SENEGAL-ENVIRONNEMENT-REPROTAGE
Par Oumar Baldé
Sédhiou, 6 juil (APS) – Les habitants de Bouno, un village de la région de Sédhiou (sud), vivent dans l’angoisse face à l’avancée inexorable du fleuve Casamance. Érosion des berges, salinisation des terres, isolement et manque d’infrastructures menacent de faire disparaître, peu à peu, ce lieu chargé d’histoire.
Le village de Bouno s’étend sur la rive droite du fleuve Casamance. Cet ancien chef-lieu de canton occupait une position stratégique dans la zone du Boudié pendant la colonisation.
Il s’est longtemps distingué dans le domaine de l’agriculture, à travers la culture du riz et de l’arachide en particulier, avant de devenir plus récemment une zone reconnue pour la production de noix de cajou.
Pendant de nombreuses années, Bouno était un carrefour essentiel pour l’acheminement des productions agricoles vers Ziguinchor durant la période coloniale.
Ce passé prospère contraste désormais avec les inquiétudes grandissantes des populations locales, confrontées à un phénomène d’érosion qui grignote chaque année un peu plus le village.
Cinq maisons déplacées vers l’intérieur du village
“Notre principale préoccupation, c’est l’avancée du fleuve. Chaque année, les eaux gagnent du terrain et menacent directement les habitations”, témoigne Ousmane Diaité, habitant de Bouno.
Il se souvient qu’autrefois, entre les premières maisons et le fleuve, s’alignaient plusieurs magasins destinés au stockage de l’arachide avant son transport par voie fluviale.
“À cette époque, il y avait une grande distance entre le fleuve et les concessions. Aujourd’hui, l’eau est arrivée jusqu’aux habitations”, déplore-t-il.

Selon lui, déjà cinq maisons ont dû être déplacées vers l’intérieur du village pour échapper à l’érosion fluviale, tandis que chaque année de nouvelles familles envisagent de quitter leurs concessions.
“Le quartier de Doumassa illustre l’ampleur du phénomène. Situé autrefois à près de cent mètres du fleuve, il n’est désormais séparé des eaux que par quelques mètres”, a-t-il signalé, estimant que si rien n’est fait, même les cimetières risquent d’être emportés par les eaux.
Pendant la saison des pluies, ajoute-t-il, la situation devient encore plus préoccupante. Les eaux atteignent parfois les abords immédiats des concessions, exposant les enfants en particulier à de graves risques d’accident.
Face à cette menace, les habitants s’efforcent de protéger les berges avec les moyens dont ils disposent.
Les populations transportent des pierres à l’aide de charrettes pour tenter de ralentir l’érosion, explique le chef du village, Abdou Kébé. Il reconnait que ces initiatives demeurent pourtant largement insuffisantes.
“Nous faisons tout ce que nous pouvons, mais nos moyens sont très limités. Seule une intervention de l’État, avec la construction de digues ou d’ouvrages de protection, permettra de sauver le village”, plaide-t-il.
Selon lui, les communautés locales ne disposent ni des ressources financières ni des capacités techniques nécessaires pour affronter un phénomène d’une telle ampleur.
Des répercussions majeures sur les activités agricoles
La salinisation progressive des terres réduit considérablement la fertilité des rizières, jadis symbole de la prospérité du village.
Coumba Diop, habitante de Bouno, constate avec regret la disparition progressive des espaces de culture.
“Nos mères cultivaient le riz au bord du fleuve et les récoltes nourrissaient les familles pendant toute l’année. Aujourd’hui, beaucoup de terres sont devenues improductives et les femmes manquent d’espaces pour cultiver”, explique-t-elle.
Au-delà des transformations du paysage, Bouno souffre également d’un déficit majeur en infrastructures de transport, le village n’étant relié à Sédhiou que par une unique piste. Cela fait que le département voisin de Goudomp, pourtant situé à moins de deux kilomètres à vol d’oiseau, n’est accessible que par le fleuve.
Pour assurer cette liaison quotidienne, les plus de 3000 habitants de Bouno et plusieurs villages environnants ne disposent que d’une seule pirogue pour la traversée.

“Chaque jour, cette pirogue transporte des voyageurs, des bagages, des marchandises, des animaux et parfois même des malades. Lorsqu’elle tombe en panne ou qu’elle est indisponible, toute la population se retrouve paralysée”, explique le piroguier Amadou Sima.
Selon lui, l’acquisition d’une seconde embarcation serait indispensable pour améliorer la mobilité et sécuriser les déplacements quotidiens.
Un potentiel économique porté par l’anacarde
Malgré ces nombreuses contraintes, les habitants restent convaincus que Bouno conserve un potentiel économique considérable, porté notamment par la filière anacarde. Le village figure parmi les principaux producteurs de noix de cajou dans la zone du Boudié, où chaque campagne permet de récolter plusieurs centaines de tonnes.
Pour le jeune Bamba Dabo, cette ressource pourrait devenir à terme le moteur du développement local dans la zone, si elle bénéficiait d’un accompagnement adapté.
“La noix de cajou peut créer des emplois pour les jeunes et les femmes tout au long de l’année. De la récolte à la transformation, en passant par le stockage et la commercialisation, toute une chaîne de valeur pourrait être développée ici”, soutient-il.
Il regrette toutefois l’absence d’unités de transformation, de magasins de stockage et de dispositif d’appui technique permettant de mieux valoriser la production locale.
Les producteurs, selon lui livrés à eux-mêmes, continuent de vendre leurs récoltes à l’état brut, sans tirer pleinement profit des opportunités d’une filière pourtant porteuse.
Les populations de Bouno considèrent que la sauvegarde du village dépend désormais d’une intervention urgente des pouvoirs publics.
Elles réclament la construction d’ouvrages de protection contre l’érosion, le renforcement des moyens de transport fluvial, la modernisation des infrastructures agricoles et la mise en place d’unités de transformation de l’anacarde.
Autant de mesures qui, à leurs yeux, permettraient non seulement de préserver le riche patrimoine historique de cet ancien chef-lieu de canton, mais aussi et surtout d’offrir de nouvelles perspectives économiques à une jeunesse confrontée au manque d’emplois et à l’exode.


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