Cheick Oumar Sissokho regrette l’absence de militantisme chez les jeunes cinéastes africains
Cheick Oumar Sissokho regrette l’absence de militantisme chez les jeunes cinéastes africains

SENEGAL-AFRIQUE-CINEMA-CONSTAT

Dakar, 21 nov (APS) – Le cinéaste et ancien ministre malien de la Culture Cheick Oumar Sissokho déplore l’absence de militantisme chez les jeunes cinéastes qui, à ses yeux, “ne sont pas à la hauteur des enjeux de l’Afrique”, contrairement aux pionniers du 7e art africain.

“Les cinéastes d’aujourd’hui ne sont pas à la hauteur des enjeux actuels du continent comme les autorités actuelles d’ailleurs. Les cinéastes sont mal formés. Ils n’ont pas de culture générale. Ce ne sont pas des cinéastes engagés”, regrette le réalisateur malien dans un entretien avec l’APS.

“Au début de nos indépendances, des pionniers comme Sembène Ousmane, Paulin Soumanou Vieyra, Ababacar Samb Makharam, pour ne citer que les Sénégalais, avaient cette ambition, cette conscience, cet engagement pour que le cinéma participe aux idéaux de l’Organisation de l’unité africaine”, a souligné Cheick Oumar Sissoko.

Il a ajouté que ces pionniers, sur la base de cette ambition et de cet engagement pour le continent, “ont fait de grands films sur nos sociétés, nos libertés, nos valeurs, sur le développement. Aujourd’hui ce n’est pas le cas”, regrette l’ancien ministre de la Culture au Mali de 2002 à 2007.

Il estime qu’il est attendu de la jeune génération de cinéastes africains “ce militantisme, une ambition pour l’Afrique”, se traduisant par le fait de savoir et d’être conscient que “le cinéma peut et doit contribuer à l’essor du continent”.

Cheick Oumar Sissoko trouve que le cinéma “est handicapé dans la plupart des pays africains”. Il laisse entendre que l’Afrique produit non seulement “très peu de films”, mais en plus, la production africaine manque de variété.

Des productions ne reflétant pas les réalités africaines

“Le grand problème aujourd’hui, c’est qu’il faut que nos Etats considèrent le cinéma comme une industrie importante, fiable, qui va participer à la conscientisation de nos peuples, mais en même temps, à la valorisation de nos valeurs culturelles”, a-t-il plaidé.

“Nous ne pouvons pas continuer à consommer les images qui viennent d’ailleurs. C’est pour cela que je dis : oui, le cinéma africain est handicapé dans la plupart des pays africains parce qu’il n’y a pas de production, il n’y a d’abord pas d’industrie”, a-t-il soutenu.

Selon Cheick Oumar Sissoko, pour que le 7e art devienne une industrie, il faut des infrastructures économiques, techniques, commerciales.

Il signale que les productions circulant sur le continent africain viennent principalement d’ailleurs et ne sont destinées qu’à “quelques rares salles” qui existent encore, ou alors sont relayées par les chaînes de télévision ou par le moyen d’Internet.

“Malheureusement”, ces productions ne parlent “pas de nos réalités sociales, parce que l’image met en évidence la réalité sociale et la conscience collective”. 

Il juge énorme l’impact de cette situation “sur la mentalité des adultes et surtout des jeunes, parce que le contenu de ces films porte sur le crime, le sexe et le pouvoir de l’argent”, a relevé le lauréat de l’Etalon d’or de Yennenga de 1995 au Fespaco, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, avec le film “Guimba – Le Tyran”.

La culture, “le fondement de notre humanité”

“Cette pléthore d’images venant d’ailleurs déstabilise les jeunes Africains qui ne peuvent plus du tout saisir les phénomènes qui déterminent l’évolution de nos sociétés afin d’y inscrire leurs projets et leur avenir”, insiste le réalisateur.

“Nos films nous permettent de savoir qui nous sommes, d’où nous venons, c’est comme cela que nous saurons où nous devons aller et nous aurons un éveil des consciences pour que nous prenions en charge nos destins”, a soutenu Cheick Oumar Sissoko.

Il considère de ce point de vue, qu’il est urgent pour l’Afrique de compter sur ses propres images pour construire ses propres narratifs.

“Oui, l’Afrique a besoin de ses propres images, de son regard témoin sur elle-même. Elle ne peut pas continuer à regarder des films qui partent de l’œil de l’étranger qui a ses préjugés et ses desseins”, dit-il.

Il fait valoir que “l’image est constructive de l’être humain, de sa conscience, de son éveil, de sa perception sur notre monde”. 

“La culture, c’est le fondement de notre humanité. Le cinéma est un des supports [pour cela]. Nous avons des valeurs fondamentales qui ont permis l’existence de ce continent depuis la nuit des temps, depuis l’Egypte ancienne jusqu’aux grands empires que nous avons connus”, insiste M. Sissoko.

Malheureusement, a-t-il poursuivi, “ces valeurs se sont s’effritées sous le poids de l’esclavage, de la colonisation. Et le cinéma peut nous aider à revivre ces valeurs, à construire l’homme nouveau, l’Africain nouveau”. 

FKS/BK/AKS/OID