les yeux là-dessus’’, dit-il.
”L’écran, une source de stress chronique ou de tension émotionnelle”
En réalité, ‘’la fatigue numérique n’est pas un diagnostic clinique reconnu’’, souligne le psychologue clinicien Alexandre Cohen, qui a officié entre la Belgique, son pays d’origine, le Rwanda et Saint-Louis du Sénégal.
A l’en croire, la fatigue numérique est surtout la conséquence de ‘’différents comportements’’. Le temps passé devant un écran n’est donc pas la seule cause.
‘’Si vous lisez un roman sur votre téléphone ou si vous êtes en train de scroller sur TikTok, ça n’a absolument rien à voir’’, explique le psychologue.
Il décrit une évolution allant de la fatigue visuelle à des situations qu’il qualifie de plus pathologiques, comme l’addiction ou l’épuisement numérique.
‘’C’est comme un continuum qui peut démarrer à des petites choses comme une petite fatigue visuelle, comme un effet de surmenage, parce qu’on est tout le temps sollicité, jusqu’à quelque chose de beaucoup plus pathologique’’, indique-t-il.
Selon Alexandre Cohen, certains contenus peuvent également provoquer une forte sollicitation émotionnelle.
‘’Ça peut provoquer un stress chronique et une tension émotionnelle, surtout avec du contenu qui sollicite émotionnellement une personne, qui demande de passer de l’un à l’autre sans digérer l’information’’, explique-t-il.
Le psychologue distingue notamment le visionnage d’un film du défilement continu de vidéos courtes.
‘’Le processus cérébral, c’est de l’apprentissage. C’est-à-dire que votre cerveau traite les informations qu’il est en train de recevoir comme s’il était en train de les apprendre’’, explique-t-il.
Il évoque également la recherche constante d’une nouvelle stimulation. ‘’Je n’en ai jamais suffisamment et je suis toujours à la recherche. Et donc je scrolle, je scrolle’’, décrit-il.
Dans ces conditions, note-t-il, une pause passée sur les réseaux sociaux ne constitue pas nécessairement un repos.
‘’Le repos, c’est faire quelque chose de tout à fait différent’’, insiste-t-il, citant notamment des activités permettant de changer de sollicitation.
‘’Étudier, et puis aller parler à quelqu’un, faire de la marche ou pratiquer du sport, faire à manger. Des choses qui sont tout à fait différentes’’, recommande le clinicien.
Concernant les jeux vidéo, M. Cohen ne considère pas leur utilisation comme systématiquement néfaste.
‘’Si on joue pendant trente minutes, il n’y a peut-être pas tellement d’effet néfaste. Si on joue pendant deux heures ou trois heures, à ce moment-là, la manière dont le cerveau fonctionne va commencer un petit peu à surchauffer’’, affirme-t-il.
Stress, identité et pression d’être constamment visible
La présence permanente sur les réseaux sociaux peut également, selon Alexandre Cohen, avoir des effets sur la vie psychique.
“La pression d’être constamment présent et visible sur les réseaux sociaux peut amener à une augmentation du stress, de l’anxiété et peut amener à différentes difficultés d’ordre psychique”, explique-t-il.
Chez les jeunes, se pose, alors, selon lui, une question de la construction de l’identité. “Cette présence permanente en ligne peut affecter la construction de l’identité chez les jeunes”, soutient le spécialiste, en s’appuyant notamment sur une situation rencontrée dans la pratique.
Il raconte avoir accompagné une patiente influenceuse qui publiait entre quinze à vingt contenus par jour. Cette présence importante sur les réseaux sociaux, raconte-t-il, avait affecté son rapport aux autres et à elle-même.
Il explique que les contenus publiés donnent généralement à voir une sélection de moments positifs de la vie quotidienne.
“On ne va pas poster qu’on a un peu mal au ventre, qu’on a mal à la tête, qu’on est un peu fatigué. On va poster que la vie va très bien et que tout se passe hyper bien”, relève-t-il.
Pour lui, cet écart entre ce qui est montré en ligne et la réalité peut intervenir dans la construction de l’identité.
“Ça peut avoir des effets sur la construction de l’identité ou sa déconstruction, parce que ça peut réellement déconstruire certaines stabilités relationnelles”, alerte le psychologue.
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