Casamance : les radios communautaires, voix de la paix et du vivre-ensemble
Casamance : les radios communautaires, voix de la paix et du vivre-ensemble

SENEGAL-MEDIAS-REPORTAGE

Par Modou Fall

Ziguinchor, 13 fév (APS) – Les radios communautaires ont la réputation d’avoir joué un rôle jugé déterminant dans la médiation sociale et la consolidation de la paix durant les années de crise en Casamance. Malgré les contraintes, ces médias de proximité sont engagés en faveur du dialogue, de la lutte contre la désinformation et du vivre-ensemble dans cette région sud du Sénégal, théâtre de l’un des plus vieux conflits d’Afrique.

La Casamance, séparée du nord du Sénégal par la Gambie, est le théâtre de l’un des plus vieux conflits d’Afrique. Des indépendantistes ont pris le maquis après la répression d’une manifestation, en décembre 1982, à Ziguinchor, la principale ville de la zone. Le conflit a depuis fait de nombreuses victimes et ravagé l’économie de cette partie du Sénégal.

En 2022, l’armée nationale a mené des opérations d’envergure ayant permis de démanteler l’essentiel des bases rebelles, ce qui a renforcé l’accalmie et favorisé le retour des personnes déplacées dans leurs villages d’origine.

À l’occasion de la Journée mondiale de la radio célébrée ce vendredi, des responsables et journalistes de Kassoumay FM à Ziguinchor et Awagna FM à Bignona reviennent sur la contribution de ces médias à la consolidation de la paix en Casamance.

L’ONG américaine World Education avait mis en place le “Réseau de radios communautaires pour la paix et le développement en Casamance”, dans le cadre de la recherche de la paix dans la région méridionale. Dans cette perspective, elle avait initié un programme intitulé “Paix, réconciliation et pardon”.

Kassoumaye Fm, “Comment ça va ?”, en langue diola, fait partie des stations radio mises en place par l’ONG World Education.

A Colobane, un quartier situé à la périphérie de Ziguinchor, dans un bâtiment modeste aux murs tapissés de mousse acoustique, le générique d’une émission matinale retentit. Autour de la table du studio de Kassoumaye FM, animateurs et invités échangent en diola, en mandingue et en français. La pluralité linguistique y est un choix éditorial assumé.

“Nous parlons aux populations dans leur langue. C’est essentiel. Durant la crise, nous avons donné la parole à toutes les parties [prenantes] et beaucoup contribué à l’apaisement en Casamance “, confie Gynette Badji, reporter et animatrice à Kassoumaye FM.

Initiative communautaire des femmes de l’Union régionale Santa Yalla, Kassoumaye FM a été créée en 2005 dans un contexte de conflit armé ayant profondément affecté la région.

“La radio est née dans une période de trouble profond. Elle a été lancée pour contribuer au retour de la paix et le développement local”, explique son directeur, Georges Selou.

Durant les années les plus sensibles du conflit, la station a évolué dans un climat d’insécurité marqué par des exactions de bandes armées, des braquages sur les routes et des menaces téléphoniques.

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“Certains partenaires ont fini par plier bagages à cause de l’insécurité. Il était difficile de trouver des interlocuteurs prêts à s’adresser aux communautés pour les rassurer”, se souvient-il.

La situation a entraîné des difficultés financières, notamment pour rémunérer le personnel et honorer les engagements auprès de la SENELEC – la Société nationale d’électricité, de la SONATEL – la Société nationale de télécommunications du Sénégal – et de la SEN’EAU – la Société nationale en charge de la production et de la distribution de l’eau. Certains agents ont également quitté la radio, se souvient Georges Selou.

Des espaces de dialogue, de médiation et de lutte contre la désinformation

Malgré ces contraintes, la station a poursuivi ses émissions, devenant pour de nombreuses populations une source d’informations fiables dans un contexte marqué par la circulation de rumeurs.

“Une fausse information peut suffire à raviver les tensions. Nous avons appris à croiser systématiquement nos sources et à temporiser avant toute diffusion”, insiste M. Selou.

Face à une crise persistante, Kassoumaye FM a mis en place plusieurs initiatives orientées vers l’instauration d’une paix durable. La radio a servi de plateforme de dialogue entre populations civiles, autorités administratives, chefs religieux et acteurs de la société civile.

“Nous avons contribué à briser les barrières de communication dans un contexte de méfiance et d’isolement”, affirme son directeur.

Des émissions interactives telles que “Kassoumaye Jamm” (Bienvenue à la paix) ont été consacrées au vivre-ensemble, au pardon et à la réconciliation. 

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Diffusées en plusieurs langues locales, elles ont permis d’encourager la tolérance et d’aborder des questions sociales sensibles sur des thématiques relatives au droit, à l’emploi, à la santé et à la culture.

Selon le coordonnateur d’une organisation locale de la société civile, “la radio communautaire a joué un rôle fondamental en diffusant des messages de paix et en évitant la propagation de rumeurs, souvent sources de violences”.

Radios de proximité et d’immersion dans les zones de conflit

À Bignona, la radio Awagna Fm, “La voix des paysans”, a également marqué les esprits.

Journaliste et animatrice depuis vingt ans dans cette station radio, Ndèye Aby Fall se souvient des moments les plus intenses de la crise.

“Pendant la crise, nous faisions des descentes dans des zones de conflit avec une émission intitulée +Village à la une+. Nous donnions la parole aux populations dans des localités où personne n’osait se rendre”, raconte-t-elle.

Elle cite notamment Barakéssé, dans la commune de Sindian, une des zones du département de Bignona la plus affectée par la crise casamançaise où la radio avait installé ses équipements pendant trois jours.

“Cette présence a permis de rétablir la confiance. Certains habitants qui avaient déserté sont revenus après ces émissions”, affirme-t-elle. Selon la journaliste et animatrice, des combattants suivaient les programmes de Awagna Fm.

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“Des combattants nous ont dit qu’ils écoutaient régulièrement la radio, parce que beaucoup de nos programmes étaient en diola. Ils s’y reconnaissaient”, explique Mme Fall.

Dans la zone de Djibidione, l’émission “Village à la une” a contribué à mobiliser les communautés autour de la reconstruction d’un pont destiné à désenclaver la localité.

Aujourd’hui que la Casamance s’inscrit progressivement dans une dynamique de stabilité, les radios communautaires continuent d’accompagner les efforts de consolidation de la paix.

Elles mettent en lumière les initiatives locales, les projets agricoles ainsi que l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes, renforçant ainsi la cohésion sociale.

“La radio n’est pas seulement un média. Elle est un espace de dialogue, un trait d’union entre les communautés”, résume Georges Selou, le directeur de la radio Kassoumaye FM.

En Casamance, où la parole a longtemps été fragilisée par les armes, les radios communautaires restent des vecteurs d’écoute, d’information et de rapprochement social. 

MNF/ASB/ABB/BK