Désinformation persistante autour de l’enseignement islamique et de la langue arabe au Sénégal
Désinformation persistante autour de l’enseignement islamique et de la langue arabe au Sénégal

SENEGAL-SOCIETE

Dakar, 27 fév (APS) – Des informations erronées portant sur la langue arabe et l’enseignement religieux musulman au Sénégal circulent de façon récurrente sur les réseaux sociaux, aussi bien dans le pays que dans certains États d’Afrique de l’Ouest.

Diffusées à intervalles irréguliers, ces publications remettent périodiquement au goût du jour des allégations infondées, alimentant la confusion autour de ces questions éducatives et religieuses, depuis avril 2024.

La plus récente rumeur, dénuée de tout fondement et relative à ce sujet, prête aux autorités sénégalaises l’intention d’ériger le Coran en matière “centrale” ou “fondamentale” dans les écoles publiques.

Apparues à partir du 24 février dernier, ces publications trompeuses sont accompagnées de visuels montrant un exemplaire du Coran juxtaposé avec la photo du président de la République, Bassirou Diomaye Faye, dans le but d’accréditer cette allégation obsédante.

Une page Facebook identifiée sous le nom de “Islam Religion de droiture” indique, faussement, que le gouvernement sénégalais a annoncé que “l’enseignement du Coran sera intégré comme matière fondamentale dans le système éducatif. Cette décision vise à renforcer l’éducation religieuse et les valeurs culturelles, tout en structurant davantage les écoles concernées.”

Une rumeur du même genre attribuée au président Bassirou Diomaye Faye, selon laquelle l’arabe deviendrait la langue officielle du Sénégal en remplacement du français, a emballé les réseaux sociaux en avril 2024.

Ces fake news ont été largement partagées à travers le pays, et même dans certains pays de la sous-région, via des plateformes se réclamant du panafricanisme en particulier. Cette même rumeur sur le changement de régime linguistique est revenue au-devant de la scène à partir de décembre 2025.

Comprendre le contexte de fabrication de ces infox répétées sur l’enseignement islamique et la langue arabe au Sénégal

Dans un éditorial publié le 1er février 2026, le directeur de publication du site d’information arabophone Réveil Dakar, Fadel Guèye, s’intéressait à ces fausses informations qui surviennent régulièrement au Sénégal.

“Nous avons reçu des appels et des demandes de renseignements de journalistes chevronnés de divers pays arabes sur la véracité des informations circulant actuellement sur les réseaux sociaux, selon lesquelles le nouveau gouvernement sénégalais aurait adopté l’arabe comme langue officielle au lieu du français”, peut-on lire dans cet article en arabe.

Après avoir démenti catégoriquement cette information afin de mettre un terme à cette désinformation, le journaliste arabophone sénégalais a rappelé que “la question du choix des langues officielles est fixée par la Constitution”. “Il est impossible de changer de langue officielle sans recourir à un référendum constitutionnel, procédure longue et complexe, et un tel changement ne peut se faire par décret présidentiel ou décision ministérielle”, a-t-il précisé.

“En effet, le président de la République a créé, au sein du Palais présidentiel, un département dédié aux affaires religieuses et à l’insertion des diplômés en langue arabe, afin de mettre fin à la marginalisation dont souffraient les arabophones au Sénégal”, a rappelé M. Guèye.

S’il est vrai que la langue arabe a un fort ancrage sociologique et spirituel au Sénégal, il n’en demeure pas moins qu’il n’a jamais été question d’un changement de régime linguistique au Sénégal, dont la Constitution confère au français, le statut de langue officielle.

Ces fausses informations, souvent plus extravagantes les unes que les autres, s’apparentent à de véritables ballons de sonde lancés dans un terrain particulièrement réceptif. Elles prospèrent dans un contexte géopolitique ouest-africain marqué par des recompositions sensibles.

Pour le cas spécifique au Sénégal, elles surviennent avec l’arrivée de nouveaux dirigeants prônant une forme de souverainisme et affichant leur volonté d’engager une “rupture systémique”.

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Que faut-il retenir de l’enseignement religieux musulman au Sénégal ?

Bassirou Diomaye Diakhar Faye a annoncé, le 17 avril 2024, à l’issue d’un Conseil des ministres, avoir décidé de créer une Direction des Affaires religieuses et de l’Insertion des diplômés en langue arabe, laquelle sera rattachée à la présidence de la République. Cette direction annoncée a été officialisée en septembre de la même année, avec la nomination d’un directeur, le professeur Djim Dramé.

Cette entité a récemment évolué pour devenir une Délégation générale aux Affaires religieuses, dont les actions ne sont pas, réservées à la seule religion musulmane, avait précisé le délégué général lors d’un entretien avec l’APS, parlant de “cultes au pluriel”, englobant “l’islam, le christianisme et les religions traditionnelles”.

La décision du président Bassirou Diomaye Faye de créer une structure chargée des affaires religieuses a été analysée comme un “acte majeur” relevant d’une “haute portée historique et culturelle”, en dépit de l’orientation laïque de la République du Sénégal.

Depuis cette nouvelle création institutionnelle, aucune autre décision n’a été prise sur les questions relatives à l’enseignement religieux musulman, avec en toile de fond le Coran comme matière “centrale” ou “fondamentale” dans les écoles publiques.

Interrogé par l’APS, l’enseignant de langue arabe au cycle élémentaire et élève-inspecteur à la Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation (FASTEF, ex-ENS), El Hadji Momath Sakho, précise que le Coran constitue l’une des disciplines inscrites au programme de l’enseignement religieux. Il est dispensé aux côtés du hadith (tradition prophétique), des pratiques cultuelles, du tawhid (unicité divine) et de la ùbiographie du Prophète Mouhammad.(

Selon lui, cette matière bénéficie d’environ quatre heures de cours par semaine et est, le plus souvent, enseignée suivant une approche fondée sur la transmission (talqin).

M. Sakho ajoute que, dans les écoles franco-arabes élémentaires, le programme de Coran couvre un corpus allant de la 114ᵉ sourate, An-Nas ( Les Hommes ), à la 60ᵉ sourate, Al-Mumtahana ( L’Éprouvée), suivant l’ordre décroissant du Livre saint de l’islam et correspondant à un peu moins de 18% de l’ensemble des 6 236 versets coraniques.

Une dynamique de professionnalisation de l’enseignement arabe et islamique

La création, en 1977, d’un département d’arabe au sein de l’ancienne École normale supérieure (ENS), devenue par la suite Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation (FASTEF), pour assurer la formation pédagogique des enseignants et inspecteurs d’arabe des cycles moyen et secondaire, a représenté un tournant majeur pour l’enseignement arabo-islamique dans l’école publique sénégalaise.

Cette dynamique s’est poursuivie avec l’introduction de l’enseignement religieux à l’école élémentaire en 2002, élargissant ainsi son ancrage institutionnel. Elle s’est également traduite par l’organisation du Baccalauréat unifié en 2013, renforçant l’intégration académique de la filière.

La réouverture, en 2016, d’une section diplomatique à l’École nationale d’administration (ENA) pour accueillir des diplômés en arabe a, de son côté, favorisé leur insertion dans la haute administration.

Plus récemment, l’instauration d’une Journée nationale des “daaras” (écoles coraniques), le 27 novembre 2022, ainsi que la création, en 2024, d’une entité rattachée à la présidence de la République dédiée à l’insertion des diplômés en langue arabe, confirment l’ampleur des transformations intervenues dans ce secteur. Certaines initiatives institutionnelles comme la traduction en arabe et en wolof du communiqué du Conseil des ministres sont également constatées ces derniers temps.

La Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation (FASTEF ex. ENS), qui recrutait des titulaires de la licence et du master pour l’enseignement de la langue arabe dans le moyen et le secondaire, a ouvert, à partir de 2023 une option “langue arabe et éducation religieuse” aux bacheliers arabophones. Il en est de même avec l’enseignement élémentaire qui recrute des enseignants de la langue arabe à partir du baccalauréat.

Le ministère de l’Education nationale s’est engagé dans la “transformation du système éducatif” à travers notamment les assises des “daaras” en cours, lesquels travaux n’ont pas encore débouché sur des conclusions nationales validées par les pouvoirs publics.

La dernière réforme phare dans le système éducatif intervenue ces deux dernières années concerne l’introduction de l’anglais dans l’élémentaire. La langue de Shakespeare n’était jusque-là enseignée qu’à partir du collège.

La vigilance et la vérification systématique des sources restent essentielles pour limiter la propagation de fausses informations.

SMD/HB/BK