SENEGAL-RELIGION-PORTRAIT
Dakar, 19 fév (APS) – Djim Ousmane Dramé, 56 ans, passe de directeur général à délégué général aux Affaires religieuses, une nouvelle orientation qui devrait permettre à cette structure de contribuer à consolider le dialogue interreligieux et la prise en charge des diplômés en langue arabe.
Au 5ème étage d’un immeuble du centre-ville de Dakar, une dame ouvre la porte de la délégation générale aux Affaires religieuses, les yeux hagards. Elle n’est pas au courant du rendez-vous avec le maître des lieux.
Au téléphone, M. Dramé se confond en excuses pour ce “ratage”. Il est en “mission” dans Dakar et peine à se libérer. “Je pense que c’est mieux que l’on décale l’entretien à demain (mercredi) parce que je dois honorer une mission présidentielle au Palais”, a-t-il proposé au téléphone, insistant sur sa désolation.
Djim Dramé court, court, court… Même dans ses bureaux bien éclairés, il hâte le pas entre la salle d’accueil et son bureau, sous le “regard” bienveillant du président de la République. Son portrait bien sûr.
Entre diplomates étrangers et religieux locaux, il reçoit, sans arrêt : c’est son lot quotidien !
Le Docteur en langues et civilisations arabo-islamiques, successeur de professeur Khadim Mbacké, au laboratoire d’islamologie de l’IFAN-Cheikh Anta Diop, n’a même plus le temps de sacrifier à ses hobbies. “Cela fait longtemps que je n’ai pas fait du sport ni de la lecture, à cause de mes charges”, dit-il.
Dans son boubou vert menthe, assorti à un bonnet vert foncé, tout est sobriété. Tout comme le ton empreint de ferveur qu’il tire de la discipline forgée au dara ou école arabo-islamique traditionnelle. “Je suis un pur produit de l’école islamique franco-arabe. Je suis issu d’une famille musulmane modeste. Je remercie mes parents de m’avoir inculqué des valeurs”, dit l’enfant de Passy, son village natal, à Fatick (centre). “Mais on peut dire que je suis né au Saloum”, s’empresse-t-il de préciser.
Coki, le déclic et la référence
Cette modestie décore son bureau, sans ostentation, juste un salon moyen, un ordinateur et une imprimante. Et pourtant, Djim Dramé est devenu, grâce au décret n° 2025-1958 du 05 décembre 2025, un Délégué général aux Affaires religieuses (DEGAR) avec des prérogatives et une autonomie renforcées. Presque un ministère plein en charge des affaires religieuses !
Le sourire discret d’un soufi jusqu’à la moelle, il est presque gêné de raconter son parcours inspirant, qu’il tente de dépouiller de toute vanité.
Cette humilité est puisée dans une famille “modeste et religieuse” des Ndramé (lignée du nom Dramé), à côté de trois autres familles religieuses : les Touré, les Sakho et les Cissé.
La voix basse, lâchant les mots entre les dents, son débit lent est loin d’être signe de paresse. C’est une éducation que “traine” ce pensionnaire des madrasas, ces écoles arabo-islamiques traditionnelles communément appelées daara au Sénégal.
Djim Dramé est comme dans une mission continue de transmetteur des valeurs religieuses et de promoteur du dialogue interreligieux.
Génie en arabe
A l’aise dans son arabe châtié, qu’il a ramené de l’université d’Al-Azhar, au Caire, après cinq années d’études, il tient à son enracinement dans l’éducation arabo-musulmane et à son ouverture à l’école française et aux autres confessions.
Une ouverture d’esprit qu’il s’est façonné à Coki le “daara” (école coranique) qu’il a fréquenté en 1982, à Louga (nord), par la volonté du père, Ousmane Dramé, et de son oncle Abdou Dramé.
Auteur d’un livre sur le fondateur du “daara” de Coki, Ahmadou Sakhir Lo, Dr Dramé brandit fièrement la philosophie de ce dernier, marquée entre tolérance et humilité, qui “accompagne les disciples partout”.
Dans cette école de Coki, créée en 1939, il rencontre des sommités actuelles comme les entrepreneurs Serigne Mboup de CCBM, Ass Ndao, PDG de Ndoucoumane Groupe, mais aussi Dr Abdou Karim Diaw, coordonnateur national du Programme de développement de la microfinance islamique au Sénégal (PROMISE), Ahmadou Sakhir Mbaye, directeur général de l’Institut islamique de Dakar, entre autres camarades de promotion.
Le délégué général aux Affaires religieuses compte parmi ses “nombreuses références”, Serigne Ahmadou Sakhir Lô de Coki, “pour sa promotion de l’unité et de la tolérance”. Mais aussi l’écrivain Taha Hussein, pour “sa maitrise de la langue arabe”, dit ce globe-trotter pour ces voyages d’études en Arabie Saoudite, en Egypte, en France, en Iran, en Turquie…
Al-Azhar, loin d’être un hasard
Le discours de Djim Dramé est mâtiné de “maangui sant yallah”, “Alhamdoulillah”, de citations instructives et de versets. Ce ne sont pas des tics. C’est une vie ascétique. Le tout dans un “Nous” inclusif et fédérateur de cet “ennemi” du “je” orgueilleux.
Dr Djim Dramé a axé ses recherches sur l’éducation, les foyers et acteurs de l’enseignement arabo-islamique au Sénégal et en Gambie, les méthodes d’enseignement dans les “daaras” traditionnels, la littérature sénégalaise d’expression arabe, les poètes sénégalais, la production scientifique des marabouts lettrés sénégalais, la collecte des manuscrits, etc., lit-on sur le site de l’IFAN, l’Institut fondamental d’Afrique noire, un centre de recherche rattaché à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar.
De Coki, il rejoint l’école franco-arabe Cheikh Mouhamadou Fadilou Mbacké de Dakar par un concours serré. “Sur 25 candidats au niveau national, j’étais 1er ex aequo”, dit-il fièrement.
Ce n’est qu’en 1990, qu’il obtient, difficilement, et après moult tentatives et démarches, une bourse de l’université Al-Azhar, en Egypte. Il n’y a pas de hasard, c’est un mérite. Et il lui sera à jamais reconnaissant.
“[Abdou] Diouf disait : ‘Si je dois beaucoup à Senghor, c’est parce qu’il m’a tout donné’. Moi aussi, si je dois beaucoup à Al-Azhar, c’est parce qu’elle m’a offert une bourse qui m’a permis de faire une formation”, dit le délégué général aux Affaires religieuses.
Génération des « Normaliens »
A son retour au Sénégal, en 1995, il tente tous les coups pour, au moins, une insertion dans la fonction publique. A l’université de Dakar, il est “le seul étudiant à réussir la session de juin en licence arabe”, confie-t-il.
Son Certificat d’aptitude à l’enseignement moyen (CAEM) et son Certificat d’aptitude à l’enseignement secondaire (CAES) à l’Ecole normale supérieure (ENS, aujourd’hui FASTEF) ne lui ont pourtant pas permis de trouver un emploi à la hauteur de ses sacrifices. “Sur cent candidats au CAEM, seuls huit ont été retenus dont moi”, dit-il.
Djim Dramé fait partie de la génération de “Normaliens” dans les dernières années du régime socialiste, des diplômés qui ont cherché vainement à être recrutés. “C’était effectivement une patate chaude pour le régime de Diouf”, se souvient-il encore. Il finira par prendre le chemin de l’enseignement, offrant ses services aux écoles privées.
Il passe ainsi quatre années aux Cours Sainte-Marie de Hann, établissement catholique, à partager sa passion, preuve d’un destin de promoteur du dialogue islamo-chrétien. “C’est dire que très tôt, j’œuvrais pour le dialogue islamo-chrétien”, relève-t-il, un tantinet fier.
Auteur de cinq ouvrages sur l’enseignement arabo-musulman, Djim Dramé doit quelque part sa carrière académique à des universitaires comme Thierno Ka, Babacar Samb, entre autres, qu’il remercie d’ailleurs dans sa thèse sur l’autre école de référence, l’Ecole de Diamal, dans le Saloum, fondée par El Hadji Abdoulaye Cissé.
Son parcours est aujourd’hui couronné par ce travail de médiateur interreligieux que lui a confié le président Bassirou Diomaye Faye. “Je ne sais pas pourquoi il m’a choisi. On ne se connaissait même pas”, jure Djim Dramé.
HK/BK

