SENEGAL-MONDE-CONFLIT
Dakar, 16 avr (APS) – La guerre en cours au Moyen-Orient traduit au plus haut point la crise du multilatéralisme à laquelle le monde se trouve confronté depuis plusieurs années et dont le stade actuel correspond à celui d’un “cancer en métastase”, analyse l’ancien chef d’état-major général des armées (CEMGA), le général Mbaye Cissé.
“La guerre qui se déroule actuellement sous nos yeux, dans ses causes lointaines et comme dans ses manifestations, constitue une expression achevée de la crise du multilatéralisme que l’humanité traverse”, a-t-il déclaré.
“Cette guerre n’a pas commencé aujourd’hui, c’est comme un cancer en métastase qui connaît, depuis janvier dernier, un cycle d’accélération”, a souligné le général Mbaye Cissé.
Il intervenait au cours d’un panel organisé par le Pencum WARC, sur le thème “La guerre au Moyen-Orient : origines, enjeux géostratégiques. Quelle place pour l’Afrique ?”
Le général Cissé a fait observer que l’ordre mondial, hérité du traité de Westphalie et consolidé après 1945, est en train de s’effondrer, ajoutant que l’Organisation des Nations unies (ONU), autrefois garante de l’équilibre mondial, est désormais “absente et affolée”.
“Cette érosion ne concerne pas uniquement les États-Unis sous l’agenda +America First+ ; elle se manifeste également par les actions de la Russie en Ukraine et les divisions profondes d’une Union européenne sous pression”, a-t-il estimé.
Pour l’ancien CEMGA, malgré l’éloignement géographique, le conflit au Moyen-Orient frappe déjà aux portes de l’Afrique.
Il a identifié trois vecteurs de déstabilisation majeure qui risquent de transformer le continent en un nouveau théâtre de confrontations mondiales.
Le déploiement de la Chine en Afrique
Il s’agit d’abord du choc énergétique dont l’impact le plus immédiat va peser sur l’économie, selon lui, en raison de la forte dépendance énergétique de l’Afrique qui la rend vulnérable à la flambée des prix du pétrole.
Le général Mbaye Cissé établit par ailleurs une corrélation directe entre cette crise et l’insécurité, en soulignant que la dégradation des conditions de vie et la pauvreté croissante “constituent un +grand boulevard+ pour le recrutement djihadiste”.
“Dans le Sahel et la Corne de l’Afrique, note-t-il, les groupes terroristes exploitent la détresse des populations dépossédées pour renforcer leurs rangs”.
Plus inquiétant encore, le général anticipe une nouvelle dynamique migratoire des groupes armés.
“Avec l’affaiblissement du Hamas et les tensions au Liban, l’Afrique orientale, notamment la Somalie et Djibouti (qui compte déjà sept bases militaires étrangères), pourraient devenir une terre d’accueil et de recyclage pour ces combattants. Le risque est clair : un élargissement de l’espace conflictuel où Israël et d’autres puissances pourraient poursuivre leurs adversaires sur le sol africain”, a-t-il alerté.
Il en résulte que le continent africain deviendrait le terrain d’une rivalité accrue entre grandes puissances, dans un contexte marqué dans le même temps par un “tournant historique” dans la présence militaire chinoise.
Longtemps discrète, la Chine déploie désormais des “packages complets” et organise des exercices navals d’envergure, comme l’exercice “Will for Peace” en janvier 2026 avec les BRICS, groupe géopolitique regroupant dix pays du Sud Global, dont notamment des grands émergents (Brésil, Chine, Inde, Indonésie) et des puissances régionales (Afrique du Sud, Égypte, Iran, Russie).
Parallèlement, selon Mbaye Cissé, l’essor des sociétés militaires privées — qu’elles soient russes (Africa Korps), turques (SADAT) ou chinoises — signale une “militarisation croissante de la protection des intérêts étrangers, au détriment de la souveraineté des États africains”.
Une marginalisation diplomatique accrue
Pour l’Afrique, cette crise se traduit par une “marginalisation stratégique sans précédent”, constate le général Cissé, avant de prévenir que le continent risque de devenir le grand oublié des instances internationales.
“Cette indifférence diplomatique menace directement la sécurité collective, notamment le financement des opérations de maintien de la paix. Alors qu’une qu’une résolution historique de 2023 prévoyait un financement onusien à hauteur de 75% pour les missions africaines, les coupes budgétaires drastiques de l’administration américaine font planer une menace lourde sur l’avenir de ces interventions au Congo, au Soudan et en Centrafrique”, a-t-il relevé, appelant à repenser d’urgence la place du continent dans le monde.

Dans cette crise du multilatéralisme, le général Mbaye Cissé a aussi déploré un “désintérêt total” de la communauté internationale pour la question soudanaise. Entre menace de retrait des forces de l’ONU et pression sur les budgets humanitaires, le Soudan incarne cette Afrique marginalisée, victime collatérale d’un multilatéralisme en faillite, a-t-il déploré.
Babacar Ndiaye, chercheur senior en paix et sécurité, un des panelistes de cette rencontre, a rappelé les principes de base même du pacte de la Société de Nations (SdN), qui est ”l’interdiction de la guerre et le respect du droit international”.
Revenant sur la genèse du conflit israélo-palestinien, il a souligné qu’en réalité, “la violation du droit international n’a rien de nouveau”, relevant que “l’Occident est en phase de fin cyclique”.
Mais pour lui, l’enjeu diplomatique de cette guerre se situe au niveau de la Corne de l’Afrique, avec la menace du blocage du détroit de Bab-el-Mandeb, après celle d’Ormuz.
Le spécialiste en géostratégie du pétrole, Ibnou Sougoufara, a été, lui, plus pessimiste concernant les impacts de cette guerre sur l’économie africaine et mondiale, estimant que si la guerre continue, une ”inflation extraordinaire” pourrait se produire aux Etats-Unis.
“En Afrique, cette inflation importée va créer une récession, et combinée à cette inflation, elle va détruire les économies, ce qui guette en ce moment le continent”, a-t-il averti.
MF/HK/BK/AKS

